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Du pouvoir des boîtes de carton… et de la médiation!

vendredi 5 avril 2013 à 12 h 31 | | Pour me joindre

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Une texte de Gaële Cluzel-Gouriou

C’est fait, la courte pièce que les jeunes devaient créer existe! Nous avons la trame narrative, les dialogues, les rôles sont distribués… Mais c’est loin d’être terminé. La semaine dernière, nous avons reçu la visite d’un artiste peintre, scénographe et prof d’arts plastiques au secondaire, Patrice Madgin, venu nous aider à imaginer l’habillage scénique de la courte pièce.

Patrice est arrivé au local de répétition sans savoir exactement à quoi s’attendre. C’est le cas de la plupart de nos collaborateurs! Il y a deux raisons pour lesquelles nos invités se sentent comme les explorateurs d’un nouveau continent quand ils arrivent à Vues d’Ado. La première, c’est que nous leur donnons beaucoup de liberté (ce qui est très excitant pour un créateur!). La seconde, c’est que nous favorisons la rencontre humaine avant le travail conceptuel. Elle crée toujours une pointe d’incertitude, une minute d’instabilité : un apprivoisement mutuel s’impose… mais nous avons la foi : dans l’action, cette rencontre se concrétise toujours en une entreprise de création réussie!




Concevoir le décor est un défi de taille. Nous avons un tout petit budget, la durée de la courte pièce et l’espace scénique ne nous permettent pas d’utiliser des éléments complexes. Nous devons évoquer des objets familiers comme une cuisinière, un mur et une table, et les manipulations doivent être faciles et sécuritaires. Enfin, la solution doit naître des six visions d’autant de jeunes tenant passionnément à ce que le public vive la meilleure expérience possible et, surtout, qu’il comprenne l’histoire! Avec l’aide de Patrice Madgin, nous avons donc choisi un matériau de base : des boîtes de carton. Mais une fois armés de ces blocs, certains jeunes ont vécu une petite angoisse…

Le sujet qu’ils ont choisi, la division familiale et l’intervention de la DPJ, les touche personnellement. Pour plusieurs d’entre eux, cela fait partie de leur expérience de vie. Alors quand on discute de ces vécus en groupe dans le but de préciser soit l’issue de la courte pièce, ou, dans ce cas-ci, la manière de donner un lieu aux événements grâce aux décors, les cœurs peuvent s’enflammer. Et les débats s’intensifier.

Avec ces simples et légères boîtes de carton, comment exprimer la complexité de la situation, ou le déchirement, la peine, la profondeur de la douleur et la beauté de l’espoir, la résilience qui habitent ces jeunes? « Il faudrait plus de boîtes. » « Il faudrait qu’il y en ait jusqu’au plafond. » « Il faudrait que les dessins soient plus gros, pour que rien n’échappe à personne dans le public. » « Pourquoi est-ce qu’on construirait le mur, est-ce qu’on a vraiment besoin d’une division physique de l’espace pour que ce soit clair? » Tant de questions et de commentaires pertinents de la part de ces jeunes créateurs.

Ce que nous entendons surtout, c’est qu’ils ont très bien saisi que le processus créatif doit leur permettre de se faire comprendre du public et leur donner les moyens de communiquer toute la passion qui les anime.

01-Manipuler le décor | Photo : Véronick Raymond / 02-Fatalité | Photo : Véronick Raymond

01-Le matin dans la cuisine | Photo : Véronick Raymond / 02-Finalité? | Photo : Véronick Raymond / 03-Annie nous montre son dessin | Photo : Gaële Cluzel-Gouriou / 04-On parle de lumière et de projections! | Photo : Gaële Cluzel-Gouriou

Pour les jeunes, cette démarche les oblige à voir certains événements de leur vie différemment. D’abord parce que la courte pièce est une fiction, ensuite parce que, pour la mettre en scène, ils ont dû s’approprier l’espace scénique et son univers matériel en faisant appel à des ressources et des outils concrets. Ici, déplacer des boîtes, c’est prendre le contrôle, même si on doit parfois faire des compromis de groupe.

Pour Patrice, notre scénographe invité, cela remet aussi des choses en perspective, notamment son rapport avec les jeunes à qui il enseigne, le jour. Lors de son passage parmi nous, il a été touché et surpris de voir des jeunes sans contrainte de performance dévoiler des épisodes délicats de leur vie pour nourrir la création. Il souligne que cela ne peut pas arriver dans le contexte scolaire, où la taille des groupes, la structure d’autorité et les enjeux pédagogiques conditionnent autrement les rapports. On peut comprendre : à l’école, c’est l’enseignant qui a la responsabilité d’amener les jeunes du point A au point B, pour qu’ils répondent aux exigences d’apprentissage nécessaires pour décrocher un diplôme. Dans le programme de médiation culturelle qu’est Vues d’ado, la suite, les jeunes sont libres de tracer la route dont ils ont besoin, et les adultes servent plutôt à baliser le chemin. On se retrouve entre créateurs d’âges variés, finalement!

Comme nos artistes invités, nous ne savions pas, au début de cette aventure, à quoi nous attendre. Plus le jour J approche, plus nous sommes heureux du voyage… bien qu’un peu angoissés de voir poindre déjà, à l’horizon, la destination.