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Yémen : la guerre d’Obama

Jeudi 25 octobre 2012 à 10 h 17 | | Pour me joindre

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 Le Yémen, l’Arabie heureuse. Une atmosphère qui rappelle les contes des Milles et une nuits règne toujours dans certains coins du Vieux Sanaa avec ses hauts murs de pierres et ses mosquées millénaires. Mais au détour des rues étroites et sinueuses qui témoignent d’un passé riche d’une longue tradition de culture islamique, on découvre vite un pays en crise profonde.

Des enfants dans une rue de la vieille ville de Sanaa, un site protégé de l'UNESCO.

Des enfants dans une rue de la vieille ville de Sanaa, un site protégé de l’UNESCO.

Un bidonville de la capitale Sanaa

Un bidonville de la capitale Sanaa

Même les enfants consomment le qat, une plante euphorisante dont les effets sur la santé sont désastreux.

Même les enfants consomment le qat, une plante euphorisante dont les effets sur la santé sont désastreux.

Le Yémen est pauvre et manque de presque tout. Même s’il est entouré d’eau, seule une petite partie de sa population a accès à de l’eau potable. Le taux de chômage y est catastrophique et la majorité de la population qui n’a pas assez à manger est droguée au qat, cette herbe amère et euphorisante que les trois quarts des Yéménites mâchent pendant de longues séances de discussion. Au marché, dans les ministères et même au combat, on croise des hommes, des femmes et des enfants à la joue anormalement gonflée par leur chiquée de qat.

Le rite social est une des rares distractions que peut s’offrir le peuple yéménite, mais c’est aussi un fléau social. Au moment où Sanaa est en voie de devenir la première capitale au monde complètement privée d’eau, 60 % de l’eau irriguée passe à la culture du qat. C’est sans compter les effets néfastes sur la santé et l’économie. Le Yémen donne l’impression de se mâcher à mort.

À midi, les vendeurs de qat, qui sont par centaines à Sanaa, font de bonnes affaires.

À midi, les vendeurs de qat, qui sont par centaines à Sanaa, font de bonnes affaires.

Mais surtout, le Yémen est un pays sous l’emprise d’Al-Qaïda. Et c’est pour ça que nous y sommes venus, le caméraman Sylvain Castonguay et moi.

Les fantômes du passé

« Tout est la faute de Saleh », nous dira-t-on un peu partout. Ali Abdallah Saleh, le président déchu, celui qui avait régné d’une main de fer sur son pays pendant près de 30 ans, s’était fait l’allié des Américains dans la guerre contre le terrorisme. Le Yémen a reçu beaucoup d’argent des États-Unis pour lutter contre le terrorisme, plus de 250 millions de dollars selon un rapport du Congrès, au cours de la dernière décennie. Mais c’était jusqu’à ce que les Américains, ne pouvant peut-être plus ignorer la violence avec laquelle le président Saleh a réprimé les foules réclamant son départ, le larguent. Deux mille personnes ont perdu la vie au cours des 11 mois qu’a duré la révolte.

En pleine tourmente, Al-Qaïda s’est emparée de provinces entières dans le sud du pays, une des conséquences les plus désastreuses de cette douloureuse transition politique. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire complexe du pays que des guerriers djihadistes débarquent dans cette région.

Le Yémen unifié est un jeune pays. En 1990, le sud communiste et le nord se sont réunis. Mais une guerre civile a vite éclaté. Le président Saleh a accueilli des combattants islamistes, des vétérans d’autres conflits comme la guerre contre l’empire soviétique en Afghanistan, pour écraser le mouvement séparatiste du sud. Bon nombre d’entre eux sont restés. En 2009, d’autres sont venus gonfler les rangs d’un réseau déjà bien établi.

À Aden, ville principale du Sud, l'ancien drapeau flotte toujours et rappelle un important mouvement séparatiste parfois violent, malgré l'unification du pays en 1990.

À  Aden, ville principale du Sud, l’ancien drapeau flotte toujours et rappelle un important mouvement séparatiste parfois violent, malgré l’unification du pays en 1990.

La révolte populaire a offert l’occasion pour Al-Qaïda de solidifier ses bases, et Ansar Al-Sharia est né. Les partisans de la charia, la loi islamique, ne sont qu’un pseudonyme pour Al-Qaïda selon le Département d’État américain, une façon de refaire son image auprès des populations locales. Ce sont eux qui ont tenté l’expérience de la gouvernance dans les provinces d’Abyan et de Shabwha après avoir mené les troupes du gouvernement à battre en retraite.

Une rencontre avec Ansar Al-Sharia

Difficile de faire un reportage sur les frappes de drones américains au Yémen sans parler avec ceux qui en sont la cible. À l’aide de contacts locaux, nous nous étions entendus pour un entretien. La seule condition posée par mon interlocuteur : je devrais me couvrir de la tête aux pieds. Mais à la veille de notre rencontre prévue avec un chef d’Ansar Al-Sharia, le doute s’installe.

Et si c’était un piège? Après tout, l’organisation s’est déclarée en guerre contre l’Occident et nous pouvions en être perçus comme les représentants. Nous mesurions tout le poids des conséquences si la rencontre devait mal tourner. Nous ne sommes jamais seuls dans l’exercice du métier à l’étranger. Nos dévoués collaborateurs locaux, nos guides-interprètes, qui s’efforcent avec nous d’obtenir les accès et les entrevues essentiels à nos reportages, peuvent payer cher leur association à des étrangers. Ils restent derrière avec les leurs quand nous montons à bord de l’avion du retour.

Le cheik Abu Ghanem arrive avec quelques minutes de retard dans le petit hôtel du centre-ville que nous avions choisi, simplement parce qu’il ressemble à tous les autres hôtels fréquentés quasi uniquement par une clientèle locale. L’homme se décrit comme un chef de la branche politique d’Ansar Al-Sharia. Après avoir pensé au pire, ce qui nous troublera finalement le plus de cette rencontre, c’est d’être devant un être on ne peut plus humain, faisant même des blagues sur les ceintures d’explosifs tout en nous parlant de ses enfants et de son père mort récemment. Il est là le malaise : derrière les actes horribles et innommables des terroristes, se trouvent des hommes en chair et en os.

Le caméraman Sylvain Castonguay en compagnie d'une unité des Forces spéciales avec laquelle nous sommes allés à Jaar, une ville ou Al-Qaïda avait établi son gouvernement islamique.

Le caméraman Sylvain Castonguay en compagnie d’une unité des Forces spéciales avec laquelle nous sommes allés à Jaar, une ville ou Al-Qaïda avait établi son gouvernement islamique.

Malgré la campagne aérienne des Américains, Al-Qaïda et Ansar Al-Sharia demeurent une menace dans la Péninsule arabique. Le leadership des organisations a été lourdement déstabilisé, mais leur force de frappe ne semble pas diminuée. La semaine dernière seulement, une voiture piégée a réussi à pénétrer dans une baraque militaire aux abords de la ville de Jaar. L’attaque a fait plus de 20 morts, 12 étaient des soldats. Les autres étaient des hommes d’Al-Qaïda à bord du véhicule.

Tout est la faute de Saleh  donc… et des Américains. Les gens que nous avons rencontrés dans les villes détruites, après l’année de combats féroces qui vient de s’écouler, ne pardonnent pas aux États-Unis leur appui au gouvernement de l’ex-président Saleh. Ils les tiennent pour responsables de toutes les années de corruption, de difficultés économiques et d’insécurité.

Un nouveau gouvernement est maintenant en place. Dans une élection au candidat unique le printemps dernier, l’ancien vice-président a été élu pour mener un processus de réconciliation nationale. Le président Abd Rabbo Mansour Hadi peut à son tour compter sur l’aide américaine pour redresser son pays. Il a d’ailleurs salué les frappes de drones des Américains au Yémen. Mais sa proximité avec les Américains lui vaut la méfiance d’un peuple qu’il ne contrôle pas complètement. Les fractures nombreuses et profondes au Yémen semblent bien loin de se résorber.

Regardez le reportage diffusé à Une heure sur terre le 26 octobre

Pour en savoir plus :

http://www.longwarjournal.org/

http://bigthink.com/blogs/waq-al-waq