Billets classés sous « bilan »

Pendant deux ans, après le déclenchement de ce qu’on a appelé le printemps arabe, des équipes d’Une heure sur terre ont couvert les bouleversements qui ont secoué cette région du monde. Aujourd’hui, deux ans plus tard, nous avons voulu retourner sur place, pour constater l’état des lieux après cette vague de fond qui avait suscité tant d’espoir.

Deux ans plus tard, malheureusement, le bilan est terrible.

Et tous ceux qui avaient cru à la « révolution », après la chute des dictatures, sont quittes pour attendre encore des années avant d’en mesurer quelques résultats favorables.

En Tunisie, où des jeunes continuent à se suicider, comme l’avait fait Mohammed Bouazzizi, dans un geste dramatique qui a déclenché la chute du régime de Ben Ali, l’économie est encore plus déprimée et l’impasse politique perdure.

J’ai entendu beaucoup de Tunisiens me dire : « Au moins, on a la liberté d’expression, maintenant. » Mais même ce nouvel acquis ne résiste pas à l’épreuve. Les religieux qui dominent la coalition gouvernementale imposent de plus en plus leur intolérance, et la moindre critique est décrite comme une attaque à l’islam.

En face du ministère de l’Intérieur, où le printemps tunisien a commencé, une section de la promenade au centre de l’avenue Bourguiba, au centre de Tunis, encore interdite aux manifestants
En face du ministère de l’Intérieur, où le printemps tunisien a commencé, une section de la promenade au centre de l’avenue Bourguiba, au centre de Tunis, encore interdite aux manifestants.

En Égypte, la situation est encore plus dangereuse. Les Égyptiens sont beaucoup plus nombreux et beaucoup moins éduqués. Pour mobiliser les masses impatientes, le gouvernement des Frères musulmans mise sur le conservatisme religieux et attise la répression à l’endroit des femmes, par exemple, qui sont maintenant décrites ouvertement comme des voleuses d’emplois et incitées à retourner à la maison.

Mais les nouveaux dirigeants peuvent difficilement cacher leur inefficacité, et la stagnation du pays est devenue intolérable même pour leurs partisans. Une autre hausse des prix des denrées alimentaires de bases comme le pain, comme cela s’est produit dans les mois avant le printemps arabe, il y a deux ans, et la situation pourrait redevenir explosive.

Murale, près de la place Tahrir, au centre du Caire, illustrant les agressions contre les femmes
Murale, près de la place Tahrir, au centre du Caire, illustrant les agressions contre les femmes.

Mais la Tunisie et l’Égypte, malgré leurs difficultés, sont encore des États fonctionnels. Ce qui est inquiétant, c’est là où le chaos a remplacé les anciennes dictatures.

Après la guerre civile qui a mené à la chute de Kadhafi, la Libye, même si elle a retrouvé une certaine prospérité, grâce à la reprise de la production pétrolière, est dirigée par une coalition fragile et corrompue, soumise aux impulsions des nombreuses milices encore armées qui contrôlent les régions du pays. Pour l’instant, elles ont accepté un ordre relatif, en échange de fortunes qui leur sont payées, chaque mois, à même les revenus du pétrole. Cela fait des miliciens, les « travailleurs » les mieux payés de la Libye. Mais la menace est constante d’un effritement du pays le long des frontières tribales, qui compromettrait l’avenir de l’État libyen.

C’est déjà fait, par contre, en Syrie, un pays dont on dit qu’il est déjà mort, tellement les deux années de guerre civile qui viennent de s’écouler ont été destructrices. On n’a qu’à penser au 4 millions de Syriens — près de 40 % de la population du pays — qui ont dû quitter leurs maisons pour fuir la guerre. Aujourd’hui, personne ne peut prédire la survie de la Syrie telle qu’on l’a connue à l’intérieur de ses frontières actuelles.

Et que dire de l’Iraq voisin, où le gouvernement Maliki, dominé par la majorité chiite, creuse graduellement et de façon de plus en plus inexorable, le fossé avec les deux autres communautés du pays, sunnite et kurde?

En fait, la région dans son ensemble est bouleversée par une instabilité jamais connue depuis l’écroulement de l’Empire ottoman. Dans ce contexte, un leadership visionnaire, innovateur et moderne s’impose. Or, à l’inverse, c’est une mouvance conservatrice, réactionnaire et sans expérience de gouvernement qui s’est installée dans tous ces États ébranlés par le printemps arabe. Comme me disait un ex-grand commis de l’État tunisien, découragé par la relève politique incarnée par le parti Ennahda : « Comment peut-on convaincre des investisseurs de vous écouter et de vous faire confiance, quand vous n’avez à offrir, comme expérience de gestion, que des années passées en prison ou dans la clandestinité? »

La foi en Dieu, et la dictature qui se pointe à l’horizon en son nom, n’est pas prometteuse d’avenir pour l’économie du monde arabe et pour la paix dans cette région du monde, au contraire. Sans perspective d’avenir, la jeunesse, qui constitue plus de 60 % de la population arabe, allumera à nouveau la flamme qui avait provoqué l’éclatement que l’on sait; et nous en souffrirons tous.

Nous avons, politiciens, journalistes, gens d’affaires, et humanistes, souhaité une nouvelle transparence dans cette région après les décennies de dictature. S’ils ont vraiment à cœur son avenir, maintenant, ceux qui le peuvent doivent faire pression sur le leadership arabe issu du « printemps » pour qu’il opte franchement pour la démocratie et la modernité.

 

Place Tahrir, le 25 janvier 2012. Photo : Alfonse Mondello

On me demande souvent : « À ton avis, le printemps arabe, est-ce que cela valait la peine pour les populations de tous ces pays? »  Un ex-politicien très connu ici me disait récemment : « Vous, les journalistes, vous avez glorifié les révoltes dans le monde arabe, mais ça n’a contribué qu’à amener au pouvoir des religieux fanatiques! »

Un an après le tsunami qui a secoué les régimes dictatoriaux du monde arabe, l’heure est aux bilans. Et sous certains aspects, on peut se demander, en effet, si la révolution qui a déferlé sur plusieurs pays de différentes façons a produit les résultats que ceux qui l’ont déclenchée espéraient.

 Il est vrai, par exemple, qu’à la faveur des élections qui ont suivi la révolte, les partis islamistes ont accédé au pouvoir dans la plupart des pays touchés. Ils composent maintenant la majorité du gouvernement au Maroc, la majorité du Parlement en Tunisie et en Égypte. Ils contrôlent le Conseil national de transition en Libye, et ils constituent la principale force d’opposition au régime de Bachar Al-Assad en Syrie.

Avec l’arrivée au pouvoir des islamistes, les droits des femmes vont-ils reculer, les minorités religieuses vont-elles souffrir d’ostracisme encore davantage? Vont-ils respecter les règles fondamentales de la démocratie?

Un an après le déclenchement du printemps arabe, on peut aussi se demander si les dictateurs qui étaient ciblés par les révoltes ont vraiment été éliminés. En Égypte, le Conseil suprême des forces armées, qui avait appuyé la dictature de Moubarak pendant trente ans, est encore le seul organe qui décide des destinées du pays. C’est lui qui nomme le gouvernement, contrôle la police, décide des lois adoptées par le Parlement et fixe les conditions des échéances électorales.

En Tunisie, malgré la chute brutale de Ben Ali, la clique qui a détourné pendant toutes ses années de pouvoir les fonds publics est encore très active dans le pays. Au point que les Tunisiens disent à la blague, Ali est parti depuis des mois, mais ses quarante voleurs sont encore là.

En Libye, malgré la mise en échec complète de la famille Kadhafi, des anciens du régime siègent au Conseil national de transition. Et le pouvoir des armes, maintenant entre les mains des anciens rebelles, menace chaque jour de relancer les hostilités.

Puis, il y a la situation économique. Dans tous les pays bouleversés par le printemps arabe, les motifs qui avaient entraîné les populations dans la rue sont encore très présents aujourd’hui. Le chômage et les inégalités sociales, qui avaient poussé le jeune Mohammed Bouazizi à s’immoler par le feu, font rage encore aujourd’hui.

Malheureusement, la révolution a ralenti encore davantage des économies déjà éprouvées par la corruption extrême et le clientélisme. Et l’instabilité va probablement durer encore plusieurs années. 

Place Tahrir, le 25 janvier 2012. Photo : Alfonse Mondello

Il y a donc plusieurs raisons de désespérer des résultats de cette année de bouleversements dans le monde arabe. Mais qu’en pensent les populations qui ont elles-mêmes lancé ce vaste mouvement de raz le-bol? Il fallait être au Caire, le 25 janvier dernier, à la place Tahrir, avec, selon certaines estimations, près de 3 millions de personnes venues marquer le premier anniversaire de la révolution, pour comprendre à quel point les Égyptiens, par exemple, sont fiers de ce qu’ils ont accompli. Si certains se désolent de la victoire des islamistes aux élections, ce n’est que pour se dire aussitôt qu’ils se battront mieux la prochaine fois pour eux-mêmes se faire élire.

Mes collègues Sophie Langlois et Christine Campestre ont retrouvé en Égypte trois de ces jeunes héros qui, un an plus tôt, avaient animé le mouvement de révolte contre Moubarak. Ramy Essam, le chanteur révolutionnaire, dont la chanson « Irhal » a fait le tour du monde et a procuré la joie aux foules du Caire. Samira Ibrahim, la courageuse, qui a poursuivi l’armée égyptienne pour avoir imposé aux femmes arrêtées par les forces de l’ordre le fameux test de virginité violent et humiliant. Et Abdul-Rahman Yusuf, le poète qui a animé la place Tahrir et qui est devenu aujourd’hui animateur de télé.

Ils nous disent tous les trois leur fierté d’avoir osé affronter un pouvoir qu’ils ne croyaient même pas eux-mêmes réussir à ébranler. Mais comme la majorité de leurs compatriotes, ils ne sont pas naïfs pour autant. Ce qui a été entrepris par les populations du monde arabe il y a un an est un long processus qui comportera ses espoirs et ses difficultés pour des années à venir. Un cadre du nouveau pouvoir libyen nous disait l’automne dernier : « Faire la guerre, c’est facile, mais construire la démocratie, c’est beaucoup plus difficile! »  

Il faudra des années de persévérance aux populations arabes qui ont osé se révolter pour voir se concrétiser les demandes que les Égyptiens, par exemple, répètent aujourd’hui sur la place Tahrir et qui étaient les demandes originelles du printemps arabe : du pain, de la liberté et de la justice sociale.

 

Quelques références :

Quel bilan pour le printemps arabe?
Article du Figaro

The Arab Spring one year later: an assessment of impact
The American University in Cairo

Arab Spring One Year On : What Happened? What changed?
Article duHuffington Post

Pour terminer l’année 2011, Une heure sur terre se transforme en émission de radio à Espace Musique le vendredi 30 décembre à 20 h (reprise le 1er janvier à 15 h). La chanteuse Bïa et moi vous présenterons pendant deux heures des chansons qui ont marqué l’actualité partout dans le monde durant cette année de bouleversements. Le texte qui suit sera émaillé de liens vers des enregistrements sur le web qui font partie de cette émission.

Le printemps arabe

L’actualité de 2011 a été marquée par le printemps arabe. Mais si cette partie du monde s’est enflammée, les conséquences de ces bouleversements se poursuivront dans les mois et les années à venir. Toutes les élections qui s’en viennent, en Égypte, en Libye, mais aussi ailleurs, où l’esprit du printemps arabe s’est répandu comme en Russie. Un des cadres du nouveau gouvernement en Libye nous a dit dans un de nos reportages : « Faire la guerre, c’est facile; construire la démocratie, c’est beaucoup plus compliqué. » Verra-t-on une prise de contrôle des islamistes dans le monde arabe? Poutine réussira-t-il à convaincre les Russes de lui redonner un mandat à la présidence? Les jeunes qui ont été le fer de lance de tous ces mouvements de rejet des vieux dictateurs verront-ils leurs aspirations se matérialiser?

La crise européenne

L’Europe se remettra-t-elle sur pied? Durant toute l’année 2011, on a assisté au développement de la crise de l’économie européenne et à ses répercussions sur le niveau de vie des jeunes en particulier. Des jeunes à qui on disait que l’éducation serait la source de leur prospérité et qui se retrouvent aujourd’hui bardés de diplômes, mais avec pour seule perspective, des années de chômage ou de travail précaire. Toute l’année, des mouvements d’indignés, — les indignados d’Espagne, par exemple, — ont manifesté leur désarroi quant à l’avenir, et surtout quant à l’écart de plus en plus grand entre la minorité riche et la grande majorité qui s’appauvrit. La crise de l’euro et des finances publiques dans plusieurs pays n’a fait qu’augmenter leurs craintes. Angela Merkel a averti tout le monde : il faudra des années pour que l’Europe résolve la crise actuelle. Verra-t-on au moins poindre un début de solution en 2012?

http://www.youtube.com/watch?v=f8lo82tXbWU&feature=player_embedded

Le mouvement des indignés

Après les indignés d’Europe, le mouvement Occupy Wall Street a essaimé en Amérique. Les manifestations se sont terminées dans la confusion, mais l’enjeu reste entier. La mondialisation, qui devait, selon ses propagandistes, permettre aux plus pauvres d’accéder à un marché plus grand et plus ouvert, n’a fait qu’accroître les écarts entre la minorité plus nantie et la grande majorité qui s’appauvrit. Les manifestants du parc Zuccoti, à New York, dénonçaient le fait que la mondialisation avait été, en fait, la mondialisation de la richesse, l’accélération du contrôle exercé par 1 % de la population mondiale toute puissante sur le reste, les 99 % qui subissent la spéculation financière, les crises de plus en plus fréquentes qui en résultent, et l’endettement des économies nationales. 2012 verra-t-elle le début de réformes menant à une plus grande équité financière à l’échelle du globe?

Le modèle chinois

La bulle chinoise va-t-elle exploser? Il y a un danger que l’économie chinoise ne performe pas assez. Baisse des investissements étrangers, revendications ouvrières de plus en plus vigoureuses. Le modèle chinois pourra-t-il continuer à performer au même rythme, ou connaîtra-t-il des ratés qui pourraient entraîner l’économie mondiale dans une récession probable? Le gouvernement chinois admet officiellement l’existence de signaux inquiétants. Mais pour résoudre la crise, il devra faire preuve d’une plus grande transparence et d’ouverture devant sa propre population.

L’économie de l’Afrique

Heureusement, il y a de l’espoir dans tout cela. L’Afrique, le continent autrefois « perdu » selon beaucoup d’experts, poursuivra sa croissance impressionnante : l’économie de l’Afrique a crû au même rythme que celle de l’Asie en 2011, et l’avenir est encore plus prometteur. Pour soutenir cette croissance, les gouvernements d’Afrique devront s’ouvrir davantage à la transparence et au débat public, favoriser les échanges commerciaux et l’invasion de la technologie. Verrons-nous là aussi l’influence des idées propagées par le printemps arabe?

http://www.youtube.com/watch?v=blbeT8ZFxno&feature=player_embedded

L’Afghanistan et l’Irak

Enfin, 2011 a vu le départ des troupes canadiennes d’Afghanistan et celles des États-Unis d’Iraq : comment ces deux pays que les étrangers ont voulu sauver du marasme et de la dictature vont-ils trouver leur propre voie vers la paix et le développement? Y a-t-il un espoir d’un avenir meilleur pour les Afghans et les Irakiens, alors que la violence continue de sévir? L’Afrique, elle, a assisté à la naissance d’un nouveau pays, le Soudan du Sud. Les Africains réussiront-ils à résoudre les guerres civiles qui minent deux autres pays, la République démocratique du Congo et la Somalie?

L’actualité internationale a été florissante en 2011. Le monde évolue de plus en plus rapidement. Si l’année 2012 est porteuse d’espoir à certains égards, les défis qu’elle annonce pour les humains de la planète n’en sont pas moins colossaux.

Au nom de toute l’équipe d’Une heure sur terre, bonne année 2012!