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À propos de Chantal Lavigne

La journaliste Chantal Lavigne fait partie de l’équipe d’Une heure sur terre depuis les tous débuts de l’émission. Au cours des dernières années, elle s’est notamment penchée sur le trafic d’organes, la justice et la réconciliation en Afrique et la piraterie au large des côtes somaliennes. Elle détient une maîtrise en journalisme de l’Université Columbia. Elle a remporté plusieurs prix, dont un Gémeaux du meilleur reportage, un Peabody Award et le prix Judith-Jasmin du Grand reportage.

Au royaume du bonheur national brut

jeudi 7 février 2013 à 11 h 09 | | Pour me joindre

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Cela faisait plusieurs années que je souhaitais me rendre au Bhoutan pour réaliser un reportage sur sa fameuse politique du bonheur national brut. Une conférence à l’ONU, au printemps dernier, a ravivé mon intérêt. Chefs d’État, dirigeants de l’ONU, Prix Nobel de l’économie, ils étaient tous réunis pour une conférence baptisée « Bonheur et bien-être : définir un nouveau paradigme économique ». L’initiateur et vedette de cette rencontre : le Bhoutan. L’événement consacrait ce petit pays comme chef de file d’un mouvement qui prend de l’ampleur, et selon lequel le développement actuel, basé uniquement sur le PIB et la richesse matérielle, mène la planète à un cul-de-sac.

Des recherches pour tenir compte davantage du bien-être des populations dans le développement sont menées un peu partout présentement, y compris au Canada. Mais le Bhoutan est le seul endroit au monde où l’expérience est menée à l’échelle d’un pays. Il était temps, me semblait-il, d’aller voir de plus près de quoi avait l’air ce modèle unique de développement, qui attire autant l’attention.

D’autant plus que le pays s’ouvre progressivement aux touristes et aux journalistes. Quoique dans ce dernier cas, la démarche est encore longue et fastidieuse.

Le Nid du tigre, le plus célèbre des monastères du Bhoutan
Le Nid du tigre, le plus célèbre des monastères du Bhoutan

Premières impressions

On m’avait dit que l’arrivée en avion était un des moments forts de tout voyage au Bhoutan. Vol au-dessus de l’Everest, avion qui se faufile entre des sommets enneigés, spectaculaire atterrissage dans une vallée si étroite que seuls quelques pilotes spécialement formés y parviennent. Bref, l’impression inoubliable, disait-on, d’arriver au bout du monde. Nous comptions témoigner de cela en images. Eh bien, non. Nous avons atterri un jour d’épais brouillard et de pluie. Déception.

Le bonheur est sans tabac

Par contre, le passage aux douanes était tout sauf routinier. Première question que nous posent des fonctionnaires en costume traditionnel : avez-vous du tabac avec vous? Nous savions que le Bhoutan avait une politique très sévère en matière de tabagisme. La vente de tabac y est interdite, même s’il est permis d’en importer une petite quantité, pour consommation personnelle et discrète. Mon collègue caméraman, Sylvain Castonguay, fume à ses heures. Il avait donc apporté un paquet de petits cigares. On nous a confirmé que tout était en règle, à condition de payer les taxes requises : 50 US$ pour ce pauvre petit paquet! Et on ne rigole pas. En cas d’infraction grave, c’est de trois à cinq ans de prison que risquent les contrevenants. En fait, cette politique sur le tabac a donné lieu à la première campagne de protestation populaire sur Facebook au Bhoutan et au premier test de la jeune démocratie. Elle a mené à quelques assouplissements de la loi. Cela dit, le marché noir existe, et nous avons vu de nombreux jeunes bhoutanais fumer.

Le « tout-inclus » du bonheur

Que ce soit comme touriste ou journaliste, la règle est la même. On ne va pas au Bhoutan sans passer par une agence de voyages accréditée par l’État et sans payer à l’avance 250 US$ par jour. Ce prix inclut toutefois l’hôtel, les repas, toute l’organisation du voyage, le transport et le guide. Si nous étions las du restaurant de l’hôtel, nous n’avions qu’à avertir notre guide, et la table était mise dans un autre restaurant. Tout avait été prépayé. Un peu étrange de ne presque jamais sortir son portefeuille et d’avoir l’impression d’être dans un « tout-inclus » à l’échelle d’un pays.

Le caméraman Sylvain Castonguay avec notre chauffeur et notre guide, Younten Phuntsho
Le caméraman Sylvain Castonguay avec notre chauffeur et notre guide, Younten Phuntsho

Phallus sacrés

Grâce à son isolement, le Bhoutan a su préserver sa religion, son environnement et ses traditions. Certaines sont plus étonnantes que d’autres. Dans l’ouest du pays, on voit souvent des peintures de phallus sur les maisons. Certaines stylisées, d’autres plus réalistes. Il y a aussi des phallus en bois, plus discrets, suspendus aux toitures. Rien de grivois. Plutôt une façon de se protéger du mauvais œil.

Dans l’ouest du Bouthan, on voit souvent des peintures de phallus sur les maisons.

Sur la route

Tous les visiteurs vous diront que les déplacements au Bhoutan sont mémorables. Les distances à parcourir ne sont pas grandes, mais il faut se lancer sur de petites routes étroites en lacet, bordées de précipices vertigineux, et qui se détériorent rapidement en cas de pluie. Régulièrement, des camions indiens surgissent au détour d’une courbe à toute vitesse. Grincements de frein… et de dents. Il nous a fallu 10 heures pour parcourir 212 kilomètres. Amplement le temps d’apprécier les paysages spectaculaires.

Que conclure sur le bonheur national brut?

Il n’y a pas de doute que le bonheur national brut est un habile coup de marketing. Cette politique originale a permis au minuscule Bhoutan d’acquérir une visibilité sur la scène internationale. Elle attire des touristes. Et peut-être aide-t-elle à faire oublier la délicate question des milliers de citoyens d’origine népalaise, expulsés dans les années 90.

Cela dit, il semble aussi y avoir une démarche sérieuse pour définir et appliquer le concept du BNB. Le Bhoutan est le laboratoire économique parfait. Petit, facilement gérable. Il part aussi de zéro, puisqu’il vient à peine de commencer à se développer. Il est donc plus libre de tester de nouvelles idées.

Un laboratoire prometteur donc, notamment sur le plan environnemental. Mais il est encore trop tôt pour le présenter comme un nouveau modèle de développement.

Séance de méditation quotidienne pour les élèves du Bhoutan. Selon le bonheur national brut, le bien-être spirituel et émotionnel est aussi important que la richesse matérielle.
Séance de méditation quotidienne pour les élèves du Bhoutan. Selon le bonheur national brut, le bien-être spirituel et émotionnel est aussi important que la richesse matérielle.

La capacité de se mobiliser rapidement est une des grandes forces de la société américaine. Des mouvements de contestation comme Occupy Wall Street l’ont montré une fois de plus l’an dernier. Des milliers de personnes ont alors dénoncé les dérives du capitalisme financier et les inégalités croissantes entre riches et pauvres. Mais au-delà de l’expression de leur indignation, de plus en plus de jeunes militants cherchent des façons concrètes de changer les choses.

Un de ces moyens est la pétition en ligne. En combinant un vieil outil du militantisme à la force des médias sociaux, des groupes comme Change.org pensent avoir trouvé un moyen redoutable de redonner le pouvoir aux citoyens.

Change.org n’est pas le seul site de pétitions en ligne. SignOn.org, Avaaz, Care2.com offrent aussi ce service aux internautes. Mais l’entreprise veut devenir la référence en ce domaine, une sorte de Facebook ou de YouTube de l’action sociale. Elle est en voie d’y parvenir. La consécration est venue avec l’affaire Trayvon Martin, ce jeune noir tué en février 2012 par un vigile blanc en Floride. Plus de deux millions de personnes ont signé une pétition en ligne sur Change.org pour protester contre la décision des autorités judiciaires de ne pas porter d’accusations contre le meurtrier, qui invoquait la légitime défense.

Avec le succès viennent aussi les critiques, principalement en ce qui concerne le modèle économique de Change.org. La plateforme fait partie d’une nouvelle catégorie d’entreprises aux États-Unis, les B Corporations. Ces compagnies sont à but lucratif, mais elles se donnent aussi une mission sociale. Alors que tout individu peut lancer gratuitement une pétition sur Change.org, l’entreprise tire ses revenus d’organismes à but non lucratif qui, eux, doivent payer pour avoir accès à sa banque de 20 millions de membres.

La formule convient parfaitement à son fondateur Ben Rattray, qui se destinait au départ à devenir un jeune loup de Wall Street. Ben Rattray est persuadé qu’elle permet à son entreprise, dont les revenus ont atteint 15 millions de dollars l’an dernier, d’avoir les moyens de ses ambitions. Par contre, pour ses critiques, cette recherche de profits est inconciliable avec la mission sociale de Change.org et l’éloigne petit à petit de ses idéaux progressistes. Des soupçons qui auraient été confirmés par la récente décision de Change.org de dorénavant offrir à tous ses services payants, plutôt qu’aux seuls organismes qui partagent ses valeurs de justice, d’égalité et d’honnêteté, comme c’était le cas jusqu’à maintenant.

Pour le moment, en tous cas, Change.org connaît une expansion fulgurante. Le chapitre canadien, ouvert il y a moins d’un an, compte déjà près de un million de membres. Ben Rattray rêve maintenant de trouver une façon d’offrir ses services aux populations dans le monde qui n’ont pas d’ordinateurs ou de téléphones intelligents, au moyen des textos.