Blogue de Gilles Gougeon

Les enfants boomerang

Mercredi 31 octobre 2012 à 12 h 36 | | Pour me joindre

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Les États-Unis ressemblent à un édredon tissé de 50 morceaux différents, mais dont les coutures réussissent à tenir le coup quels que soient les attaques et les tiraillements dont il est l’objet. Ce peuple puissant demeure, encore et toujours, celui qui fait le plus rêver les immigrants. Voici les États-Unis : une société bâtie sur une classe moyenne qui se sent au cœur du développement social et économique; un univers créatif où toutes les innovations sont accueillies comme vecteurs de l’autonomie et de la justice; un régime politique où même les membres d’une minorité peuvent se coaliser pour faire évoluer les mentalités.

À la veille du grand rendez-vous électoral américain du 6 novembre 2012, Une heure sur terre vous propose un portrait inédit de cette société qui n’a pas hésité à inclure Dieu dans son parcours en inscrivant sur ses pièces de monnaie et ses billets de banque « In God we trust »!

La famille est le moteur de la société américaine. Or, la grande récession de 2007-2009 a creusé un véritable cratère au cœur du rêve américain. Une fois les cendres de cette explosion volcanique dispersées on a découvert un phénomène insoupçonné, celui des « enfants boomerang ».

Quelques lignes publiées dans le Wall Street Journal au printemps 2012 ont retenu mon attention. On y révélait une statistique étonnante : en moins de 10 ans, le nombre de jeunes âgés de 25 à 34 ans qui vivent encore chez leurs parents a augmenté de 50 %. Depuis 2007, 8 millions de jeunes de 25 à 34 ans sont retournés vivre chez leurs parents. La grande récession est la principale responsable de cette migration.

Pendant quatre jours, le caméraman Martin Cloutier et moi avons été accueillis par une de ces familles en Virginie. Une expérience déroutante.

La classe moyenne frappée de plein fouet

Blacksburg est une ville de 43 000 habitants qui a été qualifiée de « meilleur endroit pour élever des enfants aux États-Unis » par le magazine Businessweek en 2011. On y trouve, entre autres, la célèbre Université Virginia Tech. C’est là que nous avons rencontré la famille Coluni.

Val, le père, a 79 ans. Sa femme, Ginny, a 75 ans. Ils ont eu trois enfants dont Maribeth, 35 ans, infirmière responsable du programme de prévention et de contrôle des infections à l’hôpital régional. Salaire : 60 000 $ par année. Son conjoint, Herbie, travaille à la cafétéria de Virginia Tech, où il gagne 15 000 $ par année. Ils ont deux enfants, un garçon de 2 ans et une fille de 10 ans.

Il y a deux ans, cette jeune famille a basculé dans la pauvreté au point de n’avoir d’autre choix que venir s’installer au sous-sol de la maison des parents. On ne parle pas ici de chômeurs, mais d’un couple dont le revenu annuel est de 75 000 $. C’est le cœur de la classe moyenne!  Que s’est-il donc passé pour en arriver là? Ils nous ont tout raconté. Mais, surtout, nous nous sommes intéressés à l’impact que ce retour dans la maison des parents retraités peut avoir.

À l’échelle du pays, le portrait est réfrigérant.

En juin 2012, la Réserve fédérale américaine révélait que la valeur nette médiane de l’avoir des familles avait perdu 40 %, effaçant 18 ans de richesse accumulée.

Aujourd’hui, le tiers des parents américains qui ont des enfants de 25 à 34 ans ont accueilli au cours des dernières années un de leurs enfants adultes à la maison. À ce jour, 17 % de la population américaine — 52 millions de personnes — vit dans une maison « intergénérationnelle ».

Quelques statistiques :

  • 60 % des parents ont contribué récemment au soutien financier de leurs enfants adultes;
  • 26 % ont augmenté leur endettement;
  • 7 % ont retardé l’âge de la retraite.

Même si les Coluni ne prévoient le départ de la famille de leur fille que dans deux ans, le retour à la maison familiale de cette enfant boomerang montre à quel point la solidarité demeure au coeur des valeurs défendues depuis longtemps par les Américains. Malgré les malheurs, on trouve toujours une fenêtre qu’on peut ouvrir avec optimisme sur l’avenir.

Être homosexuel et mormon : un combat contre le suicide

La statistique fait frémir : 74 % des étudiants homosexuels ont pensé un jour se suicider en Utah. À Provo, troisième ville de l’État, la célèbre Université Brigham Young – contrôlée par l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours – a fait la chasse aux homosexuels sur son campus jusqu’en 2007. Récemment, une vingtaine d’entre eux ont eu le courage de produire une vidéo dans laquelle ils faisaient un coming out, une sortie du placard publique, sur YouTube. Il fallait du courage, mais, aussi, ils pouvaient compter sur un profond changement survenu dans la société mormone de l’Utah au cours des 10  dernières années.

En 2001, j’avais le privilège d’assister à la première réunion des gais et lesbiennes à Salt Lake City, où l’on mettait sur pied Equality Utah, un comité d’action politique qui allait se charger d’amasser des fonds pour soutenir la candidature des politiciens qui acceptaient de voter une loi contre la discrimination. Onze ans plus tard, je suis retourné voir ce qu’était devenue cette organisation. Cette histoire illustre bien comment, aux États-Unis, la mobilisation et l’organisation sociale et politique mènent à des changements majeurs. Tout cela se passe dans un des États les plus conservateurs du pays, l’Utah, dont le mormon le plus célèbre en 2012 est justement le candidat républicain à la présidence, Mitt Romney.