Billets classés sous ‘surveillance’

Depuis le temps qu’on en parle, vous n’êtes sûrement pas sans savoir que vos communications numériques ne peuvent plus être considérées comme privées. Elles sont cumulées et constituent désormais la majeure partie de votre profil numérique.

Jusqu’à présent, on pensait que ça n’affectait essentiellement que les communications écrites. Détrompez-vous. Le média en ligne The Intercept vient de mettre au jour le système utilisé par la National Security Agency (NSA) pour convertir les mots parlés en transcriptions archivées qui permettent de faciliter les recherches par mots-clés. En voici les grandes lignes.

 

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L’ère du big data parlé

Les documents confidentiels transmis aux journalistes en 2013 par Edward Snowden continuent de révéler les coulisses de la surveillance exercée par la NSA sur les communications de tout ordre. Selon les archives de Snowden, la NSA a mis au point un système qui permet de reconnaître certains types de contenu dans un appel téléphonique, puis d’en faire une transcription sommaire qu’il serait ensuite plus facile de consulter. Les analystes de la NSA l’utiliseraient comme une sorte de Google pour la voix depuis près de 10 ans, selon The Intercept.

Ici, quand on parle de communications téléphoniques, on parle autant de téléphone filaire que cellulaire ou encore de services VoIP.

La transcription n’est, semble-t-il, pas parfaite, mais elle permet tout de même l’utilisation de mots-clés pour effectuer des recherches. D’autres programmes permettent ensuite d’extraire la conversation elle-même, de l’analyser et par la suite d’alerter les analystes quand d’autres conversations « d’intérêt » surviennent.

La surveillance de conversations téléphoniques n’est pas une nouvelle méthode en soi. Cela dit, quand elle requiert le temps et l’écoute d’une personne, on sait que la surveillance ne peut être que ciblée. Avec ces programmes de la NSA, bienvenue dans l’ère de l’écoute de masse.

Qui est surveillé de cette manière?

Les documents incluent des exemples d’utilisation de ces programmes lors de conflits en Irak ou en Afghanistan, mais aussi en Amérique latine et possiblement même aux États-Unis.

En fait, comme bien des détails révélés dans les documents de Snowden, bien peu de gens semblent au courant de ce stratagème. The Intercept mentionne que le USA Freedom Act, censé mieux encadrer les programmes de surveillance, ne concerne pas ce type de collection de données qui pourrait donc continuer sans être affecté par la nouvelle loi.

La technologie post-2001

On ne connaît pas l’ampleur de la surveillance qui est effectuée de cette manière. Ce qu’on sait, par contre, c’est que la technologie existe et qu’elle peut être utilisée à notre insu. The Intercept a rencontré un autre lanceur d’alerte contre la NSA, Thomas Drake, qui mentionne que l’intérêt pour ce type de technologie s’est manifesté avec force après les événements du 11 Septembre.

L’outil de première génération rendant possible la recherche de mots-clés provenant de conversations vocales est apparu en 2004 sous le nom de code RHINEHART. Les documents analysés mentionnent que les recherches effectuées à l’époque pouvaient contenir des termes comme « détonateur », « peroxyde d’hydrogène », « Bagdad » ou en encore « Musharraf ».

RHINEHART permettait tant la recherche en temps réel que la recherche d’archives. Toutefois, le perfectionnement de la technologie ne s’est pas fait attendre. Dès 2006, un nouveau système, VoiceRT, permettait d’indexer et d’étiqueter 1 million d’extraits par jour.

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Ce dernier a été lui-même remplacé en 2013 par un autre programme du nom de SPIRITFIRE, capable d’analyser encore plus de données, encore plus vite.

Bref, notre sphère privée vient encore de rétrécir ou peut-être est-elle déjà disparue depuis longtemps.

 

Catherine MathysSommes-nous tous sous surveillance de l’État?

par

 publié le 18 février 2015 à 14 h 17

Hier soir, André Mondoux, professeur à la faculté de communication de l’UQAM et spécialiste des rapports entre médias, technologie et société, prononçait une conférence publique sur le thème suivant : « Sommes-nous tous sous surveillance de l’État? »

C’était l’occasion, pour lui, de faire le point sur l’affaire Snowden et ce qu’elle nous a révélé jusqu’à présent. Comme ces révélations ont été divulguées par petites fuites dans les médias, il est difficile d’en avoir une vue d’ensemble. De plus, l’autre effet pervers de cette lente publication des documents d’Edward Snowden est qu’on finit par s’habituer à cette surveillance omniprésente, selon André Mondoux.

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La pêche de grand fond

On l’aura compris, les programmes de surveillance des Five eyes, les États-Unis, le Canada, l’Angleterre, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, ressemblent à une pêche de grand fond où on tente de colliger le maximum de données pour en extraire les fichiers d’intérêt. On ne surveille plus l’exception. Dans un tel état de fait, tout le monde devient suspect.

Les outils que nous utilisons servent de sources pour alimenter ces cinq agences de surveillance. Pour Mondoux, les réseaux sociaux sont une nouvelle façon d’être au monde. Si les religions, les classes, les idéologies ne servent plus à modeler l’identité, on se tourne volontiers vers le web pour s’exprimer, pour exister. Bien sûr, nous ne livrons pas toujours nos données en toute connaissance de cause. Cela dit, nous sommes nombreux à dire que nous n’avons rien à cacher. Dans cette simple affirmation, on sent que le regard extérieur est là. C’est comme si on avait accepté cet état de surveillance, souligne André Mondoux.

Des approches de surveillance hostiles

Dans sa mise en contexte, André Mondoux a présenté les trois axes nécessaires à la mise en place des programmes de surveillance, l’axe industrie-État, l’axe industrie-université et les laboratoires d’idées (think tanks). Il a décrit le cycle de vie des données en partant des directives qui motivent leur collection jusqu’aux méthodes et aux systèmes mis en place pour colliger cette immense masse d’information.

M. Mondoux a surtout mis en lumière l’adoption d’approches de surveillance hostiles sur son propre territoire. En effet, les citoyens d’un pays ont maintenant droit aux traitements autrefois réservés aux étrangers. Plus on a de données, meilleures seront les corrélations.

« On n’oublie jamais son premier document secret »

C’est comme cela qu’André Mondoux a présenté toute une série de documents confidentiels dévoilés par Snowden. Il a donc passé en revue plusieurs des programmes, plus étonnants les uns que les autres : Total Information Awareness, le programme mis en place après le 11 Septembre précédant ainsi PRISM, « la fine fleur du programme de surveillance », a-t-il dit sur un ton ironique. Il a aussi été question de Stormbrew, qui permettait d’intercepter le trafic d’Internet directement sur les câbles eux-mêmes. Le programme Auroragold, permettait, quant à lui, de capter 71 % des réseaux cellulaires de la planète en 2012. Et la liste continue. Muscular, par exemple, était un programme qui pouvait intercepter les données d’utilisateurs dans leur transit vers les serveurs de Yahoo et de Google.

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Tailored Access Operations est un des programmes les plus surprenants parce que dans ce cas, il ne s’agit plus d’interception de données invisibles, mais d’un système d’interception des ordinateurs en livraison pour y installer des logiciels espions de la NSA. Dans un film de James Bond, on y aurait cru. Il faut croire qu’on vit désormais dans un étrange mélange de réalité et de fiction.

Il y a aussi tous les autres, Cottonmouth, Nightstand, Picasso, Ragemaster, Candygram, sans oublier XKeyscore. Cet article de Ars Technica illustre bien quelques-uns de ces programmes.

Et le Canada dans tout ça?

On a appris récemment l’existence du programme Levitation qui intercepte 10 à 15 millions de fichiers téléchargés par jour. Le Canada participe également au programme Intolerant, qui débusque des informations volées par des pirates à des cibles d’intérêt.

Après l’énumération et la description de tous ces programmes, alors que je sors de la conférence, cette nouvelle sur le rapport de Kapersky sort sur les fils de presse. On y apprend que « durant au moins 14 ans, un groupe de pirates informatiques est parvenu à mener des centaines d’attaques de grande ampleur dans une trentaine de pays, sans jamais être inquiété ». L’enquête suggère que ce programme nommé Equation était relié aux activités de la NSA. Le Canada y a-t-il participé? On sent bien que ce qu’on aperçoit n’est encore que la pointe de l’iceberg. Mais quelle touche finale à la conférence de Mondoux! Est-ce un hasard? 😉

Mercredi, à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’homme, Amnistie internationale présentait une conférence virtuelle d’Edward Snowden. Vous pouvez voir son discours ici. Ce billet fait suite à la première partie du résumé de ses propos.

Une collecte de données « en vrac »

Pour Edward Snowden, le problème des programmes de surveillance de masse, c’est qu’on a inventé et implanté des systèmes qui surveillent des populations entières plutôt que des individus suspects. Ces programmes ne peuvent pas faire de discrimination et cibler seulement certains individus. Ils sont donc tenus de surveiller tout le monde. Snowden dit avoir vu un changement de pratique dans les 10 dernières années.

Auparavant, quand il y avait une surveillance, elle ne visait qu’un seul individu soupçonné d’agissements illégaux. Depuis les attentats du 11 Septembre, ce principe a changé pour devenir une collecte de données « en vrac ». Ces données sont ensuite analysées par des algorithmes qui décident de ce que sont ces individus, de ce qu’ils font et de ce que le gouvernement doit penser d’eux. Snowden cite l’exemple du Huffington Post qui affirmait que l’Agence de sécurité nationale (NSA) surveillait les habitudes de visionnement de pornographie de ceux qu’elle considérait comme ayant des idées politiques radicales sans toutefois que ces individus aient commis d’acte répréhensible. Le but était de les discréditer sur la place publique en raison de leurs affiliations politiques. Quand de telles initiatives secrètes changent la philosophie du gouvernement en place sans qu’on rende des comptes aux citoyens, on est vite sur une pente glissante. Même si on nous assure que les intentions sont nobles et nécessaires, on se rend compte que des individus innocents sont traités injustement.

L’efficacité n’est pas un argument pour défendre un acte criminel

Lorsque l’intervieweur demande à Snowden de décrire sa réaction à la lecture du rapport sur les techniques d’interrogatoire de la CIA, dévoilé la veille par la commission du renseignement du Sénat, celui-ci mentionne qu’il travaillait à la CIA durant les dernières années de mise en place de ce fameux programme de torture. Lui-même n’avait pas de rapport avec ce dernier, mais beaucoup de ses collègues exprimaient des inquiétudes.

Il trouve que le rapport qui vient d’être publié est exceptionnel pour plusieurs raisons. Il se dit attristé et fâché par ce qu’il y a trouvé. Il estime que les principes érigés par le procès de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale sont bafoués et il craint tant pour l’autorité morale des États-Unis que pour le respect des lois internationales. Si les États-Unis permettent à leurs agents de pratiquer la torture sans autre forme de condamnation, à quoi peut-on s’attendre de la part des pays sous l’emprise d’une dictature? Non seulement ce programme de torture a-t-il causé la mort d’individus sans que personne n’en soit tenu pour responsable, mais les agents impliqués ont même reçu des bonis en argent. Sans le procès des responsables, Snowden ne voit pas comment la société peut aller de l’avant.

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Contrairement aux programmes de surveillance de la NSA mis au jour par un lanceur d’alerte, ce sont des sénateurs qui ont dénoncé le programme de torture. N’est-ce pas là une bonne nouvelle? Edward Snowden ne le croit pas. Dans le rapport, on parle de plusieurs lanceurs d’alertes qui ont tenté de dénoncer la situation, mais qui ont été rabroués. En effet, certains témoins d’actes de torture en sont venus aux larmes et d’autres ont même demandé à être transférés pour ne plus avoir à cautionner ce genre d’actes. Malgré les efforts de certaines de ces personnes, les autorités n’ont pas mis fin au programme. En fait, le directeur de la CIA, José A. Rodriguez Jr. a simplement rétorqué à l’époque que leurs propos n’aidaient pas la cause. Selon Snowden, si de tels actes criminels ont pu continuer à être commis, ce n’est pas parce que personne ne le savait, mais parce que le grand public ne le savait pas. Le programme ne s’est arrêté que lorsque les journaux l’ont informé de ces actes.

La publication du rapport est un bon pas dans le sens où elle amène à reconnaître certains gestes, mais elle ne fait rien pour la responsabilisation de ceux qui les ont commis. Les résultats de ce genre de programmes importent peu. Le fait qu’ils soient ou non efficaces ne peuvent pas en dédouaner les auteurs. Jusqu’où les autorités iront-elles? Si ce genre de crimes peut se justifier dans certaines circonstances, qu’est-ce qui ne pourrait pas l’être? Snowden donne l’exemple du viol. Un gouvernement pourrait revendiquer que le viol est une méthode « efficace » contre la crise démographique et, donc, que cela « aide » la société dans son ensemble. L’efficacité n’est pas un argument en faveur d’une activité criminelle quelle qu’elle soit.

L’Europe : berceau d’une réforme de la collecte de données

Adward Snowden dit qu’il n’est qu’un lanceur d’alerte et qu’il n’a plus accès à aucun dossier secret depuis Hong Kong. Toutefois, ce qu’il peut confirmer (et redire), c’est que les programmes de surveillance de masse sont en vigueur dans tous les pays qui peuvent se permettre d’avoir une agence de renseignement. Snowden souhaite qu’on se pose la question de la moralité des actions des autorités même si celles-ci défendent l’efficacité d’une méthode. Est-il moralement acceptable de violer les droits d’une population entière ou même d’un seul individu pour un gain, quel qu’il soit? Snowden ne croit pas que le débat ait véritablement eu lieu en France, lieu de la conférence.

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Snowden croit que les grandes lignes d’une réforme sur la collecte de données commence en Europe avec des préoccupations autour de la protection de l’information, notamment. Il juge que le plus important est de créer des standards internationaux pour indiquer ce qui est acceptable ou non. Snowden donne l’exemple du Royaume-Uni où le GCHQ (Government Communications Headquarters), l’agence de renseignement, a piraté les communications du câblodistributeur belge Belgacom. Elle a agi en contrevenant à la loi belge, mais aussi aux lois internationales. C’est très dangereux de voir des États membres de l’Union européenne s’adonner à des cyberattaques contre d’autres États de l’UE. En ce moment, comme il n’y a pas de façons de gérer le problème, pas de recours, les autres pays membres pourraient faire la même chose parce qu’ils y verraient aussi un avantage pour eux-mêmes. Quand plusieurs se mettent à attaquer une seule et même infrastructure, celle-ci va finir par tomber. Ce genre de choses est arrivé dans le passé et va continuer de se produire.

Pour une meilleure protection des lanceurs d’alerte

En forçant les tribunaux à scruter ces programmes à loupe, les citoyens vont pouvoir se demander s’il est justifié d’utiliser de telles méthodes, de véritables gestes de guerre faits en temps de paix relative. Snowden voit une occasion pour la société civile de reprendre le contrôle. S’il est possible d’imaginer de quelle façon la surveillance de masse peut être utile, il n’y aucune preuve de cette utilité dans les 10 dernières années. La surveillance de masse n’a pas empêché les attentats du marathon de Boston, ni ceux de Madrid et de Londres malgré les milliards et tout l’effectif humain investis. Ces ressources ne pourraient-elles pas servir à meilleur escient sans pour autant menacer nos droits et libertés?  Snowden croit que oui.

Avec le rapport sur la torture, il voit un gouvernement qui aurait dû reconnaître ses torts. Le peuple ne savait pas ce qui se passait et maintenant qu’il le sait, le système judiciaire ne cherchera pas à punir les coupables. Snowden a terminé l’entrevue sur un vibrant plaidoyer pour la protection des lanceurs d’alerte à l’intérieur d’un pays. Si quelqu’un révèle des preuves d’actes répréhensibles, son pays devrait l’aider à corriger ces problèmes et lui assurer une protection contre d’éventuelles représailles. De toute évidence, à la lumière des réactions des autorités américaines au rapport sur la torture, le souhait de Snowden n’est pas en voie de se réaliser.

 

Catherine MathysCitizenfour : les dessous de l’affaire Snowden

par

 publié le 13 novembre 2014 à 13 h 20

Parfois, on va voir un film et on n’en ressort pas tout à fait indemne. C’est ce que j’ai ressenti après avoir vu Citizenfour de Laura Poitras. Le film raconte l’histoire incroyable (au sens propre du terme) d’Edward Snowden et de ses révélations de la surveillance généralisée de l’Agence de sécurité nationale américaine (NSA) et d’autres organes étatiques dans le monde. La première québécoise du film aura lieu ce soir dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Le film prend l’affiche demain, le 14 novembre. Pour voir la bande-annonce, c’est ici.

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Une trilogie post-11 septembre

Si Citizenfour était une fiction, elle nous semblerait tirée par les cheveux. Or, tout est vrai. Et cette réalité est troublante. Le film présente, de façon chronologique, les rencontres des journalistes Glenn Greenwald et Laura Poitras avec Edward Snowden à Hong Kong et la façon dont les dossiers secrets prouvant la surveillance de masse de la NSA ont été révélés.

Laura Poitras, journaliste, artiste et documentariste primée, s’intéresse au sujet depuis bien avant l’affaire Snowden. Le film Citizenfour est en fait la troisième partie d’une trilogie sur l’Amérique post 11-Septembre. Le premier film, My country, my country (2006), porte sur la guerre en Irak; le deuxième, intitulé The oath (2010), traite de Guantanamo.

Le travail de Poitras sur la NSA, basé sur les documents mis au jour par Edward Snowden, a contribué à la remise d’un prix Pulitzer aux journaux The Guardian et Washington Post, qui ont publié les articles. Par la suite, la documentariste a cofondé The Intercept, un journal web indépendant avec Glenn Greenwald et Jeremy Scahill, qui ont tous deux participé au documentaire et au dévoilement des documents secrets.

Une histoire renversante

En décembre 2012, Greenwald a été contacté par une source anonyme, mais les échanges ont cessé parce que cette dernière ne parvenait pas à les sécuriser. Elle est revenue à la charge en janvier 2013, mais cette fois, c’est Laura Poitras qui a été contactée. L’interlocuteur se présentait sous le pseudonyme de Citizenfour. C’était Edward Snowden, un analyste de haut niveau à la NSA, qui promettait de fournir toutes les preuves nécessaires pour exposer le système de surveillance massive des Américains par l’organisme.

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C’est à Hong Hong que Poitras et Greenwald ont rejoint Snowden. Le film conduit tout droit dans la chambre d’hôtel où les révélations ont eu lieu. Tout se passe entre le 3 et le 10 juin 2013. On assiste au déroulement des événements où chaque question est soupesée, pour tenter de prévoir les conséquences de telles révélations sur la famille de Snowden, sur sa conjointe, qui ne savait rien les intentions de l’analyste, et sur lui-même, bien sûr.

Avec la publication des premières révélations concernant l’affaire Verizon, la réponse médiatique ne s’est pas fait attendre. Puis, de jour en jour, d’autres articles ont fait grand bruit, notamment ceux portant sur PRISM et sur les directives gouvernementales américaines en matière de cyberattaques.

Un thriller en temps réel

Le film rend bien la tension des moments d’attente avant et pendant les révélations. Bien sûr, les révélations elles-mêmes, le déferlement médiatique qui s’en est suivi et toutes leurs conséquences sur nos vies privées sont au cœur de l’histoire. Snowden démontre comment nos libertés et, en fin de compte, la démocratie, sont touchées par l’écoute de toutes nos communications numériques, analogiques ou radio, quelles qu’elles soient. Il montre aussi notre apathie devant cette surveillance, comme si on s’attendait à être surveillé et qu’on se convainquait que ce n’était pas si grave.

Mais une des choses qui marquent le plus dans le film, c’est l’histoire de l’homme lui-même, c’est-à-dire un Américain de 29 ans qui se sacrifie pour qu’on puisse revenir, selon ses propres mots, à Internet tel qu’il existait avant la surveillance. Greenwald, lors de son récent passage à Montréal, avait dit combien il avait été surpris de voir un si jeune homme prendre de tels risques. Il s’attendait plutôt à ce qu’il s’agisse d’un homme au bord de la retraite ayant bien peu à perdre, sinon sa liberté. Edward Snowden connaissait les risques de son geste. Il n’a jamais tenté de se cacher. Au contraire. Cependant, il a voulu confier la divulgation des faits à des journalistes pour ne pas faire ombrage à la nouvelle elle-même. Il ne voulait pas décider de l’ordre des histoires à publier, ni de la plateforme à utiliser. Rapidement après les premières publications, le 9 juin, une vidéo de lui a été publiée sur le site du Guardian. Son identité était dévoilée.

Les conséquences d’un tel geste

Snowden le répète à plusieurs reprises dans le film : il ne savait pas ce qui lui arriverait, mais il était prêt à subir les conséquences de son geste. Il parle de son rôle comme de celui d’une hydre. Si on lui coupe une tête, un autre est prêt, souhaite-il, à prendre la relève. Le film nous donne quelques indices de sa vie après la révélation. On savait déjà qu’il avait été bloqué40 jours dans l’aéroport de Moscou, puis que la Russie lui avait accordé l’asile temporaire. Or, on a appris que sa conjointe l’avait rejoint en juillet 2014. Le reste de l’histoire s’écrit en ce moment même.

Citizenfour est une ode au courage de Snowden, mais aussi une apologie de l’importance du journalisme. Snowden souhaitait que l’information soit présentée et diffusée par des journalistes qui pouvaient également conférer la crédibilité souhaitée aux documents dévoilés. Bien que le film soit pour le moins déstabilisant, je trouve cette partie-là plutôt rassurante.

Bref, une situation inquiétante a été mise au jour avec l’affaire Snowden. Nous ne pouvons plus faire comme si de rien n’était. Ce tweet envoyé quelques minutes après la fin de la représentation résume bien ma pensée.

 

Catherine MathysGlenn Greenwald: celui qui suscite la controverse

par

 publié le 27 octobre 2014 à 17 h 56

Dans une salle comble, on attendait avec impatience l’arrivée de Glenn Greenwald, avocat de droit constitutionnel, auteur, mais surtout journaliste émérite, qui a publié les désormais célèbres révélations d’Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse de la National Security Agency (NSA). Il était l’invité de la Conférence annuelle Beaverbrook 2014 de l’Université McGill. Heureusement, l’événement était aussi diffusé en direct et une vidéo de la présentation est désormais sur le site Internet de l’institution.

Greenwald : un personnage controversé

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Glenn Greenwald ne laisse habituellement personne indifférent. De son propre aveu, partout où il passe, il se retrouve au centre d’une controverse. C’était le cas le mois dernier, lors de son passage en Nouvelle-Zélande, alors qu’il affirmait que le premier ministre John Key avait approuvé la surveillance massive de ses citoyens. C’était encore le cas la semaine dernière, quand il a publié 40 minutes avant la fusillade d’Ottawa un article sur les événements de Saint-Jean-sur-Richelieu, dans lequel il mentionnait que le Canada ne pouvait pas s’étonner de ce genre d’attaques après 12 années très actives sur le plan militaire.

Notre peur collective

Avec les deux incidents des derniers jours, la table était mise pour les questions que Glenn Greenwald souhaitait aborder. Il a commencé sa conférence en mentionnant qu’il comprenait notre peur collective, mais que nous réagissions comme tous les autres pays à qui ce type d’incidents était déjà arrivé : comment une telle chose pouvait-elle se produire chez nous? Selon lui, la réponse est simple. Notre façon de nous percevoir comme peuple ne correspond pas à la réalité et c’est à cette réalité, opérationnalisée par le gouvernement, que les incidents répondent.

En guise d’exemple, il a parlé d’un article qui avait fait grand bruit au Brésil il y a quelques années et dans lequel il affirmait que le Canada menait une campagne de cyberespionnage contre le ministère des Mines et de l’Énergie du Brésil. Il savait que l’article ferait grand bruit au Brésil, puisque les Brésiliens sont les victimes de cet espionnage, mais il a été surpris de la grande couverture médiatique que ses propos ont suscitée au Canada. Après en avoir discuté avec des collègues canadiens, il a donné deux explications. La première, c’est que la révélation de ce cyberespionnage a aussi révélé l’existence du Centre de la sécurité des télécommunications (CSTC) aux Canadiens, l’équivalent canadien de la NSA. L’autre raison, et peut-être la plus grave, selon lui, c’est que cette nouvelle entrait en parfaite contradiction avec la perception qu’avaient les Canadiens d’eux-mêmes.

Le cyberespionnage: une menace pour la démocratie

Selon Greenwald, le cyberespionnage n’est pas qu’un enjeu de surveillance électronique. C’est aussi et surtout un enjeu de démocratie. En effet, si la population n’est pas au courant des outils dont dispose le gouvernement pour faire certains gestes, comment peut-elle réagir? Selon lui, quand un gouvernement réussit à faire adhérer une population à une perception d’elle-même qui n’est pas conforme à la réalité, il s’agit de propagande.

Le journaliste américain dit que la même chose est arrivée aux États-Unis en 2001, après les attentats du World Trade Center. La première question que les Américains se sont posée était : « Mais pourquoi nous détestent-ils? » Puisque le gouvernement ne pouvait pas dire la vérité, il en a inventé une, soit la haine de notre liberté, telle que mentionnée dans ce discours du président Bush à la suite des événements du 11 septembre.

Selon Greenwald, les gouvernements embellissent la vérité pour faire croire à leurs citoyens qu’ils sont libres et qu’ils n’ont rien fait de mal. Les Occidentaux font par exemple grand bruit des emprisonnements de leurs journalistes, sans parler de leurs propres actions. Il mentionne le cas de Roxana Sabari, emprisonnée 100 jours en Iran en 2009, et des quelque 8000 mentions médiatiques de son cas. Il dit que personne ou presque ne s’est intéressé au sort du journaliste Sami al-Haj, emprisonné à Guantanamo pendant 7 ans. Greenwald prétend qu’une centaine d’articles l’auraient mentionné tout au plus. Selon lui, on porte peu d’attention aux victimes de nos actions militaires. Ces 12 années de violence finissent par nourrir un désir de vengeance.

Notre rapport à la vie privée

Ce que Greenwald a le plus appris des révélations de Snowden, c’est la portée de la surveillance qu’il cherchait à dénoncer. En effet, tout à propos de tout le monde semble intéresser les agences de surveillance. Nous finissons par nous convaincre que nous sommes de bonnes personnes, que ce qu’on dit en ligne n’est pas si intéressant que cela et qu’en bout de piste, ce n’est pas si grave si le gouvernement s’y intéresse.

Cela dit, Greenwald pense que ce n’est pas vrai, que même ceux qui semblent ne pas s’en faire avec la vie privée s’en préoccupent tout de même. Il tient pour preuve le test du courriel. Quand il rencontre quelqu’un qui l’assure que son intimité en ligne ne l’inquiète pas, il lui donne son adresse courriel et lui demande de lui envoyer tous les mots de passe qu’il détient, ceux des médias sociaux, des courriels, des comptes de banque, etc. Bien sûr, personne ne l’a encore fait. C’est ce qui fait dire à Greenwald que tout le monde tient à une forme de sécurité en ligne et que cette surveillance omnipotente des gouvernements ne devrait laisser personne indifférent.

Quand une société se sent continuellement observée, elle devient soumise et ses comportements changent. Les émotions dont il a été témoin la semaine dernière au Canada sont un terreau fertile pour ce qu’il appelle la propagande du gouvernement. Quand on a peur, on perd son libre arbitre et c’est ça qui est dangereux. Selon Greenwald, la conviction et la volonté des gens peuvent faire changer n’importe quoi. Snowden en est un bon exemple.