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Catherine MathysLe Washington Post : le phénix du journalisme?

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 publié le 24 novembre 2015 à 15 h 34

Du 20 au 22 novembre dernier avait lieu le congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Cette année, l’accent était mis sur le (difficile) virage numérique des médias. Le point d’orgue du congrès a eu lieu samedi après-midi avec la conférence prononcée par Greg Barber, directeur des projets numériques en information au Washington Post et responsable de Coral, une collaboration de partage d’informations entre le Washington Post, le New York Times et Mozilla.

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Une industrie à la recherche de solutions

L’industrie des médias, et par extension le journalisme, sont en mode survie. La prolifération d’appareils, les changements de plateformes et la transformation de la mise en récit sont tous des facteurs qui ont contribué, selon lui, à l’érosion du modèle médiatique traditionnel. Tenter de suivre le mouvement des auditoires peut s’avérer à la fois coûteux et déroutant.

Alors, comment faire? Greg Barber donne quatre solutions qui paraissent, d’emblée, plus faciles à énumérer qu’à mettre en place :

1. Trouver sa voix

Exister ne suffit plus. Il faut aussi définir le ton, l’intérêt et la pertinence d’un média dans un paysage médiatique où de nouveaux joueurs font leur apparition toutes les semaines. Un grand média peut-il être aussi flexible et innovant qu’une plus petite entreprise de presse? Certainement, et l’exemple du Washington Post pourrait (devrait) en inspirer quelques-uns. Quels sont les principes essentiels au développement d’une culture d’innovation dans les salles de presse? L’ouverture, la vitesse et la générosité. À méditer. Selon Barber, il faut établir des objectifs et trouver le moyen de mesurer ses progrès. Il faut s’adapter et tenter d’accepter de nouvelles façons de faire.

2. Déconstruire les frontières

Ce n’est pas toujours facile d’apprendre à faire les choses autrement. Pendant le plus clair de leur histoire, les médias se sont définis selon la dynamique du « few-to-many » avec un processus bien établi, où la nouvelle n’avait pas à passer par une multitude de canaux différents. Selon Barber, les structures internes rigides desservent mal les entreprises de presse qui devraient faciliter la concertation entre les affaires, la salle de presse et les ingénieurs. Tous les départements d’un média devraient apprendre à mieux collaborer. Par exemple, Barber mentionne qu’un journaliste, de nos jours, devrait parler le langage des développeurs. Ça ne veut pas dire qu’il doit nécessairement apprendre à coder, mais il doit pouvoir collaborer facilement avec eux, tout comme il doit comprendre qu’il fait partie d’une entreprise qui doit gagner de l’argent pour rester en vie.

3. Apprendre à connaître son auditoire

Et si les médias remettaient l’auditoire au cœur de l’équation? Je parlais récemment dans ce blogue d’une initiative américaine qui vise à renverser le cycle de la nouvelle. Greg Barber nous indique aussi qu’il faut mieux écouter son auditoire quand il s’exprime. Il ne faut surtout pas confiner son lectorat aux commentaires stériles au bas des articles. C’est en ce sens que le Washington Post a mis au point le Coral Project en collaboration avec le New York Times, ainsi que les fondations Knight et Mozilla. Son premier produit sera justement un outil en code source ouvert pour repérer les meilleurs commentateurs d’un site de nouvelles. Il sera disponible début 2016. Selon Barber, la communauté doit devenir une partie importante du journalisme.

4. Essayer, essayer, puis réessayer

Difficile de faire des essais et les erreurs qu’ils impliquent dans un climat aussi précaire que celui des médias. Toutefois, Greg Barber est formel, le salut passe par là. « Soyez braves et audacieux », a-t-il rappelé, sous-entendant que les journalistes et les entreprises sont peut-être frileux à l’idée d’expérimenter de nouvelles pratiques. La peur est l’un des défis les plus importants de l’industrie des médias, selon lui. Rien ne dure jamais bien longtemps sur Internet, mais les échecs pavent la voie vers certains succès. Le véritable échec est celui de ne pas apprendre de nos erreurs.

Un exemple à suivre

Le Washington Post est un exemple impressionnant d’un média qui a cherché à se réinventer et la solution lui est venue grâce au numérique. En mars 2015, l’achalandage de son site a fracassé des records en dépassant pour la première fois le seuil des 50 millions de visiteurs, avec un total de 52,2 millions de visiteurs uniques, selon ComScore. Et la progression se poursuit. En septembre, le Washington Post s’approchait des 60 millions de visiteurs uniques, un autre record qui marque une augmentation de 41 % par rapport à l’année précédente.

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Greg Barber a notamment indiqué que cet auditoire est largement composé de cette masse diffuse que toutes les entreprises de presse cherchent tant à courtiser : les jeunes. L’auditoire du Washington Post est composé de 40 % de milléniaux, a-t-il rappelé. On pouvait pratiquement ressentir le frisson des patrons de presse présents dans la salle.

Toutefois, le Washington Post n’a pas toujours été synonyme de croissance. Au contraire, en 2012, le magazine Forbes décrivait une situation pour le moins inquiétante. Il indiquait que dans le premier trimestre de cette année-là, le journal avait perdu 22,6 millions de dollars et que ses revenus totaux étaient en chute de 8 %. Même les exemplaires du populaire numéro du dimanche se vendaient 5,2 % moins, tandis que les ventes du numéro de la semaine connaissaient une baisse de 10 %. Disons que les jours de gloire du journal entourant le Watergate et les Pentagone Papers étaient loin derrière.

C’est à la fin de 2013 que tout a commencé à changer. Cette année-là, Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, a racheté le média au coût de 250 millions de dollars. Il s’agit d’une aubaine, quand on pense aux 19 milliards que Facebook a dépensés quelques mois plus tard pour racheter la populaire application de messagerie WhatsApp. Ce sont les messageries qui ont la cote, et non les journaux.

Le sauveur du Washington Post

Jeff Bezos a insufflé un vent de renouveau au Washington Post. La passion de M. Bezos n’est pas tant celle du journalisme que celle de la technologie. Selon Barber, Bezos, fort de son expérience avec Amazon, a amené deux éléments essentiels au journal, soit l’élégance de la technologie et le service à la clientèle.

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Selon certains, il applique la stratégie gagnante d’Amazon au journal en se concentrant d’abord sur la croissance du produit et celle de l’auditoire. Les profits viendront plus tard. À ce sujet, Greg Barber ne dévoile aucun chiffre et ne cachait pas son inconfort à l’égard des questions du public. L’entreprise est-elle désormais rentable? Quels revenus proviennent des plateformes numériques? Impossible de le savoir. Ce qu’on a su, c’est que les entreprises de presse doivent davantage penser leur produit comme une occasion d’affaires. Bien sûr, pour lui, l’éthique est importante, mais si l’on ne fait pas d’argent, on n’a plus d’emploi et le public n’est pas informé.

Le Washington Post a donc essayé de renouer avec la croissance en prenant plusieurs initiatives, notamment en refaisant le design de son site et en investissant dans son département vidéo pour s’adapter plus facilement à chaque plateforme. Le Washington Post a aussi lancé un programme de partenariats qui permet aux lecteurs de ses partenaires d’accéder à son contenu gratuitement. Quel intérêt pour le grand média? Les données, toujours les données. De tels abonnés sont des lecteurs « utiles » pour les publicitaires qui peuvent mieux cibler l’auditoire recherché. En étendant son lectorat à 270 autres journaux, le Washington Post offre un éventail de clientèle beaucoup plus intéressant pour les marques.

Une autre innovation mise de l’avant par Jeff Bezos est celle de l’application Rainbow, qui présente les articles du Washington Post dans un format magazine pour les appareils mobiles. Il faut dire que c’est plus de 70 % de l’auditoire numérique qui consulte ce journal par les appareils mobiles. La refonte de l’actualité pour la mobilité est devenue une priorité. Ici, on présente un article à la fois dans un design léché et en visant un auditoire plus national que local.

Alors, inspirés?

 

Catherine MathysJournalisme : et si l’on avait tout faux?

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 publié le 21 octobre 2015 à 14 h 09

Hier midi, les conférences Midis Lab de Radio-Canada ont repris du service avec Jennifer Brandel, fondatrice de Curious City, une émission de radio (WBEZ Chicago) axée sur la participation citoyenne, et cofondatrice de Hearken, une plateforme d’outils participatifs à l’usage des salles de nouvelles.

Bien sûr, c’était au lendemain des élections, alors peu de gens étaient présents, mais je vous fais tout de même le compte-rendu de cette conférence, parce que j’estime que l’intérêt suscité par la discussion était inversement proportionnel au nombre de spectateurs.

L’avenir des médias fait toujours l’objet de grandes spéculations. On est toujours à la recherche de la formule magique qui sauvera le journalisme. Puis, l’une des questions qui taraudent les médias en 2015 est de savoir comment impliquer l’auditoire dans le processus de production de la nouvelle.

La conférence se basait sur un texte de Jennifer Brandel intitulé Questions are the new comments, qui propose de réinventer l’axe de participation journalistique du grand public.

Quelle place pour le public?

D’entrée de jeu, Brandel a indiqué que le modèle qu’elle a développé ne s’applique pas à tous les contextes. Cela dit, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un outil de plus dans l’arsenal plus complet des salles de presse.

Jennifer Brandel a travaillé au sein de WBEZ, qui a vu naître des séries cultes comme This Americain Life et plus récemment Serial, la capsule de baladodiffusion la plus téléchargée dans l’histoire d’iTunes. C’est là qu’elle a créé l’émission Curious City en 2012. Cette dernière est en fait une expérience médiatique qui vise à inclure le public dans le contenu journalistique produit à propos de Chicago et de sa région.

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En fait, c’est la place du public dans l’écosystème médiatique que Brandel propose de revoir. Si le journalisme ne peut pas se passer d’un auditoire, il devrait alors lui réserver une meilleure place que celle de tout dernier maillon de la chaîne, à qui l’on ne laisse d’autre rôle que celui de commenter. En effet, le public n’entre habituellement en jeu qu’une fois l’histoire diffusée. Des ressources et de l’argent ont été investis dans le reportage et tout ce qui s’en suit semble bien peu importer, tout compte fait.

Selon une étude du Pew Research Center, quand le public fait partie d’un reportage, c’est plus souvent comme témoin ou spectateur. La plateforme de Brandel vise à lui donner un rôle beaucoup plus actif.

Un monde de commentaires

On vit donc dans un monde de commentaires, puisque c’est la seule façon de participer au cycle de la nouvelle. Puis, pour reprendre les mots de Brandel, « c’est dur, un monde de commentaires ». D’une part, du côté journalistique, il requiert de la modération, du temps et des ressources. Du côté du public, il sert souvent à répandre son fiel sur un sujet donné. Selon elle, même quand le ton des commentaires demeure civilisé, ces derniers ne sont pas utiles pour un nouveau cycle de nouvelles.

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D’ailleurs, de nombreux médias restreignent désormais la possibilité de commenter et d’autres ont carrément renoncé à gérer ce flot de paroles souvent haineuses. La colère représente rarement une valeur ajoutée pour une nouvelle ou un enjeu de société.

Or, pour Brandel, le simple fait de demander à son auditoire de commenter une nouvelle relève d’une paresse professionnelle. Posez des questions vagues et vous aurez des réponses vagues. En plus, ces commentaires ne proviennent que d’une faction de l’auditoire, puisque 65 % des gens ne commentent que rarement ou jamais en ligne.

Inverser le cycle de la nouvelle

Et si l’on faisait l’inverse? Et si, au lieu de finir le cycle de la nouvelle avec l’auditoire, on le commençait par lui? Pour Brandel, l’idée est de laisser l’auditoire poser des questions plutôt que de lui permettre seulement de commenter. Selon elle, la question provient d’une curiosité et d’une ouverture d’esprit, tandis que le commentaire est essentiellement une opinion personnelle fermée sur elle-même. L’opinion ne cherche pas la nuance, tandis que la curiosité cherche à échanger des idées pour mieux comprendre. C’est elle qu’on devrait cultiver.

Les journalistes, on le sait, sont souvent des gens curieux. Toutefois, ils n’ont pas le monopole de la curiosité. Et si on laissait le public poser ses propres questions?

L’une des réactions instinctives des équipes de rédaction est de redouter le genre de questions que le public poserait. C’est normal. Après tout, que serait le web sans notre obsession féline? Pourtant, l’expérience de Curious City montre une tout autre réalité. Les questions sont variées, intéressantes et originales. Il n’y a pas de demande pour des histoires qui sont des appâts à clics, mais plutôt un flot renouvelé d’idées de reportages.

On échappe ainsi au phénomène du mimétisme entre médias et l’on se fie davantage aux observations des gens. Cela dit, toutes les questions ne se valent pas et une salle de presse peut bien sûr choisir celles qui conviennent le mieux à sa capacité de répondre. Ainsi, le média peut encore juger de ce qui semble le plus pertinent pour son auditoire.

Un gage de succès

Dans la plupart des salles de presse qui ont appliqué le modèle, les histoires issues d’un tel processus seraient beaucoup plus populaires que les autres reportages. C’est aussi le cas pour le journal Métro, dont le rédacteur en chef Yannick Pinel assistait à la conférence. Son journal a adopté la plateforme il y a environ un mois sous le nom Curiocité. Il a tout de suite vu le potentiel de l’initiative de Brandel. Le premier reportage issu de la plateforme s’intitule Le métro de Montréal est-il si souvent en panne que ça? et semble à la hauteur des attentes de la rédaction.

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Avec Hearken, il ne s’agit pas seulement d’inverser le cycle de la nouvelle en mettant le public au début du processus, mais de le garder impliqué tout au long de la production de la nouvelle. L’auditoire adresse la question, il vote pour celle la plus pertinente (il s’implique donc dans la promotion d’une idée) et éventuellement, il est souhaitable qu’il participe au reportage.

Le journal Métro envisage cette possibilité pour les prochaines histoires qui seront développées à partir de la plateforme. Brandel estime qu’il y a quelque chose de très motivant pour une personne, non seulement de voir son idée choisie et produite sous la forme de reportage, mais aussi de participer à la construction de l’histoire et d’avoir les accès d’un journaliste auprès d’instances qui lui sont inhabituelles.

Le nouveau journaliste

On passe donc d’un auditoire passif, consommateur et sans influence sur le contenu à un auditoire actif, créatif et dont les idées ont un effet direct sur le choix de la nouvelle.

Il n’y a pas que le rôle du public qui se trouve modifié par cette structure novatrice de la nouvelle. C’est toute la perception du travail d’un journaliste qui change. Et Dieu sait que ce n’est pas chose facile! J’ai passé des années à étudier l’influence des technologies sur la perception qu’ont les journalistes de leur travail et d’eux-mêmes. Voici le résultat, pour ceux que ça intéresse. Disons qu’une majorité de journalistes questionnés se montraient réfractaires aux changements de mentalité qui accompagnent Internet et les changements technologiques dans leur ensemble.

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Dans le programme de Brandel, le journaliste passe du statut d’expert à celui de la personne qui synthétise la parole du public; plutôt que d’être le gardien de la nouvelle, il devient le passeur de la nouvelle. Ainsi, il ne travaille plus pour le public, mais avec le public. Il s’agit d’un vaste programme pour une profession souvent contrainte à réaffirmer sa pertinence. Cela dit, Yannick Pinel constate que la jeune génération de journalistes qu’il embauche est beaucoup plus ouverte à ce changement de paradigme.

On a bien hâte de voir si d’autres médias tenteront l’expérience. En attendant, participez et allez poser votre question sur le site du journal Métro.

 

Catherine MathysVers la reconnaissance du bitcoin

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 publié le 8 octobre 2014 à 13 h 58

Cette semaine, la Bitcoin Foundation a mis sur pied un groupe de travail dans le but d’accorder au bitcoin la stabilité et la reconnaissance légale qui lui font toujours défaut.

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Les étapes de la standardisation

Le groupe de travail se compose de 20 membres bénévoles et est présidé par une ancienne ingénieure de la NASA, Beth Moses. Plusieurs étapes permettront d’atteindre le statut tant souhaité de monnaie internationale reconnue.

Dans un premier temps, le groupe veut inscrire le bitcoin au tableau des codes ISO-4217, qui désigne les lettres qui représentent toutes les monnaies reconnues du monde, comme CAD pour le dollar canadien. Cette simple accréditation ferait donc entrer le bitcoin dans le même cercle que toutes les autres monnaies du monde reconnues par les institutions financières. Ce n’est pas rien pour une cryptomonnaie qui n’a que 5 ans. D’ailleurs, le code international du bitcoin serait XBT, qui a déjà été adopté par certains services ou outils comme Xe.com, Oanda and Bloomberg.

En plus de ce code, la Fondation Bitcoin souhaite également obtenir un symbole unicode comme $ pour le dollar. De plus, et ce sera peut-être sa démarche la plus concrète, elle reverra les règles de subdivision du bitcoin. La Fondation mentionne qu’une monnaie a toujours une unité de base, comme 1,00 $, ce qui lui permet par la suite de faire des subdivisions à partir de cette première donnée (ce sont les deux zéros à la droite du 1). Avec le bitcoin actuel, il y a 8 subdivisions, alors théoriquement, on pourrait vous payer 0,00000001 bitcoin. C’est bien sûr un peu absurde pour le consommateur, mais surtout, une telle subdivision ne cadre dans aucun système comptable existant.  

À qui le bitcoin profiterait-il?

Le bitcoin, s’il en vient à devenir une monnaie légitime fait miroiter toutes sortes de possibilités pour ceux qui espèrent diversifier leurs sources de revenus en ligne et attendent l’instauration plus généralisée du micropaiement en ligne. C’est le cas pour l’industrie journalistique comme cet article du Time y fait référence. Ce serait par exemple, une façon de se défaire du modèle actuel où le contenu dépend de la publicité. Un système de micropaiement pourrait amener une toute nouvelle économie de l’information, qui permettrait aux créateurs de contenu de vendre certaines parties de leur contenu à la pièce.  

L’idée n’est pas nouvelle en soi comme en fait foi cet article du même auteur datant de 2009. Cela dit, plus que jamais, le bitcoin rend la chose possible. Il existe, pour cette cryptomonnaie, de nombreux services encore plus faciles d’utilisation que ceux qui sont déjà en place, par exemple PayPal. Ils s’appellent ChangeTip, BitWall ou Coinbase et visent à rendre le micropaiement en ligne aussi simple qu’un clic. Walter Isaacson raconte que, alors qu’il était éditeur nouveaux médias pour le Time en 1994, il avait songé à instaurer un modèle de micropaiement pour ses articles. Toutefois, l’engouement des agences de publicité pour les bannières en ligne lui permettait d’offrir son contenu gratuitement. Il parle de son choix comme d’une erreur, pour le web en général et pour le journalisme en particulier. Non seulement le modèle d’affaires n’était-il pas durable, mais, plus encore, il a semé la terrible graine du contenu gratuit sur Internet. Vous la connaissez la suite. Après 20 ans de gratuité, difficile de changer de modèle.

Le principe du micropaiement aux origines du web

Selon Isaacson, le micropaiement lui-même faisait partie des plans des pionniers du web. Dans son livre The innovators, il mentionne que Ted Nelson, qui a inventé le terme hypertexte, souhaitait que le web soit un réseau de liens à double sens qui exigeraient l’approbation de l’auteur de la page vers laquelle le lien nous dirige. Isaacson souligne que, si le web avait véritablement fonctionné de cette façon, l’agrégation de contenu ne serait pas reine comme en ce moment. Il mentionne aussi que Tim Berners-Lee, l’inventeur du web, avait déjà considéré l’instauration d’une forme de contrôle de droits et de paiements. Cela dit, à cause de la complexité des règles bancaires et par respect pour le principe d’universalité du réseau, il a choisi de rejeter l’idée. Cette dernière est cependant revenue en 2013, bien que ces nouveaux protocoles ne soient toujours pas élaborés. Avec le bitcoin, ils ne seraient peut-être pas nécessaires, pense Isaacson.

Enfin, il mentionne Marc Andreessen, créateur du premier portail web en 1993, Mosaic, qui espérait également implanter un système de micropaiement, mais, même problème, ni la technologie ni le système bancaire ne permettaient de le faire. Aujourd’hui, Andreessen est devenu investisseur pour des entreprises qui se spécialisent dans l’implantation de systèmes de transaction bitcoin. Tiens tiens, tout est dans tout, comme on dit.  

Hier soir, lors de la manifestation nue des étudiants à Montréal (#manifnue sur Twitter), quelques centaines d’entre eux et leurs sympathisants ont eu la bravoure de prendre d’assaut les rues en petite tenue. Les slogans avaient de quoi faire sourire, par exemple : « On se les gèle pour le gel », « En sous-vêtements pour un gouvernement transparent! » ou « Nous sommes à un poil de la solution ». Même les policiers avaient le visage plus épanoui qu’à l’habitude. Il faut dire qu’on ne s’attendait pas à une grande violence de la part de nos « tout nus ». Si quelques incidents ont eu lieu, les gestes les plus remarquables ont été posés par la journaliste Anne Sutherland, déléguée sur place par The Gazette, qui a eu la bonne idée de critiquer l’apparence physique des manifestants. Pas en privé ou à l’oreille d’un ami, mais sur Twitter. En toute discrétion, quoi. Les réponses ne se sont pas fait attendre.

Dès qu’elle a commencé à publier des photos des manifestants avec des commentaires marquant son dédain – comme « Ewww » devant la photo d’un homme au dos velu ou encore « Celle-ci ne posera pas pour Playboy » (traduction de l’auteure) pour commenter les rondeurs d’une jeune femme –, des commentateurs outrés se sont empressés de lui répondre. Les plus gentils lui ont fait remarquer qu’elle n’était pas à un concours de beauté, d’autres n’ont pas hésité à lui dire de se montrer nue, elle aussi, qu’on puisse juger de cette perfection qui lui permettait d’être si critique. Le Conseil de presse du Québec a recueilli quelques commentaires de Mme Sutherland et les réponses qui ont suivi grâce à Storify.

Réputation en ligne 101 et les lendemains qui déchantent

Ce matin, la performance d’Anne Sutherland faisait l’objet de plusieurs billets, dont un sur le blogue de Dominic Arpin et un autre sur la publication web citoyenne Le Globe. Julien Acosta en faisait une nouvelle dans la section Actualités du site du Conseil de presse. Un des manifestants, après s’être reconnu dans les photos légendées de Sutherland, a ouvert une page Facebook pour exiger des excuses de la part de la journaliste. Sur la page Facebook d’Anorexie et boulimie Québec (ANEB), un organisme qui, dois-je le préciser, lutte contre les problèmes d’images corporelles, on publiait la compilation des propos de Sutherland effectuée par le Conseil de presse.

Ce matin, vous ne trouverez plus le compte d’Anne Sutherland sur Twitter (mais son compte Yfrog est toujours en ligne). Sentant que ses commentaires avaient soulevé une grogne qui allait croissante, elle l’a fermé à la hâte. Twitter existe depuis plus de cinq ans, et cette journaliste n’est pas la première à découvrir que même si vous écrivez « mes opinions n’engagent que moi », votre nom est associé à celui de votre employeur, et cela encore plus si vous travaillez pour un grand média. Le journaliste américain Nir Rosen et, plus près de nous, Jorge Contreras et Maxime Roberge ont appris cette leçon à la dure, perdant, dans le premier cas du prestige, dans le second un client et dans le dernier son emploi.

Autres sources et points de vue sur le web :

La galerie de photo La Presse : Manifestation « toute nue » à Montréal

Sur le blogue de Cécile Gladel : S’attaquer aux résidences privées des personnalités publiques?

L’article d’Anne Sutherland sur la manifesation : Montreal students stage a nearly-nude protest

Un aperçu de l’ambiance sur le compte YouTube de AvivaCam (David LaHaye) :

Philippe MarcouxWikileaks, journalisme, techno et nous tous

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 publié le 30 novembre 2010 à 10 h 47

Deux cent cinquante mille notes diplomatiques américaines portant sur à peu près tout ce qui a eu de l’importance dans l’actualité internationale rendues publiques grâce à un site web et à l’aide de cinq des plus grands journaux dans le monde, ça se souligne.

JOURNALISME ET TECHNOLOGIE

Je sais que ce n’est pas très techno, mais au point de vue purement du journalisme, ce genre de collaboration entre différents médias est tout à fait extraordinaire. On le sait, les journaux ne sont plus les machines à imprimer de l’argent qu’ils ont déjà été (et la cause de ça, elle, est plutôt techno), et aucun des cinq journaux qui ont collaboré avec Wikileaks n’avait les moyens de procéder seul à l’analyse de cette avalanche de documents. La solution : mettre en commun les ressources pour analyser le tout pour ensuite produire cinq séries distinctes de reportages.

J’utilise d’ailleurs volontairement le mot « reportages » et non pas simplement « articles » parce que la technologie a permis à certains de ces journaux de produire tout un éventail de présentations et d’analyses des documents obtenus par Wikileaks. Mon allemand est un peu rouillé, mais Der Spiegel offre une impressionnante carte interactive du monde qui permet de voir le nombre, la classification et surtout la provenance des différentes dépêches. Par exemple, 83 d’entre elles proviennent du consulat américain à Montréal. Le Guardian a aussi sa carte interactive (qui a l’avantage d’être en anglais), mais elle ne porte que sur les dépêches qui ont déjà été publiées en intégrale et deviendra donc beaucoup plus intéressante avec le temps. Un regard sur le journalisme de demain?

ET NOUS TOUS

D’ailleurs, en parlant de journalisme et de technologie, ce Cablegate (puisque c’est comme ça que Twitter a décidé d’appeler cette affaire) devrait, dans les prochains jours, nous donner l’occasion d’assister à un bel exemple de collaboration citoyenne (@ayatollah_src, vous n’auriez pas un bon mot pour « crowdsourcing » en français). Puisque Wikileaks publiera éventuellement sur son site presque toutes les notes diplomatiques, classées par pays, mots clés, dates, évènements, etc., les internautes pourront aller lire et « twitter » sur certains sujets négligés par les grands médias. Attendez quelques jours et faites une recherche avec #cablegate et, je ne sais pas moi, #Quebec ou #Harper et vous devriez y trouver toutes sortes de trucs distrayants, comme dirait mon ami René Homier-Roy!

L’ÉLÉPHANT

Non, je ne fais pas semblant de ne pas voir l’éléphant dans la pièce. Je sais bien que tout ça est très intéressant, mais que la divulgation sur Internet de renseignements diplomatiques secrets n’est pas sans conséquence. Un geste dangereux, illégal et irresponsable, selon certains. Un grand coup pour le droit à l’information, précisément ce pour quoi Internet a été créé, selon d’autres. Et vous, qu’en pensez-vous?