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Catherine MathysÊtes-vous accro à votre téléphone?

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 publié le 14 juillet 2015 à 12 h 54

Si vous êtes comme moi, vous trouvez peut-être que l’appel du téléphone intelligent se fait sentir un peu trop souvent. À la moindre occasion, on cherche notre petit écran. Mais pourquoi, au juste? Pour savoir ce que font les autres sur Facebook, pour lire des articles sauvegardés, pour vérifier notre boîte de courriel, pour s’assurer qu’il ne pleuvra pas lors de notre BBQ du lendemain, bref, toutes les raisons sont bonnes… ou pas. Avez-vous du mal à vous retenir? Manquez-vous de volonté ou de discipline?

La technologie qui nous suit partout

Comment sommes-nous devenus accros si vite de ces appareils? Difficile d’imaginer nos vies sans eux et pourtant cette technologie est très récente. Le premier iPhone est apparu il y a un peu plus de huit ans. Que faisions-nous avant? On ne s’en souvient pratiquement plus. Au Canada, c’est plus de la moitié de la population qui a un téléphone intelligent et 80 % des 18-34 ans.

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La plupart du temps, son usage n’est pas occasionnel. Si l’on se fie à ce récent sondage de la Bank of America, 89 % des répondants vérifiaient leur téléphone plusieurs fois par jour. Parmi eux, 36 % avouaient regarder leur écran tout le temps (plus d’une fois à l’heure). Selon cet autre rapport datant de 2013, 80 % des 1000 Canadiens sondés ne quittent jamais leur domicile sans leur appareil. Dieu sait que l’on se sent impuissant quand on l’oublie!

Je suis tombée sur un article du New York Times qui donne quelques pistes de solution. Je me suis dit que le temps des vacances était peut-être un bon moment pour se refaire une santé numérique. À noter que je ne parle pas ici de dépendance pathologique qui empêche de fonctionner normalement, mais plutôt de ces pulsions récurrentes qui nous poussent à passer un peu trop de temps à regarder nos écrans.

D’où vient la pulsion du téléphone?

Selon Paul Atchley, professeur de psychologie à l’Université du Kansas cité dans l’article du New York Times, le téléphone intelligent répond à deux pulsions humaines : la recherche de nouvelles distractions et le sentiment de la tâche accomplie. Ce type d’outil nous permet d’avoir un sentiment d’accomplissement chaque fois que nous nous en servons. Nous nous sentons à jour dans nos courriels, nous n’avons rien laissé passer d’important sur Facebook, personne n’a tenté de nous joindre par clavardage. Ah! nous pouvons souffler. Quelques secondes… et puis ça recommence.

Nous sortons d’un rendez-vous et la première chose qui nous vient en tête, c’est de regarder notre écran. Le web l’a bien compris. Si avant nous étions dans l’ère du pull, c’est-à-dire que nous allions nous-mêmes chercher une information X, le web est devenu l’antre du push, c’est-à-dire que les sites que nous visitons emmagasinent nos préférences et notre historique de navigation pour nous solliciter de façon toujours plus ciblée.

Discipline à vendre

Vous avez peut-être déjà entendu parler de certaines applications mobiles comme Offtime ou Moment qui nous aident à limiter l’utilisation de notre téléphone. Aussi, de plus en plus d’objets visent à remplir ce même rôle. En mai dernier, je vous parlais du Light Phone à La Sphère sur ICI Radio-Canada Première, ce nouveau téléphone cellulaire qui ne sert… qu’à téléphoner. Vous cherchez une solution encore plus radicale? Le NoPhone est un morceau de plastique qui imite le poids et les contours d’un téléphone pour vous donner l’illusion d’en avoir un dans la main. On est rendus là.

Cela dit, sans aller aussi loin, plusieurs entreprises offrent des solutions novatrices, qui visent en particulier les femmes. Dans la catégorie de la technologie prêt-à-porter, il y a celle qui encourage une constante connectivité comme la Apple Watch et celle, comme Ringly, qui sert à faire tout le contraire. Ironique, n’est-ce pas? Un pan de l’industrie fait naître son contraire. L’article du New York Times nous présente Susan Butler, une jeune Texane de 27 ans, qui s’est abonnée au service de Ringly, une solution plutôt coûteuse pour contrer sa dépendance.

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En fait, Ringly vous vend une bague au coût de 195 $. En quoi ça nous aide, ça? Eh bien, cette bague se connecte à votre téléphone pour ne filtrer que les notifications les plus importantes. Vous pouvez donc choisir de rester branché pour les messages textes de votre gardienne, mais de laisser tomber les notifications de votre réseau social préféré. La bague s’allumera ou vibrera quand un message important vous parviendra.

Dans cette catégorie d’objets féminins connectés, Ringly n’est pas seule. Kovert est une autre de ces entreprises qui table sur le contrôle de nos mauvaises habitudes. Il s’agit, là aussi, de bijoux (colliers, bagues, boucles d’oreilles, bracelets) qui trient les alertes de votre trépidante vie numérique. Je pourrais aussi vous nommer BlueJewelz qui fonctionne essentiellement de la même façon. En fait, la bijouterie intelligente n’est pas nouvelle, mais voilà qu’elle s’est trouvé une nouvelle vocation.

Et vous, iriez-vous jusqu’à vous acheter un de ces bijoux intelligents pour mieux contrôler vos pulsions?

Samedi dernier à l’émission La sphère, on recevait le journaliste Jean-Frédéric Légaré-Tremblay pour parler de l’explosion imminente du nombre d’internautes telle que présentée à la conférence The next billion qui a eu lieu à Londres la semaine dernière. On y discutait du fait que 1 milliard d’internautes allaient se joindre d’ici 2017 aux 3 milliards déjà en ligne. Et ce milliard de nouveaux utilisateurs proviendra essentiellement des pays émergents et se connectera par téléphone cellulaire. Voilà de quoi faire saliver les grosses compagnies, comme on l’a mentionné à l’émission.

Ces chiffres sont corroborés par un rapport de l’International Telecommunications Union (ITU) sur l’utilisation d’Internet dans le monde, qui confirme qu’il y aura 3,2 milliards d’internautes d’ici la fin de l’année. On y trouve des données particulièrement intéressantes sur les tendances en matière de technologies de l’information et de la communication qui complètent bien le tableau brossé par Jean-Frédéric Légaré-Tremblay.

Un marché à conquérir

Des 3,2 milliards d’utilisateurs d’Internet, 2 milliards sont déjà issus des pays émergents. Avec 1 milliard supplémentaire d’ici 2 ans, force est de constater que la numérisation du monde vient d’entrer dans une nouvelle phase d’accélération.

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Cela dit, 4 milliards d’individus, soit les deux tiers des populations des pays émergents, n’ont toujours pas accès à Internet. Parmi les 940 millions de personnes qui vivent dans les pays les moins avancés, seuls 89 millions utilisent Internet, ce qui équivaut à un taux de pénétration de 9,5 %.

Cap sur la mobilité

En l’an 2000, on comptait 1 milliard d’abonnements à des forfaits d’appareils cellulaires dans le monde. Cette année? On en est à 7 milliards. Vous cherchez l’avenir? Il se trouve dans la mobilité. Il ne semble pas y avoir beaucoup de doutes à ce sujet.

En 2014, dans 111 pays, le prix moyen d’un abonnement Internet à la maison était 1,7 fois plus élevé que le prix moyen d’un forfait mobile. Dans les pays émergents, les forfaits fixes étaient 3 fois plus élevés que ceux des pays riches, et les forfaits mobiles, deux fois plus chers qu’en Occident. Cela dit, les forfaits mobiles demeurent plus abordables que les forfaits fixes, ce qui explique en partie leur popularité.

L’évolution de l’accès à Internet

Entre 2000 et 2015, le taux de pénétration d’Internet dans le monde est passé de 6,5 % à 43 %. C’est la croissance de l’accès par la mobilité qui est la plus impressionnante. Avec un taux de pénétration de 47 % en 2015, c’est 12 fois plus qu’en 2007. La proportion de la population qui a accès à un réseau cellulaire 2G a également augmenté et est passée de 58 % en 2001 à 95 % cette année. Les réseaux 3G ne sont accessibles que par 69 % de la population, mais sont en croissance dans les régions rurales.

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L’Europe : championne de l’utilisation d’Internet

D’ici la fin de l’année, 34 % des ménages dans les pays émergents auront accès à Internet. C’est bien peu comparé aux 80 % des pays dits développés. Dans les pays les moins avancés, c’est seulement 7 % des ménages qui ont un accès à Internet. On est bien loin de la moyenne mondiale de 46 %.

De nos jours, en Afrique, c’est 1 personne sur 5 qui utilise Internet, comparé à 2 personnes sur 5 en Asie et à 3 personnes sur 5 dans la Communauté des États indépendants.

Cela dit, c’est l’Europe qui est championne toutes catégories, tant pour le pourcentage de ménages avec accès à Internet (82,1 % contre 60 % pour les Amériques) que pour le pourcentage d’individus qui utilisent Internet (77,6 %) et pour les abonnements cellulaires (78,2 %). Pour ces derniers, si l’on prend l’Europe et les Amériques, c’est environ 78 abonnements actifs par 100 habitants.

Les vitesses de connexion

L’une des données de ce rapport porte sur la disparité de la vitesse de connexion à Internet. Il semble que la Corée du Sud soit encore dominante à ce chapitre, suivie de la France, de l’Irlande et du Danemark. La Zambie, le Pakistan et le Sénégal ferment la marche. Et le Canada? Bon 18e derrière l’Allemagne, la Hongrie et les États-Unis, qui ne font guère mieux que nous en 15e place.

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Intéressant, ce portrait global d’Internet dans le monde. Comme il ne s’agit que d’un survol, consultez le rapport pour tous les détails.

Je ne suis pas un amateur de boxe. La vue de deux hommes qui se taquinent le museau avec des gants rembourrés ne m’enchante guère.

Pourtant, cette fin de semaine, ne me demandez pas quelle équipe jouait au hockey, j’étais en train de regarder le combat de boxe Mayweather-Pacquiao.

Oh, n’allez pas imaginer que je m’intéresse maintenant à ce sport de combat! D’ailleurs, je ne sais pas qui a gagné. Je m’intéressais plutôt à la façon dont ce match a été diffusé sur Twitter grâce à Meerkat et à Periscope.

En direct de votre salon

Meerkat et Periscope, les habitués de Triplex le savent, n’ont pas inventé le direct sur Internet, mais elles ont réussi à le démocratiser. Un clic et le tour est joué.

Cette fin de semaine, de nombreux amateurs de boxe, qui ont payé chacun 100 $ pour regarder le combat Mayweather-Pacquiao en direct à la télévision, ont utilisé Meerkat ou Periscope pour diffuser le combat en ligne.

Pour la qualité de l’image, on repassera. Toutefois, se retrouver chez les gens dans leur salon avec l’ambiance des amis qui commentent le match a été une expérience totalement nouvelle.

C’est comme assister à un match sportif dans un bar. Sauf que ce n’est pas toi qui décides quand ni comment tu regardes la télévision – et tes commentaires ne se font que par écrit. Pas content? Il y a une autre chaîne Meerkat ou Periscope.

On le sait bien, on ne va pas dans un bar pour écouter un match, on y va pour l’ambiance. Cette fin de semaine, cette atmosphère était sur Twitter avec Meerkat et Periscope.

Quand le second écran se prend pour le premier

Ce qui est appelé le « second écran » par l’industrie de la télévision, ce cellulaire ou cette tablette que l’on tient dans les mains lorsque l’on regarde le téléviseur, a pris le contrôle cette fin de semaine.

Ce n’était plus un direct du match de boxe, c’était un direct des gens dans leur salon qui sont en train d’écouter le match de boxe.

Avec Meerkat ou Periscope, tout sportif de salon, cellulaire à la main, devient le commentateur principal pour son auditoire.

Il est clair que ce type d’expérience ne plaira pas à tous – surtout pas aux ayants droit de la diffusion du match. Toutefois, cela illustre un usage émergent pour ces deux nouvelles applications : capturer l’ambiance de l’écoute en groupe.

Jusqu’à présent, les deux applications n’étaient offertes que sur iOS et leur taux d’adoption restait faible hors des États-Unis. Tout ça devrait changer bientôt puisque Meerkat est maintenant offerte en version bêta sur Android.

Depuis cette fin de semaine, la nouvelle mise à jour de Meerkat permet de publier des vidéos en direct sur des pages Facebook, afin de rejoindre un plus grand auditoire (s’éloignant ainsi de Twitter, qui devient de plus en plus le territoire de Periscope).

Ainsi, on a potentiellement les ingrédients pour une contre-attaque du second écran. Alors que les chaînes de télévision se sont enfin mises à développer des plans stratégiques pour animer l’auditoire autour du premier écran, voilà que cet auditoire vole la vedette et se met lui-même en scène. Du moins lors d’événements en direct.

Puisque nous approchons de la finale des éliminatoires de la LNH, je m’attends à ce que beaucoup d’amateurs sportifs se servent pour la première fois de Meerkat ou de Periscope afin de faire partager l’ambiance électrisante de leur salon à une foule de personnes, isolées devant leur cellulaire, qui ne demandent qu’à être, elles aussi, en groupe.

Autres billets Triplex sur le sujet :

L’esthétique de Meerkat et de Periscope

Periscope : ce que les médias peuvent y gagner

Periscope à Baltimore

Martin LessardSXSW : ces mutations annoncées

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 publié le 18 mars 2015 à 11 h 20

On dit habituellement qu’à SXSW, à Austin, on trouve aujourd’hui ce qui sera partout dans cinq ans.

Si c’est le cas, nous avons intérêt à attacher notre tuque avec de la broche.

À lire les billets de notre blogueur invité en résidence sur Triplex, Matthieu Dugal, qui était à Austin, nous pourrons :

  • Faire de la musique avec tout ce qui nous passe par la main (Mogeens);
  • Virer son médecin pour s’acheter des vêtements connectés, qui vont faire un suivi médical en permanence (McLaren Applied Technologies);
  • Et même quitter notre douce moitié pour nous adonner complètement à la pornographie en réalité virtuelle (Red Light Center).

Dans la ville d’Austin, dont la devise est Keep Austin weird (que l’on pourrait traduire par « Préservons le côté bizarre d’Austin ») , la frénésie était à son comble. Les gens ont vu de quoi demain sera fait. Vous n’avez qu’à bien vous tenir, nous disent-ils.

« Nous sommes déjà dans le numérique »

Ici, au pays, où on a la tête froide, ne serait-ce qu’à cause du climat, on se demande, dubitatif, si on sera réellement obligé d’ici cinq ans d’adopter toutes ces nouvelles technologies.

Dans une interview la semaine dernière, le philosophe français Michel Serres disait ceci :

« L’innovation est invisible, mais les gens redoutent le changement. Aujourd’hui, nous sommes déjà dans le numérique. C’est fini. Il n’y a pas de doute là-dessus. En revanche, je ne sais pas quelle dimension cela va prendre. Il est impossible de le savoir. »

La technologie évolue, certes, mais ce sont les usages qui déterminent ce qui est adopté, détourné ou rejeté. Michel Serres donne l’exemple du téléphone, utilisé pour écouter l’opéra à distance. On l’appelait même théâtrophone. « Comme vous le voyez, son usage a beaucoup changé depuis. »

Les innovations vues à SXSW seront autour de nous dans un avenir rapproché, mais il n’y a rien qui dit qu’il faudra les adopter en bloc. Toutefois, la tentation sera grande.

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Devenir accro?

À un colloque à l’Université Standford (Habbit Summit), des formations sur la persuasion, le changement de comportement et le neuromarketing par le design de produit sont à l’ordre du jour.

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Avec des titres aussi éloquents que Building a Habit-forcing product for the enterprise (« Comment créer des produits qui font forcer les consommateurs à adopter de nouvelles habitudes »), on comprend qu’il ne faut pas rejeter toute la faute sur l’individu pour expliquer sa fascination pour les nouvelles technologies. Elle est inscrite dans le design du produit. Est-ce la raison d’une forme de dépendance aux nouvelles technologies?

Dans un récent billet sur le design de la dépendance, Hubert Guillaud, en fin limier des tendances émergentes, rappelle que les applications ludiques (comme Candy Crush) sont addictives parce qu’elles créent une boucle de stimulus et de réponses en nous faisant entrer dans ce qu’on appelle la zone de la machine.

« La zone de la machine, c’est quand l’esprit en arrive à oublier le corps dans la tâche à réaliser. »

On entre dans la zone de la machine, une expression de Natasha Shüll, auteure d’Addiction by design, quand on en adopte le rythme, le caractère hypnotique, la puissance de distorsion spatiotemporelle.

“Ce que Facebook et les machines à sous partagent, c’est la capacité à fournir une rétroaction rapide à des actions simples” dit Hubert Guillaud en citant un article de The Atlantic.

On commence par regarder une photo sur Instagram, puis une autre et encore une autre. Hypnotisé.

Les nouvelles technologies nous attirent si facilement dans la « zone de la machine » que nous nous sentons comme les personnes dépendantes aux machines à sous. Austin est comme un énorme casino à ciel ouvert.

Austin comme épicentre

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Pendant quelques jours, Austin nous fait entrer dans la zone de la machine, où on se grise de nos futures dépendances. Ce qu’on y présente sera, d’une façon ou d’une autre, dans nos vies demain.

Voilà pourquoi Matthieu nous écrivait de l’intérieur de cette zone : « À l’extérieur de SXSW, la vie n’est peut-être pas encore complètement gobée par l’Internet. Mais ici, elle l’embrasse goulûment avec la langue. »

Michel Serres résume pourquoi il ne faut pas avoir peur de ce qui s’annonce:

« La technique servait déjà à suppléer une déficience, comme le font ces nouveaux objets. On a ensuite inventé les lunettes pour le regard, ou encore les pacemakers. Pour autant, le fait que j’ai une canne, des lunettes ou un pacemaker n’a pas bouleversé l’humanité au point de considérer que l’on était tous obligé d’en utiliser. »

Mais ce que nous avons à nous demander, par contre, c’est quelles « déficiences » viennent combler ces nouveaux outils venus d’Austin. Et à quel point ces « déficiences » ne sont pas induites par le design même de ces outils.

Nous construisons (ou déconstruisons) nos représentations collectives de ce qui constitue notre humanité à coups des boutoirs que sont ces nouvelles applications, objets connectés ou autres plateformes numériques.

Là où Serres se trompe, c’est que les nouvelles technologies ne comblent plus seulement les déficiences humaines. Elles augmentent aussi notre potentiel.

Et c’est ça, la promesse de ce qui est appelé « l’humain augmenté, une promesse suggestive d’une fusion avec la machine-outil pour accéder à une autre dimension (jouer de la musique avec tout; des vêtements-médecins; du sexe virtuel). On jugera à l’arrivée.

Quoi qu’il en soit, il n’y a absolument rien, en ce moment, qui nous empêche d’aller au bout de cette attirance vers cette promesse d’augmentation.

L’humain est un explorateur-né et il se perçoit lui-même, maintenant, comme la « nouvelle frontière« .

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SXSW ambiance : j’écris ce blogue dans un café situé juste à côté de mon appartement-roulotte (ou serait-ce plutôt l’inverse) dans un quartier excentré d’Austin (le centre-ville est hors de prix durant le festival, et j’ai découvert un des meilleurs cafés d’Austin j’en suis certain). Ouvert il y a à peine six mois par deux jeunes gars, c’est la quintessence du café de troisième vague. Éco-rétro minimaliste, murs blancs, un comptoir à pâtisseries aussi spartiate que les pâtisseries en question sont excellentes. Ah oui! Ici, on ne fait pas que jouer des listes de lecture insignifiantes, on met des albums complets. Ce matin, huit heures, pendant que j’écris, c’est Giants steps de Coltrane.

Bruno Zamborlin est un geek heureux. Docteur en musique, il se passionne depuis longtemps à propos du concept de subversion et d’appropriation des instruments de musique.

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Si vous trouvez ça abstrait, pensez à la distorsion des guitares électriques. Ce qui a commencé comme un problème technique a été récupéré depuis par des millions de musiciens pour l’intégrer dans un des mouvements culturels les plus forts de la modernité : le rock.

C’est aussi en quelque sorte le cas du tourne-disque. En Jamaïque, puis dans le Bronx, au début des années 70, des jeunes hommes désoeuvrés se sont mis à détourner l’usage de la platine pour en faire un instrument à part entière. Le scratching était né, et avec lui le mouvement hip-hop (qui comporte aussi, on le sait, le rap, le breakdance et l’art du graffiti).

On pourrait également parler du grand compositeur américain John Cage, qui « piratait » des pianos en plaçant toutes sortes de pièces métalliques sur les cordes de l’instrument pour en changer le son.

(Et on pense même à Pete Townshend qui fracassait régulièrement ses guitares après ses spectacles, mais c’était davantage pour exprimer sa rage par rapport aux rénovations de sa maison qui n’avançaient pas et aussi (pourrait-on dire surtout) parce que ses guitares étaient toujours sous garantie lorsqu’il se permettait d’agir de la sorte. Enfin, c’est très compliqué cette histoire, ne nous égarons pas.)

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Bruno Zamborlin est donc un gentil geek comme on en rencontre par téra-octets à SXSW, qui se passionne pour l’appropriation d’instruments qui jalonnent l’histoire de la musique, et plus particulièrement pour les objets de tous les jours qu’il veut transformer en instruments de musique. On parle ici de n’importe quel objet. C’est l’idée derrière « Mogeens », une application pour téléphone cellulaire qui transforme littéralement l’environnement au complet en instrument de musique.

Comment? À l’aide d’un petit appareil semblable au micro de fréquences (ou pick-up) d’une guitare, que l’on peut brancher littéralement partout : à un arbre, à une auto, à un four, à une table à café et même… à un instrument lui-même.

Le petit objet, un transducteur, permet de capter les vibrations qu’un objet émet quand on tapote dessus. Le signal est transmis au cellulaire qui « joue » des notes à partir d’une banque de sons qu’on lui attribue. Le résultat est vraiment impressionnant. Dans la foulée de ce grand mouvement de ludification d’à peu près tout ce qui nous entoure, c’est un joueur important qui vient d’arriver.

Bien sûr, pour le monde de la musique concrète, ce n’est rien de nouveau. Des artistes contemporains planchent depuis longtemps sur ces concepts. Je me suis souvenu d’avoir vu une mise en scène complètement déjantée au Mois Multi à Québec, il y a des années, et où des étudiants de Robert Faguy du LANTISS (le Laboratoire des nouvelles technologies de l’image, du son et de la scène) de l’Université Laval avaient mis en scène des textes de Robert Gaudreau (en langue exploréenne). Leur travail consistait en partie à tirer des interactions des mouvements de comédiens muets avec des pistes de son déclenchées justement par la gestuelle.

Avec Mogeens, cependant, comme dans le cas de presque toutes les applications qu’on nous présente à SXSW, c’est la technique qui s’efface derrière l’intuition et la prise en main facile. Pas étonnant que le bidule ait été un succès sur la plateforme de sociofinancement Kickstarter et que l’entreprise emploie maintenant 10 personnes. Et après une présentation comme ça, on a vraiment le goût de sortir dehors et d’aller jouer dans notre environnement. Pas pire quand même pour un intellectuel, n’est-ce pas?

Le sexe est mort, vive la porn!

La phrase n’est pas de moi, mais d’un certain Brian Shuster. Plein de gens ont sûrement de très bonnes raisons de détester Brian Shuster. Premièrement parce que c’est l’inventeur des fameuses fenêtres publicitaires (ou pop-ups) qui polluent nos cybervies sur l’autoroute de l’information. Et deuxièmement, parce qu’il aurait injustement facturé des sommes supplémentaires à des abonnés à ses nombreux sites pornographiques (il est d’ailleurs poursuivi en justice pour cette raison).

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Aujourd’hui, Shuster est un évangéliste, et sa bible s’appelle le « VR PORN » : la réalité virtuelle pornographique. Attachez vos jarretelles avec de la broche, ça brasse fort.

Sa thèse très « houellebecquienne » s’énonce comme suit:  lorsque l’industrie de la pornographie commencera à distribuer ses applications fonctionnant avec des lunettes de réalité virtuelle, ce sera la fin de la sexualité telle que nous la connaissons.

La possibilité de vivre des expériences virtuelles intimes à la première personne avec n’importe quel fantasme qui nous traverse l’esprit rendra tout simplement la « vieille sexualité » caduque.

Amour et proximité qui s’effritent, partenaires multiples dans des histoires qui ne fonctionnent pas, danger de contracter des MTS, tout ça est balayé du revers de la cravache avec ce nouveau monde qui nous rentrera dedans à Noël 2015, selon le principal intéressé.

La pornographie virtuelle, c’est selon Shuster la possibilité d’avoir accès au meilleur sexe possible jusqu’à la fin de nos jours.

Un genre de monde parallèle où les gens se rencontreront en ligne par le truchement d’avatars, qui auront leurs parties intimes bardées de capteurs et d’appareils reproduisant « en mieux » (ce sont ses mots) les parties intimes de notre choix, le tout dans le confort de notre salon.

Il a, dit-il, déjà dévoilé sur sa plateforme Red Light Center des prototypes des services qu’il va offrir à des cobayes, et ce qu’il constate le rassure sur le fait que l’industrie de la pornographie virtuelle est sur le point de faire paraître l’industrie pornographique actuelle comme une relique du passé, un peu comme lorsqu’on regarde un vieux numéro jauni d’un Playboy.

Tout cela avec le ton posé et pas vraiment exultant d’un gars qui a l’air pas mal sûr de son affaire.

Les répercussions de ce nouveau type de sexualité, si elle voit le jour, sont, bien sûr, cataclysmiques.

On se rappellera d’ailleurs du très bon film belge Thomas est amoureux, réalisé en 2001 (quand même), et qui raconte en caméra subjective la vie d’un agoraphobe qui passe sa vie à avoir du sexe en ligne. Un film bien en avance sur son temps. ALERTE DIVUGÂCHAGE : à la fin du film, Thomas décide de quitter son appartement et on le voit ouvrir la porte pour sortir dans une lumière aveuglante.

À la fin de la conférence, je me suis dit que si Brian Shuster avait scénarisé le film, il n’y aurait peut-être pas eu de lumière. J’aurais aussi voulu demander à Shuster s’il avait une conjointe. Pas eu le temps, je devais partir avant la fin de la période de questions.

Croisé : Avant la conférence du VR PORN, une manif d’étudiants en informatique qui protestaient contre la présence de plus en plus grande – un envahissement, comme ils la qualifient – de robots dotés d’une intelligence artificielle dans notre monde. En plein épicentre technologique, la manifestation avait des allures luddites, mais au-delà de la curiosité et du pittoresque de la chose, le message de ces jeunes était plus nuancé qu’il pourrait le paraître. Je vous en reparle bientôt. Maintenant, je cours regarder le film Gravity en réalité virtuelle. J’apporte aussi mes Gravol.