Billets classés sous la catégorie « Société »

Catherine MathysLes réseaux sociaux ou le plaisir de parler de soi

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 publié le 14 octobre 2014 à 11 h 46

À l’émission La sphère du samedi 11 octobre, on a parlé de l’identité numérique des enfants forgée à partir des traces laissées en ligne par leurs parents. À partir de cet article du Guardian, on s’est demandé pourquoi cette pratique s’était généralisée et surtout si elle pouvait nuire plus tard aux enfants. La question est dans l’air du temps. En mai dernier, le réseau NPR faisait un reportage sur la question. Nos enfants seront les premiers à avoir une identité numérique avant même d’être nés, souvent avec l’échographie du bébé. Et, comme je le mentionnais à l’émission, les Canadiens sont champions de cette pratique si l’on en croit les données du sondage de la firme de sécurité informatique AVG.

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Le magazine en ligne Planète F soulève aussi la question de l’empreinte numérique des enfants que les parents laissent avec la publication de multiples photos. On peut y lire le professeur André Mondoux, professeur à l’école des médias de l’UQAM et spécialiste en technologies socionumériques : « Être parent n’est plus un rôle social valorisé comme autrefois. Cette reconnaissance passe maintenant par les photos de nos petites frimousses et par le nombre de “like” qu’elles vont chercher. On a besoin de se faire dire qu’ils sont beaux, ça veut dire que l’on existe socialement comme bon parent. Et se le faire dire en temps réel, c’est bon pour l’égo. »

L’importance de la publication en ligne

Dans son plus récent livre Tell everyone: Why we share and why it matters (Dites-le à tout le monde : pourquoi nous publions en ligne et pourquoi c’est important), qui paraît aujourd’hui même, Alfred Hermida, professeur associé à l’Université de Colombie-Britannique en journalisme numérique et médias sociaux, analyse nos propensions à afficher nos expériences, nos opinions et nos émotions en ligne. Cet article du Globe and Mail expose sa démarche à travers une entrevue où il trace les grandes lignes de sa pensée.

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Selon Hermida, la publication de vidéos virales, de nouvelles, de statuts et autres échanges numériques peut s’avérer futile, mais elle contribue, au contraire, à se bâtir du capital social en montrant à notre auditoire ce qui est réellement important pour soi. Si on publie un contenu drôle, par exemple, on le fait d’abord pour rire avec d’autres. Si nous rions ensemble, on se ressemble peut-être un peu. C’est rassurant.

Bien sûr, la nature de la bête structure nos échanges. Comme l’instantanéité de la technologie modélise nos comportements, nous sommes plus souvent dans l’action que dans la contemplation, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour la nuance qui se fait plus rare dans nos propos. Cela dit, il y a maintenant 10 ans que nous affichons nos vies sur Facebook. Comme le rappelle Fabien Loszach dans l’émission de samedi, le mouvement ne semble pas près de s’essouffler.

En général, les réseaux sociaux sont faciles à utiliser. On les a intégrés à nos vies. Les Canadiens comptent parmi les plus branchés au monde avec 33 h d’utilisation d’Internet par mois, et nous sommes 19 millions sur une population totale de 35 millions à avoir un compte Facebook.

Hermida soutient qu’on s’attarde beaucoup à la façon dont on se branche, mais peu sur les raisons qui nous poussent à nous brancher. Il soutient que les médias sociaux ne sont qu’un nouvel espace qui nous permet de créer des liens sociaux, ce que nous avons toujours fait en tant qu’espèce, par ailleurs. Bien sûr, le contexte numérique implique que nos échanges les plus anodins puissent être archivés et redéployés par d’autres à n’importe quel moment.

La difficulté des réseaux sociaux comme Facebook, c’est qu’ils homogénéisent nos auditoires autrement segmentés dans notre vie de tous les jours. Habituellement, nous adaptons notre comportement en fonction du caractère public ou privé du contexte. En ligne, tout a le potentiel de devenir à la fois public et privé. Nous modifions nos échanges pour rejoindre l’auditoire que vous pensons atteindre et en fonction de ce que nous souhaitons qu’il pense de nous.

Le plaisir de parler de soi

Dans son livre, Hermida parle du terme anglais « meformer », c’est-à-dire quelqu’un qui parle toujours de lui-même. Selon l’auteur, on ne peut en vouloir aux utilisateurs des réseaux sociaux de ne parler que d’eux-mêmes puisque c’est ce que nous faisons de mieux. Il dit que 30 à 40 % de tous nos échanges quotidiens tournent autour de nous-mêmes. Hermida fait référence à cette étude de l’Université Harvard, qui confirme que de parler de soi est même une activité hautement agréable. En utilisant des électroencéphalogrammes, des chercheurs ont déterminé que notre cerveau émet de la dopamine lorsqu’on parle de soi. Il est donc physiquement valorisant de dévoiler de l’information personnelle.

En effet, bien qu’on sache que les êtres humains parlent beaucoup d’eux-mêmes, on en savait peu sur les mécanismes derrière ce comportement. Avec cette étude, on réalise que de parler de soi déclenche des réactions primaires de récompense au même titre que manger ou faire l’amour. Ce n’est pas rien. Si les réseaux sociaux nous en donnent l’occasion, pourquoi s’en priver? L’étude nous apprend que le simple fait de trouver une occasion de parler de soi est très valorisant.

La recherche de Harvard conclut que la simple communication des croyances et des pensées est importante dans l’adaptation sociale d’une personne. On parle ici de créer de nouvelles alliances et de nouveaux liens sociaux, d’utiliser la rétroaction des autres pour mieux se connaître ou encore de repousser les limites des connaissances qu’on peut accumuler. Ainsi la motivation de vouloir sans cesse se dévoiler est essentielle aux comportements qui assurent notre sociabilité en tant qu’espèce. Bon, voilà qui est dit. Maintenant, vous pouvez retourner sur Facebook en toute quiétude.

 

 

 

Martin LessardPlacer sa ville dans le 21e siècle

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 publié le 6 octobre 2014 à 12 h 23

Le concept de « ville intelligente », terme fourre-tout, laisse entendre que la technologie peut améliorer la gestion et la gouvernance des cités tout en augmentant le bien-être et la participation des citoyens.

L’expression (une traduction maladroite de smart city) fait référence, de plus en plus concrètement, à une réalité qui fait réagir bien des gens. Voici deux exemples.

Codesigner les nouveaux territoires numériques

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Hier avait lieu un « atelier de codesign » sur la ville intelligente dans le but de « définir les priorités d’un Montréal du 21e siècle ».

Un atelier de codesign (ou de « coconception« ) est une démarche participative et créative réunissant une diversité d’acteurs autour de diverses thématiques.

Celui d’hier a permis de suggérer des pistes, technologiques ou non, pour rendre la Ville de Montréal capable de répondre à des problèmes, présents ou à venir, comme la mobilité et le transport, la marginalité et la salubrité, ou encore le soutien aux artères commerciales et à l’écosystème des jeunes entreprises web.

Les meilleures idées ont ensuite été proposées aux Entretiens Jacques Cartier, qui ont lieu aujourd’hui même et auquel participe le maire de Montréal, Denis Coderre.

Denis Coderre

Osons une métaphore.

Le champ des possibles numériques qui s’offre à la ville par le biais des technologies émergentes et des algorithmes de plus en plus performants lui permet de s’agrandir, de « s’augmenter », un peu comme les Pays-Bas ont réussi à prendre du terrain sur la mer et à assécher des terres pour les occuper.

La technologie ouvre ainsi de nouveaux territoires pour la ville.

Ce à quoi on assiste en ce moment est un débat pour s’entendre sur la façon d’aménager ces nouveaux territoires.

Domaines d'intervention

Les coureurs des bois numériques

Sur ces territoires ainsi en friche se trouvent aussi les nouveaux coureurs des bois modernes, si vous permettez que je poursuive sur la même métaphore. Ce sont les entrepreneurs de compagnies en démarrage dans le domaine de la technologie.

Or, juste à point, MTL NewTech, un organisme à but non lucratif de promotion des jeunes entreprises web à Montréal, propose demain soir, mardi 7 octobre, une soirée consacrée aux petites entreprises qui offrent des solutions pour rendre la ville un peu plus intelligente.

Domaines d'intervention

Quatre compagnies d’ici y seront présentées : TransitApp, Provender, Navut et PotLoc.

Vous connaissez deux d’entre elles, car j’en ai déjà fait mention sur Triplex :

- Transit, une application qui permet de se repérer dans les transports en commun encore mieux qu’avec les outils de la société de transport locale.

- Provender, un marché en ligne qui optimise l’offre et la demande entre les petits fermiers et les restaurants mieux que ne le ferait la chaîne industrielle actuelle.

Les deux autres entreprises locales en démarrage sont tout aussi intéressantes :

- Navut, un service en ligne pour aider les familles à repérer le meilleur quartier pour eux quand ils emménagent dans une nouvelle ville.

- Potloc, un service de consultation hyperlocal pour permettre de connaître quel type de commerces les citoyens souhaitent voir dans leur quartier.

Ces quatre exemples montrent à quel point les coureurs des bois sont déjà en train, aujourd’hui même, de bâtir cette ville intelligente.

Ils optimisent par technologies interposées des ressources qui ne pouvaient pas être exploitées auparavant de cette façon.

À mon avis, si vous souhaitez voir tout de suite comment les petits blocs de cette ville intelligente se mettent en place, c’est là que ça se passe (il restait des billets gratuits pour l’événement au moment d’écrire ces lignes).

L’histoire nous a appris que les coureurs des bois n’ont jamais attendu une autorisation pour explorer les nouveaux territoires qui s’offraient à eux.

La ville, morceau par morceau, entre dans le 21e siècle.

À lire aussi sur Triplex :

Demain, la ville intelligente (l’exemple de la ville de Québec)

Startup Festival : l’entrepreneuriat technologique qui change le monde

Rester à Montréal, pour innover (le cas de Sébastien Provencher)

Depuis quelques jours, on entend parler de l’application FireChat qui permet aux manifestants de Hong Kong de communiquer entre eux sans connexion Internet, ni cellulaire. Elle s’appuie sur les principes des réseaux maillés (en anglais, mesh networks). Exploration d’une technologie qui pourrait redonner le contrôle du réseau à la communauté elle-même.

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La faiblesse d’Internet, la force du réseau local

Internet n’est pas doté d’une technologie à toute épreuve. Les catastrophes naturelles, les guerres, les conflits politiques ou même les révélations de surveillance électronique nous le rappellent. Qu’elles soient volontaires ou non, les interruptions d’accès au réseau Internet remettent chaque fois la force du réseau maillé à l’avant-plan. Les coupures d’Internet en Syrie, en Égypte, les manifestations à Taiwan en mars, puis en Thaïlande, en mai, et maintenant à Hong Kong sont des événements qui ont tous vu des réseaux maillés se mettre en place.

Il s’agit d’une technologie aux origines militaires qui permet de déployer un réseau indépendant de toute infrastructure de communication existante et qui relie des appareils directement les uns aux autres en passant par Bluetooth ou le wifi. Ces appareils deviennent alors eux-mêmes des routeurs sans passer par un point central. Sans connexion Internet, le réseau maillé est un réseau clos qui permet aux personnes qui en font partie de communiquer entre elles. Cela dit, si un seul des appareils est connecté à Internet, il sert alors de relais par le wifi pour tous les autres appareils du réseau. Le message peut même contourner un obstacle en empruntant d’autres relais pour atteindre sa cible. La seule façon d’éradiquer un réseau maillé est d’en détruire tous les points de relais. Il permet donc de cesser de se fier aux fournisseurs Internet ou aux autorités pour l’accès à un réseau.

C’est la coupure d’Internet en Égypte par le gouvernement Moubarak en 2011 qui serait à l’origine de l’engouement pour les réseaux maillés. Comme le mentionne cet article du site Atlantico.fr, « depuis, les réseaux maillés sont devenus un nouveau symbole, celui de la liberté de communiquer dans les régimes durs ou les pays surveillés ». L’Iran et l’Irak seraient parmi les plus gros utilisateurs de l’application FireChat après les États-Unis.

Des réseaux utiles en dehors des crises

Effectivement, ce type de réseau est souvent mis sur pied après des catastrophes humaines ou naturelles, mais les réseaux maillés ne servent pas qu’en cas d’urgence. Ils peuvent aussi servir de vecteur de communication important dans certains quartiers défavorisés où les gens ne peuvent se payer de connexion Internet, ou encore où les infrastructures sont déficientes. D’ailleurs, c’est à Détroit, aux États-Unis, en 2011, que l’Open Technology Institute à l’origine du projet de réseau maillé Commotion, a mis en place le premier réseau maillé à plus grande échelle dans les quartiers les plus défavorisés de la ville. En plus des États-Unis, Commotion est également utilisé en Inde et en Tunisie.

FireChat, elle non plus, n’a pas été conçue au départ pour contourner la censure ou pallier les coupures d’Internet. Elle a simplement été pensée pour communiquer dans les situations qui ne le permettent habituellement pas, comme dans les avions, le métro, ou les lieux trop achalandés. Dans de nombreux endroits, on s’en sert en dehors des périodes de crise. C’est le cas de la Slovénie, avec Wlan Slovenja, de l’Allemagne avec FreiFunk, un des premiers réseaux du genre, mis en place en 2003, ou en encore  le réseau Guifi qui relie près de 60 000 personnes dans certaines zones isolées de Catalogne ou du Pays basque.

Selon Dan Staples, de l’Open Technology Institute, ce genre de réseau pourrait « révolutionner la façon dont est gérée l’infrastructure qui transporte et héberge les contenus. »

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L’exemple de FireChat

Lancée le 20 mars dernier, l’application FireChat a vécu son premier véritable succès au cours du même mois lors des manifestations à Taiwan. De conflit en conflit, l’engouement se confirme et se retrouve maintenant à Hong Kong. En moins de 24 h, FireChat a enregistré plus de 100 000 téléchargements, devenant l’application la plus téléchargée devant Twitter ou Whatsapp à Hong Kong. Ce serait le statut Facebook de l’un des leaders de la révolution étudiante, Joshua Wong, recommandant l’application qui serait à l’origine de cette vague de téléchargements.

Micha Benoliel, le créateur de l’application pour l’entreprise Open Garden, mentionne qu’il suffit que 7 ou 8 % de la population télécharge l’application pour qu’elle assure une connexion à un autre membre du réseau dans 93 % des cas. Elle permet à ses utilisateurs de communiquer dans un rayon de 70 mètres. Les manifestants de Hong Kong craignent une saturation des réseaux téléphoniques ou une coupure d’Internet après le blocage d’Instagram et de certains mots-clics sur Weibo en Chine. Il s’agit donc d’une solution entièrement gratuite et simple d’utilisation, qui permet à n’importe qui de communiquer sans dépendre d’un fournisseur ou des autorités.

Reprendre le contrôle des connexions

Ce qui séduit dans les réseaux maillés, c’est cette prise de contrôle qui nous échappe tous les jours quand on navigue sur le web. Selon la chercheuse française Primavera De Filippi, ce qui est révolutionnaire dans ce type de réseau, ce n’est pas la technologie qu’il utilise, mais son mode de fonctionnement. En effet, il s’agit d’un réseau mis sur pied par une communauté, pour une communauté. C’est une façon de réduire sa dépendance aux infrastructures d’un fournisseur Internet en rendant le contrôle à toute une communauté où la participation de chacun forme sa propre infrastructure. Cela dit, il y a un bémol. Les réseaux maillés ne sont pas sécurisés. N’importe quelle personne qui se trouve près d’un utilisateur, si elle possède l’application, peut accéder aux conversations. Impossible donc de savoir si les manifestants de Hong Kong sont espionnés par la police ou d’autres autorités.

Pourquoi les réseaux maillés ne sont-ils pas plus populaires?

Selon De Filippi, il existe plusieurs raisons à la lente adoption de ce type de réseaux. La première est technique. En effet, il peut s’avérer ardu pour un simple citoyen de mettre sur pied, d’entretenir et de gérer un réseau maillé.

Une autre raison est notre perception de cette technologie, qu’on considère d’abord et avant tout comme un mécanisme d’urgence pour des situations extrêmes. Il est vrai que plusieurs réseaux ont été déployés dans de tels cas, comme après les attentats de Boston, où les réseaux cellulaires étaient surchargés.

La troisième raison, et peut-être la plus importante,  a trait aux luttes de pouvoir, entre les États, mais aussi entre les entreprises. Il est difficile de contrôler ou de réglementer les réseaux maillés. Les autorités y voient donc une plateforme idéale pour des activités criminelles. Par ailleurs, les entreprises privées du secteur des télécommunications voient bien sûr ce type de réseau comme un concurrent qui pourrait ébranler leur modèle d’affaires s’il venait à se populariser.

Cela dit, De Filippi souhaite que plus de réseaux spontanés se créent pour redonner un peu de contrôle aux communautés qui souhaitent se fier à leurs propres ressources plutôt qu’à celles qu’on leur impose. Ce serait effectivement tout un changement de philosophie.

 

Le 25 août dernier, Anita Sarkeesian, auteure d’une série de capsules dénonçant les stéréotypes sexistes dans les jeux vidéo, a de nouveau reçu des menaces après la publication d’un nouvel épisode sur son compte YouTube. Depuis plusieurs années, Anita Sarkeesian explore la question de la représentation des femmes dans les jeux vidéo sur la chaîne YouTube Feminist Frequency, qui cumule plus de 14 millions de visionnements. Périodiquement, ses propos semblent heurter une frange masculiniste radicale qui ne se gêne pas pour la dénoncer publiquement. Cette fois-ci, Sarkeesian a reçu des menaces de viol, de meurtre et de meurtre de ses parents à partir d’un compte Twitter désormais supprimé, selon cet article du Monde.

Anita Sarkeesian

Ce n’est malheureusement pas la première fois qu’Anita Sarkeesian encaisse les insultes et les menaces. Et elles sont nombreuses à subir ce genre de traitement en ligne. Récemment, la développeuse de jeux vidéo Zoe Quinn a elle aussi fait l’objet de menaces du même acabit. Bien sûr, tous les joueurs et créateurs de jeux vidéo ne pensent pas de cette manière, il n’y a qu’à voir la campagne de solidarité autour des mots-clics #NotAllGamers et #welovegamedevs qui s’est mise sur pied dans les jours qui ont suivi.

Cela dit, je me suis demandé comment on en était venus à cette culture du jeu vidéo. Samedi dernier, le 30 août, à l’émission La sphère, à laquelle je participais sur ICI Radio-Canada Première, nous recevions Maude Bonenfant, professeure à l’UQAM et directrice du groupe Homo Ludens, dont la recherche porte sur les pratiques de jeu et la communication dans les espaces numériques, et Stéphanie Harvey, joueuse professionnelle et conceptrice de jeux vidéo. Elles ont tenté d’amener certaines pistes de solution, dont celle, que j’ai trouvé particulièrement intéressante, de déconstruire certains mythes entourant les utilisateurs des jeux vidéo.

Des mythes qui ont la vie dure

Quand vous pensez au joueur typique de jeux vidéo, avez-vous immédiatement l’image du jeune adolescent boutonneux et asocial dans son sous-sol? Nous sommes nombreux à faire l’erreur. Rectifions d’abord les faits et tentons ensuite de voir où ces préjugés ont pris racine. Cet article du Washington Post du 22 août mentionne les chiffres d’une étude du groupe Entertainment Software Association. Les femmes adultes représentent en fait 36 % des joueurs de jeux vidéo. Les garçons adolescents? Seulement 17 %. Voulez-vous un autre chiffre étonnant? Le nombre de joueuses de plus de 50 ans a bondi de 32 % entre 2012 et 2013.

Les hommes représentent toujours la majorité des joueurs, mais une bien faible majorité, soit 52 %. Renversons les chiffres, 48 % des joueurs sont des femmes. Impressionnant. Surtout lorsque l’on pense que ce chiffre n’était qu’à 40 % en 2010.

Et si je vous disais que les jeux vidéo, dans leurs débuts, n’étaient pas genrés? Je suis tombée sur un article fort intéressant qui retrace peut-être le moment clé où les jeux vidéo sont devenus des jeux de garçons.

Un monde d’hommes, mais depuis quand?

Le stéréotype qu’on aime entretenir depuis des années veut que les jeux vidéo soient faits pour et par des hommes. Et bien que certains stéréotypes soient parfois trempés de vérité, ils ne disent pas pourquoi le monde du jeu vidéo ne s’intéresse pas ou s’intéresse peu aux femmes. Qui ou quoi est responsable de cela? Pourquoi une industrie qui a commencé avec un jeu comme Pong en 1972 a-t-elle finalement opté pour une division des genres?

Dans les années 70, les bureaux d’Atari en Californie avaient deux étages. L’étage du haut travaillait sur les jeux de console, alors que l’étage du bas travaillait sur les jeux d’arcade. Ils travaillaient souvent sur les mêmes jeux, mais ne les préparaient pas pour les mêmes utilisateurs, séparés selon l’âge, et non le genre. Pong, à l’étage du haut, était destiné aux familles; Pong, à l’étage du bas, s’adressait plutôt aux adultes dans les bars. Et le jeu a marché très fort, dans les deux cas.

Dans ces années-là, les équipes de création étaient composées de deux ou trois personnes, majoritairement des hommes. L’article mentionne que Carol Shaw, la première femme développeuse pour Atari et conceptrice du jeu River Raid, n’avait jamais pensé au fait que les jeux pouvaient être faits pour un genre ou l’autre, et ses employeurs non plus n’y faisaient aucune allusion : « We just did games we thought would be fun. » Quel concept!

Alors, depuis quand l’industrie a-t-elle changé son fusil d’épaule, pour reprendre une image bien masculine? Depuis 1983. La date est précise, toujours selon cet article. C’est la première grande crise de l’industrie des jeux vidéo. De nombreuses compagnies ont dû fermer leurs portes. Aux États-Unis, l’industrie est passée de 3,2 milliards de revenus en 1983, avant la crise, à 100 millions en 1985. Une chute de 97 %. Du jamais vu. Les raisons de ce krach sont nombreuses, mais plusieurs ont cru à la fin de l’industrie du jeu vidéo.

Ce serait en partie Nintendo qui aurait sauvé la mise avec son Nintendo Entertainment System. Mais la plus grande clairvoyance de l’entreprise aura été celle de vendre ses produits non plus comme des jeux vidéo qui n’avaient plus la cote, mais bien comme des jouets. Il fallait bien choisir son allée dans les magasins, cibler son auditoire, dépenser avec discernement le budget marketing d’une industrie à la recherche d’un second souffle. Étude après étude, les compagnies ont décrété que plus de garçons que de filles jouaient à leurs jeux. C’est alors qu’ils ont choisi leur camp.

À partir des années 90, les publicités se sont radicalisées et n’ont plus montré que de jeunes garçons jouant au Game Boy. Cet harcèlement dont Anita Sarkeesian et Zoe Quinn ont été victimes prendrait-elle sa source dans une simple décision de marketing? Vingt-cinq ans de ce genre de publicités et nous voilà convaincus d’une situation bien loin de la réalité. L’article montre du doigt la force du marketing pour expliquer la culture du jeu vidéo. Que ce soit vrai ou pas, les femmes jouent et produisent des jeux vidéo. Et ce phénomène-là semble bien loin de s’essouffler, n’en déplaise à certains.

Certaines entreprises en démarrage ont le souci de conjuguer l’économie sociale et solidaire avec la technologie dans le but du bien commun. C’est le cas d’Espacestemps.ca

J’ai rencontré le mois dernier Vincent Audette-Chapdelaine et Simon Emmanuel Roux, qui sont respectivement directeur général et directeur, opérations et projets spéciaux dans cette jeune compagnie d’ici.

Cette compagnie est derrière le populaire site d’annonce d’événements Mur mitoyen à Montréal.

Mur mitoyen est un calendrier collaboratif d’événements culturels, scientifiques et citoyens qui favorise la visibilité d’événements qui passent souvent inaperçus dans les médias traditionnels.

Développé en 2009 et maintenant utilisé par plusieurs associations et organisations, ce calendrier s’est fait une place enviable sur le marché.

Justement, pour ce projet, Espacestemps.ca a reçu l’an passé un prix prestigieux aux Rencontres du Mont-Blanc, le forum international des dirigeants de l’économie sociale et solidaire (ESS) qui a lieu tous les automnes depuis six ans à Chamonix, en France.

Ce prix soulignait l’excellence du projet dans le secteur de l’ESS à l’échelle internationale. Rien de moins!

Vincent Audette-Chapdelaine recevant le prix des Rencontres du Mont-Blanc

Vincent Audette-Chapdelaine

Espacestemps.ca compte ouvrir bientôt un bureau en France. Cet été, ils mettent en place la version bêta de Mur mitoyen en Bretagne. Et si tout s’enligne bien, il y aura ensuite un projet similaire pour la Région Poitou-Charentes.

Sentir le pouls d’un territoire

Ils sont quatre au coeur d’espacetemps.ca et une dizaine de collaborateurs qui gravitent autour (graphiste, programmeur, etc.). Leur mission est de favoriser la circulation de l’information et des connaissances.

C’est toujours difficile de savoir ce qui se passe dans un lieu, de savoir sur quoi travaillent les gens ou quelles sont les grandes initiatives, etc. Il n’est jamais facile de répondre à ces questions : « Qu’est-ce qui existe? Dans quoi pourrais-je m’impliquer? »

Vincent et Simon poursuivent, à long terme, un projet d’exploration des territoires qui mettrait en valeur les initiatives qui existent.

Ils souhaitent créer une carte pour rendre visible le pouls d’une région, d’une ville ou d’un quartier à tout instant. Ils veulent faire la cartographie de toutes les initiatives existantes sur un territoire donné!

Vincent et Simon sont conscients que c’est un travail de longue haleine, car c’est un genre de Mur mitoyen au cube!

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Ce projet se voudra une plateforme d’initiatives par territoire (projets immobiliers, projets de spectacles, association, etc.) qui favorisera la visibilité et la synergie de tous les projets dans ce lieu, que ce soit une ville ou une région. La plateforme offrira des outils numériques de développement social et culturel à ces communautés.

On peut y voir des affinités avec ce qui est surnommé, par commodité, la « ville intelligente« , mais sans cette fausse prétention que ce sont les outils numériques qui apportent « l’intelligence ». Pour eux, c’est le citoyen qui doit rester au centre et non la technologie (ce dernier devant rester au service du premier).

Leur projet constituera un terreau fertile pour les innovations et les initiatives en tout genre, desquelles émergeront encore plus d’initiatives et de projets économiquement, socialement et écologiquement responsables. Espacetemps.ca cherche à faire sortir de l’ombre ces initiatives qui gagnent à croître sous la clarté.

D’acteur local, cette compagnie d’ici se place aujourd’hui comme un joueur sur le plan international dans le domaine de l’entrepreneuriat de l’économie sociale.

Cet article est le dernier d’une série de billets consacrés à la découverte d’entreprises du domaine de la technologie de chez nous :

E-180 : pour le compagnonnage numérique

Provender : de la ferme à la fourchette

Busbud : conquérir le monde en autobus

VarageSale : générateur de communautés hyperlocales

Breather : un espace au bout des doigts

Transit : l’expert en transport en commun

Crew : la plateforme des meilleurs développeurs web

Snoobe : le Robin des forfaits mobiles