Billets classés sous la catégorie « Réseaux sociaux »

Maxime JohnsonPeriscope : la réponse de Twitter à Meerkat

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 publié le 26 mars 2015 à 9 h 26

periscope

Voilà qui n’aura pas été long. Alors que l’application mobile pour diffuser de la vidéo en direct Meerkat commence à peine à se faire connaître du grand public, Twitter lance aujourd’hui sa propre application concurrente, Periscope.

Meerkat, une application mobile iOS indépendante lancée à la fin février, permet de diffuser des vidéos sur Twitter, mais aussi d’interagir avec son public. Elle a connu un succès rapide, amplifié au dernier festival SXSW, ce qui lui a permis d’attirer rapidement plus de 100 000 utilisateurs et de lever 14 millions de dollars, selon ce que l’entreprise a annoncé jeudi.

Cependant, Periscope n’a pas été monté en vitesse par les ingénieurs de Twitter au cours des dernières semaines. Tout comme Vine auparavant, Periscope était une compagnie indépendante, qui a été rachetée par Twitter en janvier dernier et qui arrive aujourd’hui, finalement, sur le marché.

Un concept similaire
chris

Periscope offre un concept similaire à Meerkat : les utilisateurs peuvent voir la vidéo du diffuseur en plein écran, sur laquelle se superposent les noms des autres utilisateurs qui regardent la vidéo au même moment et leurs commentaires. Il est possible de publier des vidéos sur un concert, les coulisses d’un événement, une manifestation, un événement plus ou moins important, par exemple.

Parmi les différences entre Periscope et Meerkat, certaines sont assez minimes, comme la possibilité de taper sur l’écran pour envoyer un cœur virtuel au diffuseur (une fonction qui était constamment utilisée durant une diffusion de l’astronaute canadien Chris Hadfield, jeudi matin), d’autres, plus importantes, comme la possibilité de reprendre la lecture de ses vidéos par la suite. Les cœurs et les commentaires seront alors également repris.

Notons que Periscope permet aussi aux utilisateurs d’ajouter automatiquement tous leurs contacts Twitter qui utilisent également l’application, ce qui n’est plus possible avec Meerkat depuis que Twitter a empêché récemment la compagnie d’utiliser son outil Social Graph.

Periscope permet également de ne pas signaler à tous le fait qu’on diffuse sur Twitter, mais seulement à ses contacts Periscope.

Quelques avantages pour Twitter à l’avenir
meerkat

Periscope semble pour l’instant détenir l’avantage sur Meerkat, mais cet avantage est loin d’être insurmontable, surtout depuis la ronde de financement annoncée ce matin par la jeune compagnie, qui pourrait lui permettre d’offrir également des fonctions demandant plus de ressources, comme la possibilité de repasser des diffusions.

Meerkat possède bien sûr l’avantage d’être le premier sur le marché et d’avoir déjà une certaine reconnaissance dans les milieux spécialisés.

Après seulement un mois d’existence, toutefois, cette avance n’est certainement pas insurmontable pour Twitter non plus. Le réseau social pourrait aussi posséder un autre avantage de taille, celui d’avoir les moyens pour créer rapidement une version Android de son application, ce qui pourrait lui permettre d’augmenter sa base d’utilisateurs d’un seul coup.

Les curieux peuvent dès maintenant essayer Meerkat ici, et Periscope, ici.

Martin Lessard« Revenge porn » : Twitter modifie ses règles

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 publié le 12 mars 2015 à 11 h 42

Le partage de photos de nus non consensuel (revenge porn) n’est plus toléré sur Twitter.

Hier, la célèbre plateforme d’échange de messages de 140 caractères a annoncé qu’elle suivait les traces du site Reddit le mois dernier, tout en franchissant un pas de plus.

La règle est simple : tous ceux qui seront surpris à afficher des images intimes d’autres personnes sans le consentement de ces dernières verront leurs comptes verrouillés jusqu’à ce qu’ils aient supprimé les messages incriminés!

Les dommages causés par le partage de ces images sont souvent énormes pour la personne visée par l’acte de vengeance. Twitter frappe fort en retour.

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La règle, c’est la loi

Plusieurs États américains interdisent déjà explicitement le revenge porn.

Au Canada, je laisserai un juriste me confirmer si le terme est ou non utilisé directement dans les textes de loi, même si je me doute bien qu’il est possible d’aller en cour pour intimidation ou harcèlement dans un cas de revenge porn. Le projet de loi C-13, aussi controversé soit-il, va dans ce sens.

Mais aller en cour est loin d’être une sinécure.

Voici pourquoi on ne peut que saluer ce geste de la part de Twitter.

Le partage de photos de nus non consensuel n’y est plus perçu comme une simple affaire privée, mais bien comme la violation d’une norme sociale.

Ce que je remarque dans le cas de Twitter, une plateforme utilisée par plus de 500 millions de personnes, c’est qu’un règlement dans une plateforme peut avoir force de loi partout sur la planète.

Ne pas se conformer à cette règle expose le contrevenant à l’isolement social (son compte sera verrouillé tant qu’il n’effacera pas le message contentieux).

C’est donc l’équivalent en ligne de la menace d’aller en prison (isolement social) et seule l’expiation de la faute (retrait du message) offre le retour en société (la réhabilitation).

Association de retweeteurs

Celui qui cherche réellement à faire du mal en distribuant les photos de nus pour se venger ne sera pas nécessairement ralenti par cette nouvelle règle.

On sait très bien qu’on peut ouvrir un compte Twitter en 30 secondes et retrouver une nouvelle identité.

Par contre, rebâtir un réseau social autour de son compte sera à recommencer chaque fois. Et ça, c’est plus difficile.

Ce sont donc ceux qui retweetent innocemment les images de revenge porn qui sont le plus visés par cette règle.

Les retweeteurs coupables par association sont sommés de ne plus être de simples relais idiots de la vengeance vicieuse d’une personne envers une autre.

Ce n’est donc pas seulement la source du délit qui est visée ici, mais l’amplification du méfait.

C’est déjà un très bon pas de fait.

Dans un récent ouvrage intitulé Parlez-vous Pic speech, l’auteure Thu Trinh-Bouvier analyse les communications des jeunes et la manière dont celles-ci passent essentiellement par l’image.

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Le téléphone, ce nouveau stylo

Les applications les plus populaires auprès des jeunes sont effectivement d’excellents vecteurs d’images. Oubliez Facebook et Twitter, les jeunes préfèrent de loin les Vine, Instagram, Tumblr ou Snapchat de ce monde, toutes offertes sur leurs téléphones mobiles.

Ce récent article publié par Fred Cavazza passe en revue les différentes plateformes sociales fréquentées par un jeune de 19 ans. Dans son témoignage, voici quelques impressions que je retiens :

  • Facebook est, selon lui, une plateforme sociale « morte pour les ados ».

  • Instagram est de loin la plateforme sociale la plus populaire.

  • Twitter est considéré comme une énigme, la plupart des jeunes n’y voient qu’un intérêt limité.

  • Snapchat est en train de devenir la plateforme la plus populaire.

  • Yik Yak est l’application mobile qui monte.

  • Medium est présentée comme la plateforme de publication de référence.

  • GroupMe est l’application de messagerie de groupe la plus populaire, d’autant plus depuis que les GIF animés sont pris en charge.

Bien qu’il ne s’agisse pas d’une étude, mais de l’opinion d’un seul adolescent, on y trouve des aspects cohérents avec d’autres analyses. Pour des explications plus détaillées, je vous invite à lire l’article, mais retenons simplement qu’adultes et adolescents ne partagent pas, ou ne partagent plus, les mêmes plateformes essentiellement parce qu’ils ne communiquent pas de la même manière.

Comme le mentionne Thu Trinh-Bouvier dans une entrevue accordée au journal Le Monde, les jeunes s’expriment dorénavant visuellement avec des émoticônes qui symbolisent leurs émotions, des photos, des vidéos très courtes, ou encore des GIF. Nous vivons dans une ère d’instantanéité largement facilitée par l’adoption massive du téléphone cellulaire. « Le smartphone, dont ils sont massivement équipés, est devenu pour eux l’équivalent du stylo. »

L’image conversationnelle

Selon Thu Trinh-Bouvier, le réseau social Instagram permet aux jeunes de se mettre en valeur à travers ces fameux égoportraits retouchés à l’aide de filtres. Elle mentionne que c’est le lieu des déclarations d’amitié et d’amour. Ensuite, il ne faut pas négliger l’importance des émoticônes toujours plus variées les unes que les autres. « Ces petits dessins fournissent une clé de lecture du message, ils l’enveloppent, lui donnent de l’affect. Un SMS sans émoticône est perçu comme violent, comme s’il y avait une tension, que la personne était contrariée. Si jamais, en plus, il y a un point à la fin de la phrase, c’est que le problème est grave! »

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Quand j’étais jeune, je passais des heures au téléphone avec les camarades de classe avec lesquels je venais de passer la journée. Rien n’a véritablement changé, sinon que le rapport aux autres ne s’inscrit plus dans le son, mais dans l’image. Thu Trinh-Bouvier explique que l’image sert, d’une part, à entretenir le lien et, d’autre part, à susciter une réaction. Cela dit, contrairement à mes interminables conversations d’adolescente, les échanges des jeunes d’aujourd’hui laissent aussi des traces qui prennent la forme de souvenirs, mais aussi d’outil d’intimidation dans le pire des cas.

La domination de Snapchat

Thu Trinh-Bouvier qualifie Snapchat de temple pour les jeunes, « celui de la culture LOL ». Encore ce matin, Fred Cavazza confirmait la domination de Snapchat dans les échanges entre jeunes : « Pour simplifier : les ados l’adorent, car les adultes n’y comprennent rien. »

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L’étude Global Web Index signale aussi que Snapchat est l’application dont l’auditoire a grandi le plus vite en 2014, avec une croissance de 57 % en une seule année. C’est 15 % des adolescents de la planète qui l’utilisent, avec des pointes en Angleterre et en Suède, où près de 40 % des jeunes en sont des adeptes. Au Canada, on compte 26 % des adolescents qui utilisent Snapchat. C’est notamment ce qui lui permet d’offrir des tarifs publicitaires prohibitifs, comme le souligne cet article qui parle d’un montant de 750 000 $ par jour.

Se distinguer des adultes

Les plateformes comme Snapchat permettent aux jeunes de créer un espace de liberté, qui remplit une importance fonction sociale, de surcroît.

Ce pic speech, ou « parlimage » permet aux jeunes de se créer une culture qui échappe au contrôle des adultes et qui renforce leur sentiment d’appartenance à un groupe. Plusieurs études avaient déjà fait le constat avec les messages texte, ce langage que certains considèrent comme opaque. Les adolescents d’aujourd’hui ont trouvé une nouvelle façon de consolider leurs rapports entre eux, à l’abri du regard des adultes. C’est en partie ce qui expliquerait, toujours selon Thu Trinh-Bouvier, que les jeunes mettent peu de photos sur Facebook, ou alors qu’ils les concentrent dans des groupes.

Ça vaut la peine d’aller jeter un oeil sur Snapchat, ne serait-ce que pour comprendre l’engouement des jeunes pour ce langage de l’image.

Catherine MathysSe priver de Facebook pour le carême

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 publié le 26 février 2015 à 15 h 46

Dans la tradition chrétienne, le carême est une période de jeûne et de privation qu’il faut observer durant 40 jours, du mercredi des Cendres jusqu’à Pâques. Quand j’étais jeune, il s’agissait essentiellement de se priver de viande le vendredi. Or, dans les dernières années, un nouveau genre d’abstinence a fait son apparition, le sevrage technologique.

 Une tendance populaire

Selon le International Business Times, le tiers des chrétiens aux États-Unis se sont privés de technologie en 2014 à l’occasion du carême. Le sondage cité mentionne que ceux qui abandonnent les technologies pendant cette période de 40 jours se privent des réseaux sociaux (16 %), des téléphones intelligents (13 %), de la télévision (11 %), des jeux vidéo (10 %) et, dans une moindre mesure, d’Internet (9 %). Cette nouvelle pratique serait populaire aussi bien chez les jeunes (37 % des 18-35 ans) que chez les baby-boomers (39 %) pratiquants.

Ne vous étonnez donc pas si vous voyez ce genre d’images sur les profils de vos amis Facebook. Ils vivent un carême 2.0.

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Chaque année, le site OpenBible établit une liste des sacrifices personnels les plus suivis durant le carême. Encore une fois cette année, Twitter arrive en 3e, les réseaux sociaux, en 5e, et Facebook, en 21e position. Cela dit, le site n’applique pas une méthodologie à toute épreuve. J’en tiens pour preuve le fait que l’école arrive en tête des intentions de privation!

Le carême, version 2.0

Sur le site Salon.com, la journaliste Mary Elizabeth Williams explique que l’observation du carême est assez nouvelle dans son cercle social. Cependant, le fait de s’abstenir de publier le moindre commentaire revêt, pour elle, des allures de défi spirituel. Et ce n’est pas parce qu’elle manque de choses à dire, au contraire. Sa vie des prochaines semaines comporte, selon elle, un grand potentiel d’histoires à partager avec ses amis : une opération, un voyage, un demi-marathon.

Malgré tout, Mme Williams a besoin de retrouver un certain calme dans sa vie. Son défi? Résister à l’envie compulsive de décrire son trajet de métro ou de cliquer sur le commentaire mesquin du jour. Et surtout, elle souhaite voir cette période d’abstinence comme un baume et non un sacrifice. « Une version imparfaite d’une religion imparfaite », dit-elle pour la décrire.

Une absence temporaire

Même des membres de l’Église prennent le chemin de l’abstinence numérique. Le site directmatin.fr mentionne la démarche de l’abbé Pierre Amar.

Abbé

« Je voulais une résolution simple, dans l’esprit de celle que le pape Jean-Paul II avait un jour proposée en suggérant qu’on fasse un carême sans télévision : un jeûne cathodique! En écartant Facebook de ma vie pendant 40 jours, je ne me prive pas de quelque chose; je veux surtout vérifier si je suis libre par rapport à Facebook. Je pressens aussi que je vais économiser pas mal de temps que je pourrai utiliser pour prier, lire, aller vers les autres… Rendez-vous dans 40 jours pour un bilan! »

Des trucs pour survivre 40 jours

La blogueuse Lauren Bravo fait, elle aussi, partie des abstentionnistes temporaires. Sur son blogue Shiny Shiny, elle a, par exemple, publié une liste de conseils pour survivre à ce carême nouveau genre. En voici quelques-uns.

  • Faites-le pour les bonnes raisons

Il faut le voir comme un exercice de purification, comme pour éliminer le bruit incessant des médias sociaux, qui encombre nos idées. Et attendez-vous, dit la blogueuse, à devoir expliquer votre démarche à tout le monde. C’est pour ça qu’il faut être bien convaincu.

  •  Effacez vos applications

Ne jouez pas avec le feu, effacez toutes les tentations. Même si vous avez décidé de vous abstenir, il se peut que vous soyez si habitué à cliquer sur certains boutons que vous le fassiez machinalement. N’oubliez pas de désactiver également les notifications, sinon, l’exercice ne sera que partiel.

  • Notez les dates importantes

Ah! que Facebook est efficace pour nous rappeler les anniversaires de nos amis! Ce serait dommage d’oublier les événements importants de la vie des autres (naissances, mariages, etc.).

  • Préparez vos amis

Pour éviter les malentendus ou les déceptions, avisez vos amis que vous ne répondrez pas aux messages sur Facebook. Évitez-leur aussi de s’inquiéter inutilement de ce soudain silence radio. Et rappelez-leur votre numéro de téléphone. C’est vintage, mais toujours utile.

  • Utilisez votre temps judicieusement

Si vous ne ressentez que les désagréments du sevrage, l’exercice sera vain. Il faut remplacer toutes les heures libérées par quelque chose d’utile, d’agréable. Trouvez des idées pour vous assurer d’aller au bout des 40 jours. Vous vous souvenez des livres papier?

Quand le FOMO devient FODO

Parmi les judicieux conseils de sevrage de la blogueuse, il y a aussi et surtout l’occasion de changer le rapport avec les technologies. On peut vouloir abandonner les médias sociaux juste pour se prouver quelque chose à soi-même, mais cela peut aussi être l’occasion de régler certains défauts concernant l’utilisation qu’on en fait.

Ainsi, depuis plusieurs années, on parle de la peur qu’ont les utilisateurs des médias sociaux de manquer quelque chose (ce qu’on appelle en anglais FOMO « fear of missing out« , d’où leur compulsion à vérifier leurs comptes le plus souvent possible.

Maintenant, on parle aussi de la peur de décevoir les autres (en anglais, FODO « fear of disappointing others« ). C’est le terme servant à désigner ce pourquoi certains restent dehors à se geler les mains par -30 degrés Celsius pour répondre le plus rapidement possible à un tweet ou à un statut qui les concerne. Il ne faut surtout pas avoir l’air absent ou indifférent.

Si on n’est pas tous chrétiens, ni pratiquants, il faut avouer qu’il y a quand même du bon à remettre ses pratiques en ligne en question une fois de temps en temps. Bon carême!

 

Martin LessardPrescripteur zéro : le passeur de culture en ligne

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 publié le 24 février 2015 à 12 h 00

Comme Catherine nous l’a signalé sur Triplex la semaine dernière, voilà 10 ans que YouTube existe. Je crois que c’est peut-être ce qui a le plus façonné l’imaginaire de la génération Y et Z.

La génération Y a commencé à utiliser YouTube sur un ordinateur au cours de son adolescence. La génération Z est née dedans et l’a exploré à travers une tablette.

Ces deux générations ont été les premières à avoir été alimentées de contenus quasiment infinis en tout temps, en tous lieux et de façon complètement libre.

Parlez-moi d’une expérimentation grandeur nature!

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La télé d’ailleurs des Y et des Z

Si vous parlez à la génération X, soit ceux qui sont nés avant les Y, ils vous raconteront que l’âge d’or de la télévision pour enfants avait culminé avec La boîte à surprise, Sol et Gobelet, les Oraliens, Picolo et Fanfreluche, etc. Une surabondance de contenus déjantés.

Si vous parlez aux générations Y et Z, aujourd’hui, elles vous parleront des Cypriens, des Pew Dee Pie et des chaînes de jeux en direct sur Twitch.tv. Un tsunami absolu de contenu divers, du plus échevelé au plus sérieux.

Ce qui se remarque, en revanche, c’est l’absence de contenu d’ici, noyé dans la surabondance mondiale.

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La surabondance génère le filtrage social

La génération Y et Z, devant l’éventail de choix inouï, a dû concevoir des stratégies de recherche et de découverte en l’absence de prescripteurs institutionnels (le rôle que se donnent Radio-Canada et Télé-Québec dans leur grille de programmation).

L’expérimentation grandeur nature que j’y vois concerne la façon dont le contenu de qualité émerge en l’absence de sélection en amont (plus de 300 heures sont déposées chaque minute sur les serveurs de YouTube).

Dans ce capharnaüm qu’est YouTube, les jeunes ne peuvent connaître a priori la valeur des différents contenus, puisqu’aucune programmation professionnelle n’a fait de sélection à leur place.

Ils ont dû se rabattre, pour une part, sur une sélection presque au hasard pour décider de ce qu’ils allaient regarder. Mais, c’est le filtrage social qui a dû jouer à plein, les jeunes devant se recommander mutuellement des chaînes entre eux.

Ce filtrage social a servi de guide pour repérer ce qui avait une certaine valeur à leurs yeux. Dans cette sélection, malheureusement, il n’y a que très peu de contenu d’ici.

La fracture se situe au niveau des « prescripteurs de goût », ces personnes ou ces groupes ayant une influence sur le choix de produits, de services, ou, en ce qui nous concerne, des contenus.

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Les prescripteurs de goût

Le prescripteur de goût, ce critique, est celui dont les recommandations sur le plan des contenus font autorité auprès de son auditoire. Il peut faire des recommandations à d’autres prescripteurs, et ainsi de suite. Le premier, je l’appelle le prescripteur zéro.

La sélection initiale (le prescripteur zéro) influe grandement sur l’ensemble de ce qui va ensuite être sélectionné dans YouTube.

En effet, si un jeune s’intéresse à Cyprien, la mégavedette française des youtubeurs, il va immanquablement connaître aussi les Norman, Joueur du grenier, Jeremy, La rousse, Natoo, Samantha Oups et autre Rire jaune, etc.

En revanche, s’il s’intéresse à PewDeePie, la star absolue des youtubeurs mondiaux, il se retrouvera du côté, entre autres, des VAT19, Rosanna Pansino (Nerdy Nummies), SevenSuperGirls, Lui Calibre, H2ODelirious, AndreasChoice et autre MyFroggyStuff, etc.

Tous ces youtubeurs ont 1 million et plus d’abonnés.

Ces filons sont infinis, mais comme le temps dans une journée ne l’est pas, l’attention s’agglutine autour d’un ensemble de quelques prescripteurs, plus habiles que les autres, qui nous permettent de filtrer le chaos.

Ce choix de ces prescripteurs oriente d’une certaine façon l’accès aux produits culturels.

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Comment ils attirent l’attention

Les produits culturels sont considérés comme des « biens d’expérience », c’est-à-dire qu’on n’en apprécie la qualité que lorsqu’on en « fait l’expérience ». Comme un nouveau bonbon à la saveur inconnue qui ne se révèle qu’en étant consommé.

Consommer ce type de « biens d’expérience » demande du temps. Ce que les jeunes ont à profusion, mais pas de façon infinie.

Il se développe alors, tôt ou tard, une forme de confiance dans ces prescripteurs qui nous donnent accès à des filons de contenu de qualité (ou perçus comme tel).

Ce prescripteur zéro, celui qui est à la base, détermine en grande partie ce qui devient un produit culturel qui sera consommé (ou non).

Sur YouTube, ces critiques de goût ont donc un rôle significatif pour ce qui est des contenus qui finiront par être regardés.

Ces produits culturels initiaux orientent, à terme, les goûts futurs en matière de consommation culturelle de la génération Y et Z.

Qui sont nos prescripteurs zéro

Il n’y a existe pas un seul, mais des centaines, des milliers de prescripteurs chacun dans leur domaine, avec leurs centres d’intérêt et leur audience.

Bien sûr, en culture,  les plus importants prescripteurs se nomment en fait critiques, chroniqueurs ou journalistes culturels, et on les retrouve dans les grands médias (radio, télévision, journaux).

Mais en ligne sous le radar des gens de l’industrie, bien trop occupés pour faire le tri dans le capharnaüm, se trouvent des « experts » capables de faire une sélection pour les jeunes qui eux ont beaucoup de temps pour tester ces nouveaux « biens d’expérience ».

Toute stratégie culturelle pour les États soucieux de la pérennité de leur langue et de leur industrie culturelle devrait se préoccuper de la place de ces « prescripteurs zéro » dans la chaîne de valeurs. D’une façon ou d’une autre, ils devront trouver un moyen de les soutenir, directement ou indirectement, car ces prescripteurs sont une courroie de transmission de la culture en ligne, libre et sans filtre.

Sans un réseau de prescripteurs d’ici fort, les talents émergents d’ici vont s’épuiser à essayer se faire remarquer, car actuellement, la visibilité en dehors des cercles institutionnels ne joue pas en leur faveur.

Si je regarde mon échantillon (non scientifique) de jeunes Z et de moins jeunes Y, je remarque que le contenu télévisuel fait partie pour eux du capharnaüm de l’offre en abondance. Cela veut dire que les jeunes ne vont s’y intéresser que si leur filtrage social les y conduit, car ils ont appris à trouver des filons seulement à travers leurs prescripteurs de goût.

Malheureusement, aucun de leurs prescripteurs zéro ne vient d’ici.

Est-ce la raison pour laquelle il y aurait des jeunes qui consomment si peu la culture audiovisuelle d’ici?