Billets classés sous la catégorie « Médias »

Catherine MathysViceland : du web à la télé

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 publié le 1 mars 2016 à 15 h 53

C’est une transition que la plupart des médias effectuent dans l’autre sens. Les médias traditionnels s’affichent sur le web, mais maintiennent leur première voie de diffusion, puisque c’est encore là que se trouvent 75 % des revenus publicitaires. Le groupe Vice l’a bien compris. C’est pour ça qu’il a lancé sa propre chaîne télé, Viceland, en ondes depuis hier.

Du papier à la télé en passant par le web

Tout a commencé en 1994. Avec l’argent reçu d’un programme de réinsertion professionnelle, Suroosh Alvi et Gavin McInnes fondent The Voice of Montreal, un journal mensuel gratuit. Le marché est déjà saturé avec d’autres journaux bien établis, comme Mirror, The Hour et Voir. Toutefois, le duo, devenu trio avec Shane Smith, s’accroche et le magazine devient Vice en 1996, un vecteur important de la contre-culture.

Tout n’est cependant pas gagné et la croissance du jeune média atteint rapidement sa limite à la fin des années 90. Le millionnaire montréalais Richard Szalwinski achète 25 % des parts de l’entreprise, qu’il évalue à 1 million de dollars. Il convainc les fondateurs de déménager leurs activités à New York pour devenir l’empire multiplateforme dont il rêvait.

Quand la vidéo devient virale 

Le moment décisif est arrivé en 2006, avec le DVD Vice Guide to Travel, issu d’un contrat avec la chaîne MTV. On y trouve une compilation de courtes vidéos, dont une où l’on voit Alvi dans un marché noir d’armement au Pakistan. Quand cette vidéo arrive sur le web, elle devient virale. C’est là que les fondateurs ont une révélation. Le web est la voie à suivre.

En 2010, une entente avec le site web de CNN scelle leur identité. Vice fait bel et bien de la nouvelle, mais autrement. Mais n’allez pas croire qu’ils abandonnent le papier. Au contraire, le magazine continue d’être publié et –attention– d’être rentable.

Un média qui roule sur l’or

Je sais, les mots rentable et médias sont rarement dans la même phrase, ces temps-ci. Vice fait véritablement figure d’exception dans une industrie en profond changement. La valeur de l’entreprise est évaluée à 4 milliards de dollars et les investissements continuent de pleuvoir depuis quelques années. Rupert Murdoch, avec la 21st Century Fox, a investi 70 millions en 2013 contre 5 % des parts; A&E avec Technology Crossover Ventures ont investi 250 millions de dollars chacune contre 10 % en 2014; Disney aussi a voulu participer à l’aventure en offrant 400 millions de dollars contre 10 % des parts.

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Et Viceland?

Sur 30 émissions, 10 seront produites par Vice Canada. On y verra notamment Terror, une visite des territoires djihastes du Moyen-Orient, Cyberwar, qui analyse des menaces en ligne, Rise, qui traite des enjeux liés aux communautés autochtones, etc.

Dans cet article de The Gazette, Alvi ne cache pas sa grande confiance en soi (je traduis librement) : « Si le réseau fonctionne bien, sans vouloir manquer de modestie, il deviendra un phénomène culturel global. » Ça manque en effet de modestie, mais certainement pas de vision et d’ambition. Et il fallait en avoir en 1994 pour arriver jusqu’ici. Ce média est devenu l’un des repères médiatiques de choix pour la génération des milléniaux, si chère aux publicitaires.

On a bien hâte de voir la suite dans notre bonne vieille télé.

Catherine MathysL’importance de Facebook et Twitter en information

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 publié le 15 décembre 2015 à 12 h 17

Ce matin, et pour une 11e année consécutive, Influence Communication a publié son bilan annuel de l’actualité. Intitulé État de la nouvelle : bilan 2015, le rapport analyse le travail des médias, décèle des tendances et dresse des palmarès à partir de toutes les infos publiées ou diffusées au Québec entre le 1er janvier et le 7 décembre 2015.

On peut y lire, entre autres, que les attentats du 13 novembre à Paris sont devenus la nouvelle de l’année au Québec. Selon le rapport, les attentats ont monopolisé 80 % de l’actualité pendant le week-end qui a suivi les événements tragiques du vendredi soir.

« On parle d’éclipse médiatique quand une nouvelle dépasse 20 %, dit Jean-François Dumas, président d’Influence Communication. On ne parlait pratiquement de rien d’autre. »

Quels rôles Facebook et Twitter ont-ils joués dans cette énorme médiatisation des événements?

Le rôle des médias sociaux

Le rapport d’Influence communication mentionne que les retombées médiatiques des attentats de Paris peuvent se comparer à celles du 11 septembre 2001 à New York à cause de la nature des événements et de leurs répercussions. Cela dit, la grande différence réside dans la place qu’ont occupée les médias sociaux dans la couverture du 13 novembre dernier.

« Il n’y avait pas de réseaux sociaux en 2001, pas de Facebook ni de Twitter. Aujourd’hui, les médias sociaux viennent amplifier l’intérêt et la couverture des médias, et aussi la nature même des reportages, car on utilise les témoignages et les images parus dans les médias sociaux. » - Jean-François Dumas

Les nouvelles voyagent désormais par une multitude de canaux, la radio, la télé, les journaux, mais aussi les médias sociaux. Selon Jean-François Dumas, cette multiplication des supports réduit l’effet de répétition. Il mentionne qu’on n’a pas toujours l’impression de voir les mêmes images repasser en boucle. Il est vrai qu’on a essentiellement vécu les événements de New York à la télé et qu’on a tous en tête, pour l’avoir vue et revue des dizaines de fois, l’image de cet avion qui percute l’une des deux tours.

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(Carmen Taylor/AP)

Pour Paris, existe-il une seule photo ou séquence d’images qui résume toute l’affaire? Beaucoup moins, à mon sens. Pour moi, la vidéo qui a le mieux résumé le chaos de la soirée ne venait pas des images officielles et léchées d’un média traditionnel, mais bien du web, grâce à Daniel Psenny, journaliste au Monde qui habite derrière le Bataclan.


Images de la fusillade au Bataclan par lemondefr

L’influence des médias sociaux

Les attentats de Paris montrent à quel point le cycle de la nouvelle se transforme. Si autrefois, les médias traditionnels se servaient des médias sociaux comme d’un simple relais de leurs reportages, ils constituent désormais un indicateur essentiel de l’importance d’un événement qui nourrit leur couverture.

« Quand Twitter et Facebook s’enflamment autour d’un événement, les médias traditionnels finissent par lui donner une couverture jusqu’à 19 fois plus importante. » - Jean-François Dumas

Le rôle de chacun des canaux qu’emprunte la nouvelle semble se préciser. Le rapport indique que les médias traditionnels rapportent les événements de façon plus factuelle, alors que dans les médias sociaux, le ton est plus personnel. On parle davantage des gens impliqués ou de témoins, le point de mire est beaucoup moins large.

C’est aussi le meilleur exutoire dans un événement hautement émotif comme celui des attentats de Paris. Les gens se racontent, expriment leurs points de vue, leurs sentiments. Ce recensement des mots-clics les plus utilisés montre bien la vague d’empathie : innocent, thoughts, stay, love, prayers, praying, sans oublier l’importance de #prayforparis.

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Les cinq mots-clics de l’année

Malgré le raz-de-marée de messages sur les médias sociaux autour de Paris, il n’en est pas question dans les mots-clics les plus populaires de l’année au Québec. Un seul événement d’actualité fait partie des cinq premiers de la liste : les attentats de Charlie Hebdo. C’est étonnant, quand on pense que ces derniers arrivent derrière les événements du 13 novembre en ce qui concerne leur poids médiatique (25,67 % pour Charlie Hebdo contre 37,82 % pour le 13 novembre). C’est là qu’on voit toute l’importance qu’a eue le mot-clic #jesuischarlie.

Autre constat d’intérêt, le soccer a été plus populaire que le hockey! Je ne sais pas si c’est une première, mais c’est digne de mention. En fait, le mot-clic #IMFC (Impact de Montréal – Football Club) domine tous les autres, reléguant celui du #GoHabsGo en quatrième place derrière #tlmep (Tout le monde en parle, émission diffusée à Radio-Canada). C’est #LaVoixTVA qui ferme le peloton de tête de ce qui a le plus alimenté nos discussions cette année. Résumons. Le Québec, sur Twitter, c’est du sport, un peu de nouvelles et de la télé.

Catherine MathysLe troll : la bête noire des journalistes

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 publié le 2 décembre 2015 à 15 h 41

Du 20 au 22 novembre dernier avait lieu le congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Deux journées entières pour se pencher sur le virage numérique du métier et les nombreux écueils qui l’accompagnent. Parmi ceux-ci, les trolls.

Qui sont ces étranges créatures des réseaux sociaux et comment les journalistes devraient-ils les affronter? C’est à ces questions que Thomas Le Jouan, chef du Développement numérique – Information de Radio-Canada, Valérie Gaudreau, journaliste au quotidien Le Soleil, et Marie-Ève Tremblay, journaliste web à Radio-Canada, ont tenté de répondre. Voici un bref compte-rendu d’une des meilleures présentations que j’ai vue au cours des deux jours de congrès.

L’ère du troll

Qu’est-ce qu’un troll? Si vous fréquentez les sections des commentaires des sites de médias ou les réseaux sociaux, vous avez sûrement déjà vu ces trouble-fête qui publient des messages volontairement provocants dans le seul but de soulever des polémiques.

L’utilisation du web et des réseaux sociaux sous-entend des interactions accrues avec l’auditoire des médias. Selon Thomas Le Jouan, « plus on s’expose, plus on s’expose aux trolls ». Ces derniers couvrent un spectre très large, du simple commentaire désobligeant à la menace de mort. Pourquoi? Pour attirer l’attention, provoquer, pour éloigner une conversation de son point de départ.

Selon une étude du Pew Research Center, ce sont 40 % des utilisateurs d’Internet qui auraient été victimes, à un moment ou à un autre, de harcèlement en ligne. Et où cela se produit-il? Surtout sur les réseaux sociaux, dans la section des commentaires d’un site ou encore dans les jeux en ligne.

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Pour ou contre les commentaires?

En attendant qu’un algorithme repère et bannisse les futurs trolls à votre place, il faudra apprendre à les gérer. Bien que des balises existent dans la plupart des médias, elles ne suffisent pas toujours. Après avoir appliqué la nétiquette et fait une bonne configuration des paramètres, il faut parfois se tourner vers la loi. Certains pays, comme l’Angleterre, ont même sévi en prolongeant à deux ans la peine reliée aux activités des trolls. L’an dernier, ce sont 16 000 crimes associés à Facebook et à Twitter qui ont été rapportés à la police anglaise.

Impossible de connaître l’ampleur du phénomène au Canada, car nous ne tenons pas de telles statistiques et, surtout, parce que nous n’avons pas de lois spécifiques reliées au harcèlement en ligne. Ce qu’on sait, c’est que de plus en plus de médias ferment leurs sections de commentaires pour éviter les dérapages. C’était le cas à CBC pas plus tard que lundi dans sa section portant sur les questions autochtones.

Cela dit, dans son allocution au congrès, Greg Barber, directeur des projets numériques à l’Information au Washington Post, mentionnait que les sections commentaires ont du bon, à condition d’y être présent. Selon lui, les chances de voir s’afficher un commentaire impoli diminuent de 15 % quand l’auditoire constate la présence d’un journaliste dans les échanges.

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Qui sont les trolls?

Certaines études se sont penchées dans le passé sur la question, dont celle menée par l’Université du Manitoba, dans laquelle on rapporte que la plupart des trolls présenteraient l’un des quatre traits de caractère suivants : machiavélique (par sa volonté de manipuler ou de tromper), narcissique (égoïste et obsédé par lui-même), psychopathe (absence de remords ou d’empathie) ou sadique (prendre plaisir à voir les autres souffrir). Ces traits se révèlent dans une variété de comportements en ligne.

L’équipe de l’atelier a judicieusement classé les trolls dans cinq catégories : l’agressif, le harcelant, le verbomoteur, l’intellectuel et le malade.

L’agressif

Le troll agressif s’exprime avec un langage cru. Fin manipulateur, il cherche le point faible de sa victime pour la déstabiliser, voire lui faire peur.

Le harcelant

Celui-ci ne lâche pas le morceau et peut même en venir aux menaces. Un exemple? Jean-François Champagne, alias @Jeffsabres, qui a inondé d’insultes et de menaces les comptes Twitter de ses victimes, notamment Guy A. Lepage, Michelle Blanc, Les justiciers masqués et plusieurs autres.

Le verbomoteur

Le troll verbomoteur cherche surtout à déranger la conversation, à détourner l’attention d’un thème donné en inondant les réseaux sociaux de ses réflexions, commentaires ou invectives.

L’intellectuel

Ah! le troll intellectuel. Habilement déguisé sous le couvert de la connaissance, il argumente, souvent seul, envers et contre tous. Il n’écoute pas la conversation, il n’a pas l’intention de discuter. Il sait tout et cherche à vous imposer sa vision des choses.

Le malade

Le troll malade, Marie-Ève Tremblay le décrit comme un troll qui a réellement une maladie mentale. Souvent isolé, il passe son temps sur le web et sur les réseaux sociaux, et il a du mal à faire la différence entre l’intimité simulée du virtuel et la réalité.

Les trolls visent des cibles variées. Il peut s’agir de personnes (journalistes, animateurs, édimestres, etc.), du média lui-même, ou encore de communautés entières (féministes, fédéralistes, etc.) par l’entremise du média (on les appelle les militrolls).

Qu’est-ce qu’on fait?

Alors que faire quand on se trouve dans une situation de harcèlement en ligne? On a souvent entendu l’expression « don’t feed the trolls » (« ne nourrissez pas les trolls »). Mais qu’est-ce que ça signifie? De quoi se nourrissent-ils? D’attention, de menaces et de conflit. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne doit rien faire. Si on ignore complètement l’activité d’un troll, cela ouvre la porte à d’autres trolls. Tout est dans le dosage, mais comme le rappelait Thomas Le Jouan, « il n’y a pas de recette magique ».

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Le troll qui menace

C’est le cas le plus sérieux. Quand on parle de menaces de viol ou de mort, on ne répond pas. On prend des captures d’écran et on informe son supérieur puis les autorités. Ce genre de situation ne doit pas être pris à la légère.

Le troll qui diffame

La gestion d’un troll doit toujours commencer par la discussion, en l’informant du problème, en demandant le retrait du propos tout en indiquant les démarches légales qui pourraient être enclenchées. Ici aussi, l’équipe de l’atelier indique qu’une capture d’écran peut s’avérer utile pour la suite des choses.

Le troll qui critique

Pour réagir au troll qui critique, le meilleur conseil à suivre, c’est de ne pas tomber dans l’émotion. Le troll se perfectionne dans l’art de vous atteindre, alors autant vous forger une carapace. Restez sobre et signifiez au troll que vous l’avez lu. Mais évitez de le censurer. Bloquer un troll peut se retourner contre vous. Parlez-en à Marie-Ève Tremblay qui a appris à la dure que certains trolls ont plusieurs comptes.

Et si vous êtes téméraire, vous pouvez aller encore plus loin. Vous avez toujours la possibilité d’aller prendre un café avec votre troll. Selon Marie-Ève Tremblay, les relations avec les trolls ne sont pas obligées d’être désagréables. Et vous, comment va votre troll?

 

Catherine MathysLe Washington Post : le phénix du journalisme?

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 publié le 24 novembre 2015 à 15 h 34

Du 20 au 22 novembre dernier avait lieu le congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Cette année, l’accent était mis sur le (difficile) virage numérique des médias. Le point d’orgue du congrès a eu lieu samedi après-midi avec la conférence prononcée par Greg Barber, directeur des projets numériques en information au Washington Post et responsable de Coral, une collaboration de partage d’informations entre le Washington Post, le New York Times et Mozilla.

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Une industrie à la recherche de solutions

L’industrie des médias, et par extension le journalisme, sont en mode survie. La prolifération d’appareils, les changements de plateformes et la transformation de la mise en récit sont tous des facteurs qui ont contribué, selon lui, à l’érosion du modèle médiatique traditionnel. Tenter de suivre le mouvement des auditoires peut s’avérer à la fois coûteux et déroutant.

Alors, comment faire? Greg Barber donne quatre solutions qui paraissent, d’emblée, plus faciles à énumérer qu’à mettre en place :

1. Trouver sa voix

Exister ne suffit plus. Il faut aussi définir le ton, l’intérêt et la pertinence d’un média dans un paysage médiatique où de nouveaux joueurs font leur apparition toutes les semaines. Un grand média peut-il être aussi flexible et innovant qu’une plus petite entreprise de presse? Certainement, et l’exemple du Washington Post pourrait (devrait) en inspirer quelques-uns. Quels sont les principes essentiels au développement d’une culture d’innovation dans les salles de presse? L’ouverture, la vitesse et la générosité. À méditer. Selon Barber, il faut établir des objectifs et trouver le moyen de mesurer ses progrès. Il faut s’adapter et tenter d’accepter de nouvelles façons de faire.

2. Déconstruire les frontières

Ce n’est pas toujours facile d’apprendre à faire les choses autrement. Pendant le plus clair de leur histoire, les médias se sont définis selon la dynamique du « few-to-many » avec un processus bien établi, où la nouvelle n’avait pas à passer par une multitude de canaux différents. Selon Barber, les structures internes rigides desservent mal les entreprises de presse qui devraient faciliter la concertation entre les affaires, la salle de presse et les ingénieurs. Tous les départements d’un média devraient apprendre à mieux collaborer. Par exemple, Barber mentionne qu’un journaliste, de nos jours, devrait parler le langage des développeurs. Ça ne veut pas dire qu’il doit nécessairement apprendre à coder, mais il doit pouvoir collaborer facilement avec eux, tout comme il doit comprendre qu’il fait partie d’une entreprise qui doit gagner de l’argent pour rester en vie.

3. Apprendre à connaître son auditoire

Et si les médias remettaient l’auditoire au cœur de l’équation? Je parlais récemment dans ce blogue d’une initiative américaine qui vise à renverser le cycle de la nouvelle. Greg Barber nous indique aussi qu’il faut mieux écouter son auditoire quand il s’exprime. Il ne faut surtout pas confiner son lectorat aux commentaires stériles au bas des articles. C’est en ce sens que le Washington Post a mis au point le Coral Project en collaboration avec le New York Times, ainsi que les fondations Knight et Mozilla. Son premier produit sera justement un outil en code source ouvert pour repérer les meilleurs commentateurs d’un site de nouvelles. Il sera disponible début 2016. Selon Barber, la communauté doit devenir une partie importante du journalisme.

4. Essayer, essayer, puis réessayer

Difficile de faire des essais et les erreurs qu’ils impliquent dans un climat aussi précaire que celui des médias. Toutefois, Greg Barber est formel, le salut passe par là. « Soyez braves et audacieux », a-t-il rappelé, sous-entendant que les journalistes et les entreprises sont peut-être frileux à l’idée d’expérimenter de nouvelles pratiques. La peur est l’un des défis les plus importants de l’industrie des médias, selon lui. Rien ne dure jamais bien longtemps sur Internet, mais les échecs pavent la voie vers certains succès. Le véritable échec est celui de ne pas apprendre de nos erreurs.

Un exemple à suivre

Le Washington Post est un exemple impressionnant d’un média qui a cherché à se réinventer et la solution lui est venue grâce au numérique. En mars 2015, l’achalandage de son site a fracassé des records en dépassant pour la première fois le seuil des 50 millions de visiteurs, avec un total de 52,2 millions de visiteurs uniques, selon ComScore. Et la progression se poursuit. En septembre, le Washington Post s’approchait des 60 millions de visiteurs uniques, un autre record qui marque une augmentation de 41 % par rapport à l’année précédente.

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Greg Barber a notamment indiqué que cet auditoire est largement composé de cette masse diffuse que toutes les entreprises de presse cherchent tant à courtiser : les jeunes. L’auditoire du Washington Post est composé de 40 % de milléniaux, a-t-il rappelé. On pouvait pratiquement ressentir le frisson des patrons de presse présents dans la salle.

Toutefois, le Washington Post n’a pas toujours été synonyme de croissance. Au contraire, en 2012, le magazine Forbes décrivait une situation pour le moins inquiétante. Il indiquait que dans le premier trimestre de cette année-là, le journal avait perdu 22,6 millions de dollars et que ses revenus totaux étaient en chute de 8 %. Même les exemplaires du populaire numéro du dimanche se vendaient 5,2 % moins, tandis que les ventes du numéro de la semaine connaissaient une baisse de 10 %. Disons que les jours de gloire du journal entourant le Watergate et les Pentagone Papers étaient loin derrière.

C’est à la fin de 2013 que tout a commencé à changer. Cette année-là, Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, a racheté le média au coût de 250 millions de dollars. Il s’agit d’une aubaine, quand on pense aux 19 milliards que Facebook a dépensés quelques mois plus tard pour racheter la populaire application de messagerie WhatsApp. Ce sont les messageries qui ont la cote, et non les journaux.

Le sauveur du Washington Post

Jeff Bezos a insufflé un vent de renouveau au Washington Post. La passion de M. Bezos n’est pas tant celle du journalisme que celle de la technologie. Selon Barber, Bezos, fort de son expérience avec Amazon, a amené deux éléments essentiels au journal, soit l’élégance de la technologie et le service à la clientèle.

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Selon certains, il applique la stratégie gagnante d’Amazon au journal en se concentrant d’abord sur la croissance du produit et celle de l’auditoire. Les profits viendront plus tard. À ce sujet, Greg Barber ne dévoile aucun chiffre et ne cachait pas son inconfort à l’égard des questions du public. L’entreprise est-elle désormais rentable? Quels revenus proviennent des plateformes numériques? Impossible de le savoir. Ce qu’on a su, c’est que les entreprises de presse doivent davantage penser leur produit comme une occasion d’affaires. Bien sûr, pour lui, l’éthique est importante, mais si l’on ne fait pas d’argent, on n’a plus d’emploi et le public n’est pas informé.

Le Washington Post a donc essayé de renouer avec la croissance en prenant plusieurs initiatives, notamment en refaisant le design de son site et en investissant dans son département vidéo pour s’adapter plus facilement à chaque plateforme. Le Washington Post a aussi lancé un programme de partenariats qui permet aux lecteurs de ses partenaires d’accéder à son contenu gratuitement. Quel intérêt pour le grand média? Les données, toujours les données. De tels abonnés sont des lecteurs « utiles » pour les publicitaires qui peuvent mieux cibler l’auditoire recherché. En étendant son lectorat à 270 autres journaux, le Washington Post offre un éventail de clientèle beaucoup plus intéressant pour les marques.

Une autre innovation mise de l’avant par Jeff Bezos est celle de l’application Rainbow, qui présente les articles du Washington Post dans un format magazine pour les appareils mobiles. Il faut dire que c’est plus de 70 % de l’auditoire numérique qui consulte ce journal par les appareils mobiles. La refonte de l’actualité pour la mobilité est devenue une priorité. Ici, on présente un article à la fois dans un design léché et en visant un auditoire plus national que local.

Alors, inspirés?

 

Catherine MathysJournalisme : et si l’on avait tout faux?

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 publié le 21 octobre 2015 à 14 h 09

Hier midi, les conférences Midis Lab de Radio-Canada ont repris du service avec Jennifer Brandel, fondatrice de Curious City, une émission de radio (WBEZ Chicago) axée sur la participation citoyenne, et cofondatrice de Hearken, une plateforme d’outils participatifs à l’usage des salles de nouvelles.

Bien sûr, c’était au lendemain des élections, alors peu de gens étaient présents, mais je vous fais tout de même le compte-rendu de cette conférence, parce que j’estime que l’intérêt suscité par la discussion était inversement proportionnel au nombre de spectateurs.

L’avenir des médias fait toujours l’objet de grandes spéculations. On est toujours à la recherche de la formule magique qui sauvera le journalisme. Puis, l’une des questions qui taraudent les médias en 2015 est de savoir comment impliquer l’auditoire dans le processus de production de la nouvelle.

La conférence se basait sur un texte de Jennifer Brandel intitulé Questions are the new comments, qui propose de réinventer l’axe de participation journalistique du grand public.

Quelle place pour le public?

D’entrée de jeu, Brandel a indiqué que le modèle qu’elle a développé ne s’applique pas à tous les contextes. Cela dit, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un outil de plus dans l’arsenal plus complet des salles de presse.

Jennifer Brandel a travaillé au sein de WBEZ, qui a vu naître des séries cultes comme This Americain Life et plus récemment Serial, la capsule de baladodiffusion la plus téléchargée dans l’histoire d’iTunes. C’est là qu’elle a créé l’émission Curious City en 2012. Cette dernière est en fait une expérience médiatique qui vise à inclure le public dans le contenu journalistique produit à propos de Chicago et de sa région.

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En fait, c’est la place du public dans l’écosystème médiatique que Brandel propose de revoir. Si le journalisme ne peut pas se passer d’un auditoire, il devrait alors lui réserver une meilleure place que celle de tout dernier maillon de la chaîne, à qui l’on ne laisse d’autre rôle que celui de commenter. En effet, le public n’entre habituellement en jeu qu’une fois l’histoire diffusée. Des ressources et de l’argent ont été investis dans le reportage et tout ce qui s’en suit semble bien peu importer, tout compte fait.

Selon une étude du Pew Research Center, quand le public fait partie d’un reportage, c’est plus souvent comme témoin ou spectateur. La plateforme de Brandel vise à lui donner un rôle beaucoup plus actif.

Un monde de commentaires

On vit donc dans un monde de commentaires, puisque c’est la seule façon de participer au cycle de la nouvelle. Puis, pour reprendre les mots de Brandel, « c’est dur, un monde de commentaires ». D’une part, du côté journalistique, il requiert de la modération, du temps et des ressources. Du côté du public, il sert souvent à répandre son fiel sur un sujet donné. Selon elle, même quand le ton des commentaires demeure civilisé, ces derniers ne sont pas utiles pour un nouveau cycle de nouvelles.

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D’ailleurs, de nombreux médias restreignent désormais la possibilité de commenter et d’autres ont carrément renoncé à gérer ce flot de paroles souvent haineuses. La colère représente rarement une valeur ajoutée pour une nouvelle ou un enjeu de société.

Or, pour Brandel, le simple fait de demander à son auditoire de commenter une nouvelle relève d’une paresse professionnelle. Posez des questions vagues et vous aurez des réponses vagues. En plus, ces commentaires ne proviennent que d’une faction de l’auditoire, puisque 65 % des gens ne commentent que rarement ou jamais en ligne.

Inverser le cycle de la nouvelle

Et si l’on faisait l’inverse? Et si, au lieu de finir le cycle de la nouvelle avec l’auditoire, on le commençait par lui? Pour Brandel, l’idée est de laisser l’auditoire poser des questions plutôt que de lui permettre seulement de commenter. Selon elle, la question provient d’une curiosité et d’une ouverture d’esprit, tandis que le commentaire est essentiellement une opinion personnelle fermée sur elle-même. L’opinion ne cherche pas la nuance, tandis que la curiosité cherche à échanger des idées pour mieux comprendre. C’est elle qu’on devrait cultiver.

Les journalistes, on le sait, sont souvent des gens curieux. Toutefois, ils n’ont pas le monopole de la curiosité. Et si on laissait le public poser ses propres questions?

L’une des réactions instinctives des équipes de rédaction est de redouter le genre de questions que le public poserait. C’est normal. Après tout, que serait le web sans notre obsession féline? Pourtant, l’expérience de Curious City montre une tout autre réalité. Les questions sont variées, intéressantes et originales. Il n’y a pas de demande pour des histoires qui sont des appâts à clics, mais plutôt un flot renouvelé d’idées de reportages.

On échappe ainsi au phénomène du mimétisme entre médias et l’on se fie davantage aux observations des gens. Cela dit, toutes les questions ne se valent pas et une salle de presse peut bien sûr choisir celles qui conviennent le mieux à sa capacité de répondre. Ainsi, le média peut encore juger de ce qui semble le plus pertinent pour son auditoire.

Un gage de succès

Dans la plupart des salles de presse qui ont appliqué le modèle, les histoires issues d’un tel processus seraient beaucoup plus populaires que les autres reportages. C’est aussi le cas pour le journal Métro, dont le rédacteur en chef Yannick Pinel assistait à la conférence. Son journal a adopté la plateforme il y a environ un mois sous le nom Curiocité. Il a tout de suite vu le potentiel de l’initiative de Brandel. Le premier reportage issu de la plateforme s’intitule Le métro de Montréal est-il si souvent en panne que ça? et semble à la hauteur des attentes de la rédaction.

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Avec Hearken, il ne s’agit pas seulement d’inverser le cycle de la nouvelle en mettant le public au début du processus, mais de le garder impliqué tout au long de la production de la nouvelle. L’auditoire adresse la question, il vote pour celle la plus pertinente (il s’implique donc dans la promotion d’une idée) et éventuellement, il est souhaitable qu’il participe au reportage.

Le journal Métro envisage cette possibilité pour les prochaines histoires qui seront développées à partir de la plateforme. Brandel estime qu’il y a quelque chose de très motivant pour une personne, non seulement de voir son idée choisie et produite sous la forme de reportage, mais aussi de participer à la construction de l’histoire et d’avoir les accès d’un journaliste auprès d’instances qui lui sont inhabituelles.

Le nouveau journaliste

On passe donc d’un auditoire passif, consommateur et sans influence sur le contenu à un auditoire actif, créatif et dont les idées ont un effet direct sur le choix de la nouvelle.

Il n’y a pas que le rôle du public qui se trouve modifié par cette structure novatrice de la nouvelle. C’est toute la perception du travail d’un journaliste qui change. Et Dieu sait que ce n’est pas chose facile! J’ai passé des années à étudier l’influence des technologies sur la perception qu’ont les journalistes de leur travail et d’eux-mêmes. Voici le résultat, pour ceux que ça intéresse. Disons qu’une majorité de journalistes questionnés se montraient réfractaires aux changements de mentalité qui accompagnent Internet et les changements technologiques dans leur ensemble.

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Dans le programme de Brandel, le journaliste passe du statut d’expert à celui de la personne qui synthétise la parole du public; plutôt que d’être le gardien de la nouvelle, il devient le passeur de la nouvelle. Ainsi, il ne travaille plus pour le public, mais avec le public. Il s’agit d’un vaste programme pour une profession souvent contrainte à réaffirmer sa pertinence. Cela dit, Yannick Pinel constate que la jeune génération de journalistes qu’il embauche est beaucoup plus ouverte à ce changement de paradigme.

On a bien hâte de voir si d’autres médias tenteront l’expérience. En attendant, participez et allez poser votre question sur le site du journal Métro.