Le journal La Presse va lancer son « projet iPad », La Presse+. Le virage numérique du grand quotidien montréalais table sur le tout-en-ligne, le gratuit et le tactile.
« Ça passe ou ça casse », résumait Stéphane Baillargeon dans Le Devoir de ce matin.
Les lecteurs de Triplex le savent, car on en avait déjà discuté ici il y a deux ans, ramener toute l’info sur un écran de 10 pouces ne se résume pas à un défi de mise en page, ni de programmation.
Le défi est de rester présent à l’esprit du lecteur dans un océan de contenu disponible au bout des doigts.
De ce côté, les gens à La Presse ont montré qu’ils réussissent somme toute assez bien. Leurs chroniques et leurs nouvelles sont régulièrement reprises et citées en ligne.
Le mur de l’écran
L’autre défi qui se pose maintenant devant la mutation de La Presse repose sur la différence de culture entre le papier et l’écran tactile.
Je vous avais fait part récemment de la montée irrésistible et omniprésente des écrans comme accès au monde. La sortie prochaine de La Presse+ n’est qu’une façon de dire que le quotidien en a pris acte.
Mais, sous-jacente aux écrans, une culture de l’image vient se buter à la culture de l’écrit.
Les deux cultures ne s’opposent pas nécessairement. Mais elles ne relatent vraiment pas le monde de la même façon.
Les mots alignés linéairement appellent certaines fonctions cognitives, alors qu’une image animée en appelle d’autres. Les journalistes télé le savent très bien.
Mais ajoutez à cela tout ce qu’on sait des effets cognitifs de l’hypertexte sur la lecture profonde et vous avez une culture aux antipodes de l’écrit linéaire.
Relation non linéaire
La transformation apportée par la culture de l’écran, amorcée avec la télé et perpétuée par Internet, est quelque chose de différent en soi.
« Il faut comprendre, dit Hubert Guillaud sur le blogue Internet Actu, en citant Serge Tisseron, directeur de recherche à l’Université Nanterre-Paris Ouest, que la culture numérique introduit une révolution dans la relation au savoir, dans la relation aux apprentissages, dans le fonctionnement psychique et dans les liens et la sociabilité. »
La culture de l’écrit, poursuit Guillaud, implique une forme d’écoute à sens unique, d’un auteur vers un lecteur. La culture des écrans, c’est le contraire : plusieurs écrans ou fenêtres, plusieurs spectateurs, plusieurs créateurs, plusieurs tâches en parallèle, inachevées et provisoires.
Saturer l’attention
Les médias observeront attentivement l’expérimentation de La Presse comme une mutation du modèle d’affaires de la presse papier vers la tablette tactile.
J’aurais plutôt tendance à y voir une opération à coeur ouvert où on fait passer les journalistes d’une culture de l’écrit à une culture de l’écran.
En passant au tout numérique, il ne s’agit pas de transférer des mots du papier vers des bits (c’est déjà fait avec le site web). Nous assistons en fait à un transfert d’un journalisme qui s’adresse à une intelligence séquentielle vers une narration multiple qui doit saturer l’attention.
Un peu comme le fait le jeu vidéo, une émission de télévision ou une navigation à vue sur le web.
Ce n’est plus simplement une migration de contenu vers une application gratuite.


Au quotidien, combien de fois vous arrive-t-il de googler le nom d’une personne, d’un lieu, d’une référence qui échappe à votre culture personnelle? Si certains rédacteurs intègrent à leurs articles des liens vers des contenus complémentaires pour pallier ce manque, la pratique n’est pas répandue pour tous les contenus.

