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Martin LessardC’est téléchargé dans le ciel!

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 publié le 18 août 2015 à 15 h 32

Un rapport déposé discrètement en ligne au début du mois décrit la faisabilité d’envoyer un contingent, tenez-vous bien, de 4600 microsatellites pour répondre au besoin de 5 milliards d’utilisateurs de réseau mobile d’ici 2028.

Source : NASA

On sait que SpaceX, Google et Facebook sont déjà dans la course pour déposer dans le ciel, respectivement, des microsatellites, des montgolfières et des drones afin d’alimenter les zones mal connectées sur la planète.

Comme le document émane d’un ingénieur de Samsung, on peut supposer que la firme coréenne veut se lancer dans la course. Toutefois, il n’y a eu aucune annonce officielle à ce sujet.

Ce que la lecture du document révèle, c’est que l’enjeu stratégique de bâtir un réseau dans le ciel devient urgent.

Faire circuler 1 zettaoctet par mois

Le document fait la prédiction que, d’ici 2028, il faudra avoir en place un réseau mobile capable de traiter 1 zettaoctet par mois. À titre de comparaison, 1 zettaoctet, c’est exactement 1 milliard de téraoctets, soit la capacité d’un petit disque dur.

En 2013, le réseau mobile avait déjà atteint 1 exaoctet par mois (1/1000 de zettaoctet). Or, le débit sur le réseau mobile, calcule l’auteur du document, décuple tous les cinq ans. Tous les cinq ans, il faut donc s’attendre à voir le débit sur le réseau multiplié par dix!

Le bande passante augmente à chaque nouvelle génération technologique. Le 3G offrait 1 Mo/s en 2000, et le 5G offrira 10 Go/s en 2020. Mine de rien, c’est 10 000 fois plus.

samsung

Source : Samsung Electronics

Pour gérer ce tsunami prévu dans une quinzaine d’années (ce qui signifie seulement deux ou trois cycles d’innovation dans l’industrie), l’auteur propose un mélange ingénieux de microsatellites à bas coût, placés en très basse orbite, utilisant des fréquences d’ondes libres et avec une technologie permettant 1 To/s seulement chacun.

C’est en combinant tout ça dans une flottille de 4600 microsatellites que l’auteur prédit qu’il est possible d’offrir cette capacité de 1 zettaoctet combiné par mois pour 2028.

L’entreprise qui réussira à accaparer le ciel en premier possède un avantage énorme sur ses concurrents afin de devenir le fournisseur mondial numéro un de demain.

Source : Samsung Electronics

Source : Samsung Electronics

Ciel, mon réseau!

Je vous épargne les détails techniques, mais ce réseau dans le ciel offre un délai (latency) tout à fait comparable à des installations au sol. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la mise à jour de ces microsatellites est relativement simple et peu coûteuse par rapport à un réseau d’étendue similaire au sol.

Qu’importe si c’est avec Samsung, si celle-ci se décide à se lancer dans l’aventure, ou avec l’un des trois autres concurrents dans la course, ce qui se dessine dans le ciel, c’est que l’avenir du réseau va se passer dans l’espace.

google can

Google Canada souhaite se tailler une place dans le débat sur les élections cet été en publiant différentes statistiques reliées aux recherches web des Canadiens. Une bonne idée, qui met toutefois en évidence les lacunes de Google au Canada par rapport aux États-Unis.

Qui a gagné le débat?
who won 1

who won 2

Si Google répond directement à la question lorsqu’on la pose en anglais, sans spécifier que notre recherche est canadienne (Donald Trump a gagné le premier débat des primaires républicaines, selon Google), la réponse proposée par Google est un peu moins convaincante en ce qui concerne le débat canadien. Les liens varient selon la formulation de la question, mais aucune réponse directe n’est proposée.

Quelles sont les promesses de Justin Trudeau?
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Ici, Google ne suggère que des articles du Huffington Post en guise de réponse. Les liens suivants sont généralement des articles parlant d’une promesse ou d’une autre. Contrairement à la question précédente où Google proposait une réponse précise, le moteur offre en gros le même genre de liens lorsqu’on recherche les promesses des candidats républicains aux États-Unis.

Quel âge avait Stephen Harper lorsqu’il a été élu pour la première fois?
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obama

Si Google est clair lorsqu’on pose la question au sujet de Barack Obama, le moteur redirige plutôt vers la page Wikipédia du premier ministre canadien lorsqu’on cherche l’âge de Stephen Harper à un moment précis. Pour les curieux, Stephen Harper avait 46 ans, 9 mois et 7 jours précisément lorsqu’il a été élu premier ministre du Canada pour la première fois.

Est-ce que Thomas Mulcair est marié?
mulcair

Première réponse claire de Google, qui nous apprend que le chef du NPD s’est marié à Catherine Pinhas en 1976. Le moteur de recherche est aussi clair aux États-Unis, évidemment. En français, la même question redirige vers la page Wikipédia de Thomas Mulcair.

Quel âge avait Pierre Elliott Trudeau lorsqu’il a été élu premier ministre?
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Ici aussi, Google se contente de diriger l’internaute vers la page Wikipédia de l’ancien premier ministre, alors que le moteur offre des réponses complètes lorsqu’on cherche d’anciens présidents américains. Pour les curieux, Pierre Elliott Trudeau avait 48 ans, 6 mois et 2 jours lorsqu’il a été élu pour la première fois en avril 1968.

Que veut dire GOP?
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Une question américaine s’est glissée dans la liste des questions canadiennes, alors que les Canadiens ont cherché cette semaine la signification des initiales du Grand Old Party, le Parti républicain aux États-Unis. Notons que Google aurait toutefois été capable de répondre à la même question à propos du NPD (mais pas en français).

Énorme surprise dans le monde d’Internet avec l’annonce, hier, que Google devient Alphabet.

Alphabet est le nouveau nom du conglomérat qui chapeautera l’ensemble des activités du géant de la recherche Internet.

Ce qu’il faut comprendre, dans un premier temps, c’est que le nom Google inc., en tant que compagnie publique cotée en bourse, va avoir un nouveau nom, Alphabet inc.

alphabet

Le nom Google ne disparaît pas. Le moteur de recherche continue de s’appeler Google. L’outil ne change donc pas de nom. C’est la maison-mère de l’ensemble des activités du groupe qui change de nom.

Ce qui a été annoncé hier, c’est la création d’une société au-dessus de Google. Google devient une filiale à part entière de cette société appelée Alphabet, qui chapeautera dorénavant l’ensemble des activités du groupe.

Concrètement, ce qui va changer, c’est que toutes les actions de Google inc. deviendront bientôt des actions d’Alphabet inc.

Symboliquement, le changement de nom reflète non seulement une refonte de la structure de Google, mais une affirmation du changement de cap du groupe vers l’innovation tous azimuts.

Ce que cache un nom

On peut dire que Google était à l’étroit avec son nom.

Vous savez, en moins de 20 ans, le nom Google est devenu un synonyme du web pour bien des gens.

Mais le web, en 20 ans, n’est devenu qu’une simple petite portion de la révolution numérique en cours, qui est beaucoup plus grande.

La révolution numérique, en ce moment, c’est l’Internet des objets, ce sont les données massives, les voitures autonomes, la réalité virtuelle, la santé branchée.

Ce changement de nom ne fait que clarifier son rôle : Google est une société de portefeuille de compagnies en haute technologie numérique.

Google était à l’étroit parce que son nom est associé au moteur de recherche. Ça faisait de l’ombre aux autres innovations. En changeant de nom, Google donne de la visibilité aux autres compagnies qu’elle possède.

Google devient une filiale qui reste donc responsable du moteur de recherche et de la publicité en ligne, de la cartographie avec Google Map, de YouTube et du système d’exploitation mobile Android.

Ce qui va être nouveau pour bien des gens, c’est de découvrir toutes les autres compagnies que Google a acquises au fil du temps.

Je vais juste vous rappeler les plus récentes, les lecteurs de Triplex les connaissent bien :

  • Calico, une compagnie fondée il y a un peu plus d’un an axée sur les mégadonnées en recherche de maladies et avec le mandat de découvrir ni plus ni moins comment prolonger la vie.
  • Boston Dynamics, une compagnie achetée, connue pour ses robots utilisés par la DARPA, le bras « recherche et développement » de l’armée américaine.
  • DeepMind, une compagnie britannique spécialisée en intelligence artificielle, et plus précisément en deep learning.
  • Fiber, le fournisseur d’accès Internet ultrarapide de 1 Gig
  • Nest, le thermostat connecté.

En changeant de nom de Google inc. à Alphabet inc., les dirigeants envoient un message clair que le web est devenu trop petit pour eux.

L’innovation numérique, aujourd’hui, dépasse Internet.

Ce qui s’en vient à grande vitesse et qui va changer nos vies, c’est ce que je nommais plus haut : le réseau des objets connectés dans nos maisons, l’automatisation des véhicules, la santé branchée, l’intelligence artificielle et la réalité augmentée.

Sortir de l’ombre de Google

La raison avancée par Google pour cette réorganisation est la mise en place d’une plus grande transparence pour plaire aux investisseurs. Il faut savoir que ces derniers sont souvent méfiants envers les projets de recherche de Google. Quelqu’un qui pense investir dans Google pense investir dans le moteur de recherche et la publicité. Pas dans des lunettes ou des lentilles de contact!

Maintenant que le nom est Alphabet, on sait clairement que c’est une société de portefeuille axée sur l’innovation technologique.

Ça laisse les coudées franches aux dirigeants pour faire d’autres acquisitions.

Un exemple. Il y a une rumeur qui court depuis quelques mois maintenant concernant l’acquisition de Twitter.

Twitter est en bourse depuis presque deux ans, et ça ne va pas très bien. Nombre de gens pensent que Google aurait intérêt à acheter Twitter.

Maintenant, avec Alphabet, cette hypothétique acquisition semble plus logique. Twitter serait juste une compagnie de plus dans le portefeuille d’Alphabet. Google et Twitter resteraient indépendants.

La nouvelle structure permettra de voir plus clairement qui fait quoi et avec quelle marge de manoeuvre.

À court terme, ce qu’on va voir, ce sont les résultats des compagnies parallèles, celles qui étaient dans l’ombre de Google.

On pense à Loon. Loon est un produit fou, ou qui semblait fou il y a quelques années, mais qui semble être la prochaine vache à lait du groupe.

Loon est un service de relais Internet par montgolfières. Ce sont d’immenses ballons qui flottent au-dessus de régions mal connectées à Internet, en Afrique et en Asie par exemple. Il y a un fort potentiel d’affaires pour aller connecter 1 milliard de personnes supplémentaires.

Il y a aussi Wing, un service de livraison par drone.

Ces deux produits, issus des laboratoires de recherche et développement de Google, n’ont plus vraiment rapport avec le moteur de recherche.

Ce laboratoire de recherche s’appelle Google X, et c’est une véritable pépinière d’innovations. C’est aussi de là qu’est sortie la voiture autonome Google Self-driving Car.

Maintenant, Alphabet va pouvoir détailler les avancées de tous ses produits de façon séparée.

Que peut-on espérer à long terme?

Une compagnie qui fonctionne bien est une compagnie qui suit bien sa mission : la mission de Google est de collecter toutes les informations qui existent en ligne.

Mais la technologie évolue tellement rapidement, et le web n’est maintenant plus qu’une partie de l’équation, alors, pour Google, à long terme, rester concentré sur le moteur de recherche est une limite.

En 10 ans, le marché a changé brutalement. Il y a maintenant des cellulaires, des tablettes, des montres connectées. Dans 10 ans, le web ne sera plus reconnaissable.

Google, le moteur de recherche, existera sûrement dans 10 ans, mais peut-être que le web sera moins important dans nos vies.

Avec Alphabet, la société de portefeuille peut voir venir les innovations, les provoquer même.

Alphabet ne sera jamais prisonnière d’un seul modèle d’affaires. Son modèle d’affaires est de faire l’acquisition ou de développer des compagnies innovantes. Certaines vont marcher, d’autres non.

Mais Alphabet ne sera pas contrainte par un seul modèle, celui de la recherche en ligne. Au fond, Google a simplement affiché sa diversité.

Attendez-vous à voir sortir de nouveaux noms de compagnies qui vont innover dans toutes les directions. D’où le nom Alphabet, pour toutes ces compagnies, présentes et à venir.

G, c’est pour Google.

Martin LessardL’illusion de sécurité en ligne

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 publié le 23 juillet 2015 à 15 h 13

Ciel! Les données de mon mari!

Le piratage du site de rencontre AshleyMadison.com, cette semaine, soulève de nouveau la question de la conservation et de la sécurité des données personnelles.

Ce site qui favorise les rencontres extra-conjugales a vu sa base de données de 37 millions de membres se faire pirater.

Pour mettre ce chiffre en perspective, c’est davantage que la population du Canada au complet.

ashleymadison

Le site se vante d’être très pointilleux sur la discrétion et l’anonymat, et maintenant, les pirates menacent de divulguer tous les noms en ligne.

Si un site qui met la vie privée au coeur de ses préoccupations se fait ainsi voler ses précieuses données, le doute s’installe quant à la réelle sécurité des données en ligne.

En tout cas, 37 millions de personnes vont peut-être le découvrir à leurs dépens.

Et vous n’avez rien vu encore

AshleyMadison.com n’est que la dernière d’une longue liste de cas de piratage de données personnelles.

Même le gouvernement américain a vu ses propres serveurs (ceux du Office of Personnel Management) se faire pirater, exposant ainsi 21 millions de dossiers personnels, a-t-on appris récemment.

Ces dossiers sont des enquêtes sur les antécédents des employés de l’État américain. Ils contiennent pratiquement tout sur leur vie en raison de la position critique qu’ils occupent dans l’organisation.

Le doute quant à la réelle sécurité des données en ligne se transforme maintenant en désespoir.

Les données sont-elles en sécurité en réseau? Tout ce qui est connecté est-il voué à être piraté un jour? Il semble que oui, et ce n’est qu’une question de temps.

Est-ce qu’on peut se rassurer avec les développements à venir?

Un journaliste de Wired a expliqué cette semaine comment sa voiture a pu être contrôlée à distance par des (amis) informaticiens.

wired2

Le journaliste a demandé à deux collègues de trouver un moyen de pirater sa voiture connectée. Ils ont réussi à arrêter sa voiture en plein milieu de l’autoroute.

La leçon est claire.

Cette société hyperconnectée dans laquelle nous entrons à toute allure est une passoire où les petits malins du clavier s’amuseront comme des petits fous.

En particulier cet Internet des objets qui se construit tout autour de nous. À moins d’un changement majeur dans sa façon de fonctionner, il ne sera pas plus sécuritaire que l’Internet des humains — et même potentiellement plus dangereux.

C’est ce qui explique pourquoi Symantec et Frost Data Capital ont annoncé, cette semaine, qu’elles allaient inclure dans leur incubateur de jeunes entreprises web ayant comme principale mission de chercher des solutions pour augmenter la sécurité de l’Internet des objets.

À ces menaces de dévoilement massif d’infidélités s’ajoutera, un jour, le sabotage massif d’objets connectés dans notre entourage immédiat. Le premier fait des coeurs brisés, le second brisera peut-être des vies. L’enjeu est aussi simple que ça.

Notre dépendance au réseau nuira peut-être à notre santé. Faudra-t-il coller un avertissement sur les routeurs vendus au pays?

Catherine MathysPeut-on encore sauver le web?

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 publié le 17 juillet 2015 à 13 h 01

Hossein Derakhshan ne reconnaît plus le web. Ce pionnier du web en Iran est le fondateur de l’un des premiers blogues en farsi. Il y a quelques années, il enregistrait près de 20 000 visites par jour sur sa page. Il connaissait le web, et le web le connaissait.

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Celui qu’on surnommait « le parrain du web » écrivait ses critiques du régime iranien à partir du Canada, où il étudiait la sociologie à l’Université de Toronto. Il a immigré ici quand le journal où il travaillait a été fermé par les autorités iraniennes. Il est devenu, par la suite, citoyen canadien. Dès 2001, il incitait les Iraniens à créer leurs propres sites. Une blogosphère iranienne est née, et le mouvement de protestation du pays a développé sa voie en ligne.

Puis, le blogueur a disparu. De la toile et du monde libre. Il a été emprisonné en 2008 pour une longue liste de motifs, dont la propagande contre le régime en place, la promotion de groupes révolutionnaires et des insultes à la religion. Détenu depuis deux ans, c’est en 2010 qu’il reçoit une sentence de 19 ans et demi de prison, qui sera plus tard réduite à 17 ans. Il a finalement été gracié par l’ayatollah Ali Khamenei après six ans de prison en novembre dernier.

Après six ans loin du web, il redécouvre une toile transformée. Et pas pour le mieux. Cette semaine, sur le site Medium, il décrit un web qu’il ne connaît plus et explique comment les changements qu’il constate devraient nous préoccuper. Voici les grandes lignes de ce long texte.

Comment tout a changé, et le web aussi

Bien sûr quand on retrouve la liberté après six ans de prison, tout a changé. Pour Derakhshan, tout est à redécouvrir, les sons, les odeurs, les couleurs de Téhéran, la ville qu’il connaissait pourtant si bien. Deux semaines après sa libération, il se remet à écrire. Et c’est là qu’il constate le plus de changements. Si six ans en prison, c’est une longue période de temps, écrit-il, c’est une ère entière sur le web.

Écrire sur le web n’a pas changé en soi. C’est la lecture, ou plutôt, la tentative d’être lu, qui a complètement changé. Il a vite compris qu’il devait passer par les médias sociaux pour amener les gens à ses textes. Il met un lien sur Facebook. Trois « j’aime ». Trois. Il a réalisé alors que tous ses efforts passés s’étaient évanouis, que son statut privilégié avait disparu. Il n’existait plus sur le web.

Les blogueurs, ces premières rock stars du web

En 2008, les blogueurs étaient les rock stars du web, selon lui. Lui-même au sommet de sa popularité, il se sentait comme un roi. Les gens, dit-il, lisaient ses billets attentivement, les commentaires étaient pertinents, même ceux des gens qui n’étaient pas d’accord.

À l’époque, rappelle-t-il, il n’y avait pas vraiment d’applications au sens où on l’entend aujourd’hui. Pas d’Instagram, pas de SnapChat, pas de Viber, pas de WhatsApp. Mais des blogues, beaucoup de blogues. C’est là que vivaient la pensée des gens, les nouvelles, les analyses.

Ce sont les événements du 11 septembre qui l’ont encouragé à démarrer un blogue, pour tenter de comprendre ce qui se passait. Il a même publié un guide pour aider d’autres internautes à faire comme lui. Il s’est vite forgé une réputation. Il était devenu une référence en Iran. Même à partir du Canada. Les blogues lui permettaient de rester en contact avec la réalité de son pays.

L’hyperlien, une monnaie d’échange

Derakhshan raconte qu’avant son emprisonnement, l’hyperlien était véritablement une monnaie d’échange. Pour lui, l’hyperlien représentait l’esprit ouvert, libre mais interconnecté du web. C’étaient les artères d’un réseau décentralisé. C’était des fenêtres dans la vie de gens qu’on ne connaissait pas, des ponts entre des points de vue divergents. Depuis sa sortie de prison, il constate la quasi-obsolescence de l’hyperlien.

De nos jours, l’hyperlien n’est qu’un autre objet du web, au même titre qu’une photo, qu’un texte ou autre. Selon lui, l’hyperlien n’a plus les pouvoirs qu’il a déjà eus. Il est plutôt relégué à une forme d’objectivation à la recherche de toujours plus de « j’aime ». Selon Derakhshan, les hyperliens sont les yeux du web. Une page sans hyperliens ne peut pas voir ce qui se passe en dehors de son univers fermé. Ce genre de changement a de grandes conséquences sur l’équilibre des pouvoirs en ligne.

Les nouveaux rois du web

Quand des sites comme Google ou Facebook permettent de lier des pages entre elles, ce sont elles qui redistribuent leur pouvoir à travers les liens des autres. Et la plupart du temps, ces réseaux sociaux nous encouragent à rester dans leur univers, ils limitent l’interaction avec le reste du web. Des initiatives comme Instant Articles, qui permet aux médias de publier directement leurs articles sur Facebook, en sont une illustration tangible. La conséquence, écrit-il, est que les pages web qui existent en dehors des médias sociaux se meurent.

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Derakhshan avait déjà remarqué le déclin du pouvoir des hyperliens avant son incarcération. Ils sont victimes, dit-il, du désir de nouveauté et de popularité. C’est la philosophie du flux. C’est comme ça qu’on se nourrit maintenant sur le web, à travers un flux continu d’information colligée par des algorithmes tenus secrets.

Ce que le flux implique, c’est qu’on n’a plus besoin de se rendre sur autant de sites, d’ouvrir autant d’onglets. On aurait même, dit-il, de moins en moins besoin d’un navigateur. Vous ouvrez Facebook ou Twitter et la montagne vient à vous. Les algorithmes ont choisi ce que vous alliez voir, selon votre historique ou celui de vos amis. Plus besoin de perdre son temps à chercher. Et dans un système de votation incarné par les « j’aime », les étoiles, les cœurs, c’est le statut de la personne qui va souvent l’emporter sur la substance de l’écrit.

Le règne de la nouveauté et de la popularité

Dans ce nouvel écosystème, la nouveauté et la popularité sont importantes. Les algorithmes nous servent donc souvent ce que nous avons déjà aimé. Toujours plus du même. Derakhshan s’inquiète de voir les sites de nouvelles organiser leur contenu selon ce même principe. Il ne mâche pas ses mots. Pour lui, cette façon de faire est une trahison profonde de la diversité qui accompagnait la vision originelle du web.

Selon Derakhshan, il ne fait aucun doute qu’il y a moins de diversité de thèmes et d’opinions sur le web aujourd’hui qu’avant son emprisonnement. Et le pouvoir qu’ont les nouveaux rois d’Internet, les réseaux sociaux, l’inquiète. Les blogues nous permettent de conserver les archives de nos écrits. Mais qu’en est-il si Facebook ou Twitter ne sont plus accessibles? Derakhshan pense surtout aux régimes comme celui en place en Iran qui pourraient décider de bloquer l’accès à ces services américains.

La centralisation de l’information à l’ère des réseaux sociaux a aussi une autre conséquence, souligne-t-il. Elle nous rend vulnérables dans notre relation aux gouvernements et aux grosses entreprises. La surveillance de nos activités sur le web est là pour rester. Autant s’y habituer. Et les pays qui ont de bonnes relations avec les Facebook et Twitter de ce monde en savent beaucoup plus long sur leurs citoyens que des pays comme l’Iran, qui pourtant contrôlent beaucoup plus l’accès à Internet. Ironique, n’est-ce pas? Quand Facebook vous connaît mieux que votre conjoint après 300 « j’aime », c’est que vos activités en ligne sont prévisibles. Pour Derakhshan, prévoir, c’est contrôler.

La disparition du texte

Mais Derakhshan termine sa réflexion en se demandant si son inquiétude est véritablement bien dirigée. Le plus grave n’est peut-être pas la mort de l’hyperlien ou même la centralisation de l’information. C’est peut-être la mort du texte. Il remarque à quel point le web est devenu le royaume de la vidéo. Il y a de moins en moins à lire et de plus en plus à visionner.

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Mais qu’est-ce qui est venu en premier? Les gens ont-ils changé leurs habitudes ou est-ce les réseaux sociaux qui ont changé les règles? On ne serait plus tant dans un « Internet-livre » qu’un « Internet-télévision ». Et ce dernier est beaucoup plus linéaire, passif, programmé et centré sur lui-même que le premier, décrie-t-il. Facebook est devenu une télévision personnelle avec une multitude de vidéos qui jouent toutes seules. Et nous restons captifs à l’intérieur du réseau social, qui continue de nous offrir ce qu’on pourrait aimer.

Ce n’est pas pour ce web-là que Derakhshan est allé en prison. Ce n’est pas l’avenir du web, selon lui. Si le web était jadis suffisamment puissant pour l’envoyer derrière les barreaux, il y voit maintenant essentiellement une source de divertissement. L’Iran ne prend même pas la peine de bloquer Instagram. Ce genre de site n’est pas pris au sérieux.

Derakhshan est nostalgique d’un web qui n’a pas peur des opinions divergentes et des longs textes qui ne prenaient pas autant de temps à écrire qu’à relayer sur les réseaux sociaux. Il faut sauver le web, dit-il. Qu’en pensez-vous?