Billets classés sous la catégorie « Innovation »

SXSW ambiance : j’écris ce blogue dans un café situé juste à côté de mon appartement-roulotte (ou serait-ce plutôt l’inverse) dans un quartier excentré d’Austin (le centre-ville est hors de prix durant le festival, et j’ai découvert un des meilleurs cafés d’Austin j’en suis certain). Ouvert il y a à peine six mois par deux jeunes gars, c’est la quintessence du café de troisième vague. Éco-rétro minimaliste, murs blancs, un comptoir à pâtisseries aussi spartiate que les pâtisseries en question sont excellentes. Ah oui! Ici, on ne fait pas que jouer des listes de lecture insignifiantes, on met des albums complets. Ce matin, huit heures, pendant que j’écris, c’est Giants steps de Coltrane.

Bruno Zamborlin est un geek heureux. Docteur en musique, il se passionne depuis longtemps à propos du concept de subversion et d’appropriation des instruments de musique.

téléchargement (14)

Si vous trouvez ça abstrait, pensez à la distorsion des guitares électriques. Ce qui a commencé comme un problème technique a été récupéré depuis par des millions de musiciens pour l’intégrer dans un des mouvements culturels les plus forts de la modernité : le rock.

C’est aussi en quelque sorte le cas du tourne-disque. En Jamaïque, puis dans le Bronx, au début des années 70, des jeunes hommes désoeuvrés se sont mis à détourner l’usage de la platine pour en faire un instrument à part entière. Le scratching était né, et avec lui le mouvement hip-hop (qui comporte aussi, on le sait, le rap, le breakdance et l’art du graffiti).

On pourrait également parler du grand compositeur américain John Cage, qui « piratait » des pianos en plaçant toutes sortes de pièces métalliques sur les cordes de l’instrument pour en changer le son.

(Et on pense même à Pete Townshend qui fracassait régulièrement ses guitares après ses spectacles, mais c’était davantage pour exprimer sa rage par rapport aux rénovations de sa maison qui n’avançaient pas et aussi (pourrait-on dire surtout) parce que ses guitares étaient toujours sous garantie lorsqu’il se permettait d’agir de la sorte. Enfin, c’est très compliqué cette histoire, ne nous égarons pas.)

IMG_0248-700x525

Bruno Zamborlin est donc un gentil geek comme on en rencontre par téra-octets à SXSW, qui se passionne pour l’appropriation d’instruments qui jalonnent l’histoire de la musique, et plus particulièrement pour les objets de tous les jours qu’il veut transformer en instruments de musique. On parle ici de n’importe quel objet. C’est l’idée derrière « Mogeens », une application pour téléphone cellulaire qui transforme littéralement l’environnement au complet en instrument de musique.

Comment? À l’aide d’un petit appareil semblable au micro de fréquences (ou pick-up) d’une guitare, que l’on peut brancher littéralement partout : à un arbre, à une auto, à un four, à une table à café et même… à un instrument lui-même.

Le petit objet, un transducteur, permet de capter les vibrations qu’un objet émet quand on tapote dessus. Le signal est transmis au cellulaire qui « joue » des notes à partir d’une banque de sons qu’on lui attribue. Le résultat est vraiment impressionnant. Dans la foulée de ce grand mouvement de ludification d’à peu près tout ce qui nous entoure, c’est un joueur important qui vient d’arriver.

Bien sûr, pour le monde de la musique concrète, ce n’est rien de nouveau. Des artistes contemporains planchent depuis longtemps sur ces concepts. Je me suis souvenu d’avoir vu une mise en scène complètement déjantée au Mois Multi à Québec, il y a des années, et où des étudiants de Robert Faguy du LANTISS (le Laboratoire des nouvelles technologies de l’image, du son et de la scène) de l’Université Laval avaient mis en scène des textes de Robert Gaudreau (en langue exploréenne). Leur travail consistait en partie à tirer des interactions des mouvements de comédiens muets avec des pistes de son déclenchées justement par la gestuelle.

Avec Mogeens, cependant, comme dans le cas de presque toutes les applications qu’on nous présente à SXSW, c’est la technique qui s’efface derrière l’intuition et la prise en main facile. Pas étonnant que le bidule ait été un succès sur la plateforme de sociofinancement Kickstarter et que l’entreprise emploie maintenant 10 personnes. Et après une présentation comme ça, on a vraiment le goût de sortir dehors et d’aller jouer dans notre environnement. Pas pire quand même pour un intellectuel, n’est-ce pas?

Le sexe est mort, vive la porn!

La phrase n’est pas de moi, mais d’un certain Brian Shuster. Plein de gens ont sûrement de très bonnes raisons de détester Brian Shuster. Premièrement parce que c’est l’inventeur des fameuses fenêtres publicitaires (ou pop-ups) qui polluent nos cybervies sur l’autoroute de l’information. Et deuxièmement, parce qu’il aurait injustement facturé des sommes supplémentaires à des abonnés à ses nombreux sites pornographiques (il est d’ailleurs poursuivi en justice pour cette raison).

130410130126-brian-shuster-utherverse-620xa

Aujourd’hui, Shuster est un évangéliste, et sa bible s’appelle le « VR PORN » : la réalité virtuelle pornographique. Attachez vos jarretelles avec de la broche, ça brasse fort.

Sa thèse très « houellebecquienne » s’énonce comme suit:  lorsque l’industrie de la pornographie commencera à distribuer ses applications fonctionnant avec des lunettes de réalité virtuelle, ce sera la fin de la sexualité telle que nous la connaissons.

La possibilité de vivre des expériences virtuelles intimes à la première personne avec n’importe quel fantasme qui nous traverse l’esprit rendra tout simplement la « vieille sexualité » caduque.

Amour et proximité qui s’effritent, partenaires multiples dans des histoires qui ne fonctionnent pas, danger de contracter des MTS, tout ça est balayé du revers de la cravache avec ce nouveau monde qui nous rentrera dedans à Noël 2015, selon le principal intéressé.

La pornographie virtuelle, c’est selon Shuster la possibilité d’avoir accès au meilleur sexe possible jusqu’à la fin de nos jours.

Un genre de monde parallèle où les gens se rencontreront en ligne par le truchement d’avatars, qui auront leurs parties intimes bardées de capteurs et d’appareils reproduisant « en mieux » (ce sont ses mots) les parties intimes de notre choix, le tout dans le confort de notre salon.

Il a, dit-il, déjà dévoilé sur sa plateforme Red Light Center des prototypes des services qu’il va offrir à des cobayes, et ce qu’il constate le rassure sur le fait que l’industrie de la pornographie virtuelle est sur le point de faire paraître l’industrie pornographique actuelle comme une relique du passé, un peu comme lorsqu’on regarde un vieux numéro jauni d’un Playboy.

Tout cela avec le ton posé et pas vraiment exultant d’un gars qui a l’air pas mal sûr de son affaire.

Les répercussions de ce nouveau type de sexualité, si elle voit le jour, sont, bien sûr, cataclysmiques.

On se rappellera d’ailleurs du très bon film belge Thomas est amoureux, réalisé en 2001 (quand même), et qui raconte en caméra subjective la vie d’un agoraphobe qui passe sa vie à avoir du sexe en ligne. Un film bien en avance sur son temps. ALERTE DIVUGÂCHAGE : à la fin du film, Thomas décide de quitter son appartement et on le voit ouvrir la porte pour sortir dans une lumière aveuglante.

À la fin de la conférence, je me suis dit que si Brian Shuster avait scénarisé le film, il n’y aurait peut-être pas eu de lumière. J’aurais aussi voulu demander à Shuster s’il avait une conjointe. Pas eu le temps, je devais partir avant la fin de la période de questions.

Croisé : Avant la conférence du VR PORN, une manif d’étudiants en informatique qui protestaient contre la présence de plus en plus grande – un envahissement, comme ils la qualifient – de robots dotés d’une intelligence artificielle dans notre monde. En plein épicentre technologique, la manifestation avait des allures luddites, mais au-delà de la curiosité et du pittoresque de la chose, le message de ces jeunes était plus nuancé qu’il pourrait le paraître. Je vous en reparle bientôt. Maintenant, je cours regarder le film Gravity en réalité virtuelle. J’apporte aussi mes Gravol.

 

En entrevue lors de la préparation de l’émission hier soir – par 20 degrés sur la rue alors que nous arborions t-shirt et chemise d’été (pardon) -, un invité me disait à la blague que SXSW, c’était la pire chose pour la génération FOMO (l’acronyme pour «Fear of missing out», ou si vous préférez, la peur de manquer quelque chose). C’est drôle quand même, parce que SXSW, quand on s’arrête 1/1000e de seconde pour y penser (c’est le plus longtemps qu’on peut s’arrêter là-bas de toute façon), c’est l’endroit qui fait mentir la grande sagesse populaire voulant qu’Internet, ce ne soit pas la vraie vie. Parce que pendant quelques jours dans la capitale du Texas, la « vraie vie », c’est Internet, et vice-versa. Tout le monde se ressemble, est habillé pareil, a les mêmes références (un genre de centre commercial trempé dans la sauce Brooklyn). C’est aussi un endroit où les photos Instagram pullulent – le mot est faible -, et où le public est trop heureux de dire qu’il est au centre presque physique de ce qu’on appelle désormais « l’Internet ».

SXSW, c’est notre vie moderne, en concentré. Ce festival ne se dit pas « interactif » pour rien.

J’y ai rencontré Jean Bélanger, un franco-ontarien plus texan qu’un Texan, après une conférence portant sur la nature de la potion magique d’Austin, une des grandes réussites urbaines des 20 dernières années aux États-Unis (100 % d’augmentation de la population en… 20 ans). C’est d’ailleurs lui qui est à l’origine de ce succès. Arrivé en 1994 après 12 ans passés à Montréal, ce passionné de techno s’est spécialisé dans le démarrage d’entreprises. Il en a créé plusieurs depuis, mais il a aussi inspiré plusieurs jeunes à se lancer dans l’aventure. Il faut avoir du cran pour ce faire, lorsqu’on est loin des grands centres financiers comme New York ou San Francisco. Très engagé dans la vie économique de ce qui est devenu sa ville, il est un fier défenseur de la libre entreprise, avec néanmoins une grande sensibilité pour les investissements publics en éducation. Pour lui, la recette texane qui consiste à mettre de côté l’argent tiré des ressources naturelles pour le mettre dans un « bas de laine » en éducation, comme l’État texan le fait depuis longtemps, est un gage de développement économique. Il prêche par l’exemple, lui qui planche encore, la soixantaine bien sonnée, à des projets qui touchent le bitcoin. C’est un homme qui a de la gueule. Et il est aussi férocement contre toute forme de neutralité du net : c’est selon lui du gaspillage d’énergie. Il ne faut pas oublier qu’Austin, même si on la considère un peu comme un village gaulois, est tout de même au cœur du Texas.

Ça, c’était une heure dans ma journée. Alors que j’avais de la difficulté à me rappeler de mon déjeuner, j’étais tout de même content d’avoir manqué quelques dizaines de milliers d’ateliers et de ne pas avoir ramassé 267 dépliants annonçant chacun le grand soir techno en version olfactive 3D.

J’ai ensuite assisté à un atelier du géant de la Formule 1 McLaren qui démontrait, devant une salle bondée, toute l’ampleur d’un grand virage que la compagnie négocie à l’extérieur des circuits : celui de la santé. Dans un énoncé fleurant bon les discours techno-utopistes des grandes franchises hollywoodiennes, Geoff McGrath, le vice-président de la division McLaren Applied Technologies, a rappelé fort à propos que l’expertise développée par la société dans l’étude des interfaces homme-machine la prédispose tout naturellement à faire le pas vers le monde de la santé. Et pas avec n’importe qui : avec Glaxo Smith Kline, la plus grande entreprise pharmaceutique au monde. Au programme? Des capteurs pour faire des suivis dynamiques de patients lors d’études cliniques, des vêtements connectés qui génèrent des océans de données pour étudier des malades, données que la compagnie a appris à traiter en élaborant parmi les meilleurs systèmes de télémétrie de course au monde. On aura aussi compris que ce ne sont pas nécessairement les notions de médecine à deux vitesses qui empêchent les collectionneurs de records de dormir la nuit. Mais bon, ce n’est pas ce qu’on leur demande non plus.

Sinon, entre 35 entrevues sur des gens venus tout simplement s’inspirer sous le soleil, j’ai aussi assisté à des ateliers à la bizarrerie « tripative » , comme celui d’un DJ et d’un chercheur en neurosciences qui s’allient pour trouver les racines biologiques de la transe qui agite les gens qu’on voit se perdre sur les planchers de danse, en communion parfaite avec une musique partagée par des corps qui exultent. Comment? En « ploguant » les danseurs à des téléphones.

À l’extérieur de SXSW, la vie n’est peut-être pas encore complètement gobée par « l’Internet ». Mais ici, elle l’embrasse goulûment avec la langue.

 

Matthieu DugalSXSW : ça commence!

par

 publié le 13 mars 2015 à 8 h 26

Je profite de cette première publication en vue du festival SXSW pour remercier mes augustes collègues de Triplex de m’héberger sur leur prestigieux site. Pendant une semaine, nous serons donc quatre colocs ici. Pas besoin de vous dire que la domination du monde fait partie de notre programme.

Deuxième chose : même si La sphère couvre bien évidemment SXSW depuis le début de l’émission, en 2011, j’en serai à ma première participation à l’événement. Pas besoin de vous dire que je viens de passer les dernières semaines à pratiquer mon anglais.

Se préparer pour SXSW, dans un premier temps, consiste à paniquerBeaucoup. Il y aura 30 000 personnes sur place durant cinq jours. Nous avons une heure d’émission samedi. Ça va très bien.

Nous essaierons donc d’y voir clair avec des résumés de choses à voir. Ici, et .

Nous préparons des entrevues avec des Québécois de marque qui seront présents, parmi lesquels Sylvain Carle, directeur général de Founder Fuel, et ma collègue Sophie Bégin, chef de contenu des nouvelles écritures à Radio-Canada.

SXSW, une histoire impressionnante

En 21 ans d’existence, la série d’entrepreneurs ou de technologies qui ont fait leur apparition à SXSW est vraiment incroyable.

En 2012, par exemple, un jeune homme a été rajouté à la dernière minute à la liste des invités. Son nom? Kevin Systrom. Il venait parler d’une application qui, déjà à l’époque, devenait de plus en plus populaire : Instagram. Quelques semaines plus tard, Facebook déboursait 1 milliard de dollars pour acquérir cette dernière.

Si on retourne dans le temps, en 1996, la vague du moment s’appelait… le cédérom. Rappelons que cette année-là, Vincent Damphousse dominait sur le plan du nombre de points au Canadien de Montréal.

En 2001, c’est un certain Evan Williams qui était présent pour parler de sa nouvelle plateforme de blogue, Blogger. En 2006, le même Williams allait créer avec trois autres partenaires Twitter. Plus récemment, Evan Williams a créé une des plateformes les plus intéressantes du moment, Medium.

Il y a aussi des entrepreneurs de la trempe d’Elon Musk (PayPal, Tesla, SpaceX, Solarcity, Hyperloop) qui sont passés par Austin. On doit d’ailleurs cette citation à Austin : « Je veux mourir sur Mars, mais pas à l’atterrissage. »

Des technologies présentées à SXSW qui ont été des échecs

Oui, l’an dernier, le mot qui était sur toutes les lèvres, c’était Google Glass, les fameuses lunettes de Google. On avait d’ailleurs gentiment surnommé ceux qui les portaient glassholes (pas de traduction libre ici). Un an plus tard, dans un mélange d’indifférence et de controverse (les lunettes de Google avaient généré beaucoup de haine envers ceux qui les portaient), Google a abandonné ses lunettes.

L’an dernier, on a beaucoup parlé, à SXSW, de Félix et Paul, le duo montréalais qui a présenté le premier « film » réalisé pour les lunettes de réalité virtuelle Oculus Rift, Strangers with Patrick Watson. Depuis, les deux jeunes entrepreneurs ont réalisé des expériences de VR pour le film Wild (qui a pour vedette Reese Witherspoon) et travaillé avec le plus gros fabricant de produits électroniques du monde, Samsung, en collaboration avec le Cirque du Soleil, pour créer le film de présentation des nouvelles lunettes de réalité virtuelle du fabricant, les GEAR VR.

 Les tendances à surveiller à SXSW cette année

  • La réalité virtuelle et la réalité augmentée, évidemment.
  • L’auto connectée, l’auto sans conducteur, l’auto électrique. Alors qu’Apple et Android s’apprêtent à lancer les versions « auto » de leurs systèmes d’exploitation (Car Play, Android Auto), celles-ci suscitent déjà beaucoup de discussions.
  • L’avenir du jeu vidéo (près de 10 000 emplois au Québec seulement dans le domaine).
  • Les mégadonnées (big data) et la recherche médicale. À quelques jours du lancement de la nouvelle saison de formule 1, il faut souligner que le constructeur McLaren se dirige de plus en plus vers le monde de la santé avec des vêtements connectés au sein de sa (vaste) division McLaren Applied Technologies (MAT).

Et tout cela, ce n’est que la pointe du disque dur. Ça commence ce matin!

Pendant cette semaine de relâche, le cinéma Excentris et la maison de la culture du Plateau-Mont-Royal proposent La semaine dont vous êtes le héros, une série d’activités et de conférences autour des thèmes du cinéma, des jeux vidéo et de la créativité numérique. Triplex en a profité pour discuter avec Prune Lieutier, doctorante et directrice de conception chez Fonfon numérique, qui présente aujourd’hui une conférence sur la narration transmédia faisant partie de la programmation de l’événement.

Qu’est-ce que la narration transmédia?

Ne soyez pas gêné si vous ne le savez pas, c’est une notion quand même assez récente. Elle a été définie en 2003 par un professeur du MIT (Massachusetts Institute of Technology), Henry Jenkins. Son article Why the Matrix Matters analyse la franchise des films Matrix à travers le concept de narration transmédia : « Dans la forme idéale de la narration transmédia, chaque média fait ce qu’il fait de mieux. »

La narration transmédia, c’est raconter une histoire à travers plusieurs médias et supports. Pour mieux me l’expliquer, Prune Lieutier prend l’exemple de Sherlock, la série de la BBC avec Benedict Cumberbatch. En plus de son déploiement à la télévision, la BBC a également créé des blogues pour le Dr Watson et Sherlock, des faux extraits de reportages télé sur certains événements de la série, des comptes Twitter pour les personnages, etc. « C’est vraiment l’idée que plusieurs plateformes vont contribuer au même univers narratif. »

narration-transmedia

Il ne faut pas confondre la narration transmédia avec la simple adaptation d’une histoire dans un autre média. Mme Lieutier confirme que les séries Twilight ou Harry Potter, des séries de livres simplement transformées en films, ne sont pas du transmédia. Le cas de Batman, par exemple, n’en est pas non plus. Les bandes dessinées n’ont essentiellement rien à voir avec les films. « La narration transmédia, c’est une même histoire racontée à travers différents points de vue. »

Une histoire de collaboration

Ce type de narration est d’autant plus novateur qu’il implique souvent directement la communauté de fans. Que ce soit par des blogues ou par les réseaux sociaux, les fans d’une histoire contribuent à enrichir l’univers narratif mis en place.

Dans une conférence offerte à Paris en 2012, Jenkins expliquait sa vision de l’engagement du public et en particulier des fans. Selon lui, la narration transmédia favorise certains comportements comme la création d’œuvres originales connexes, l’intelligence collective au service de l’histoire ou encore certains gestes activistes, dans le cas de sujets plus politiques.

Le transmédia n’est donc pas une entreprise solitaire, ni dans sa création, ni dans sa diffusion. Mme Lieutier, pour son doctorat à l’UQAM, s’intéresse d’ailleurs à la façon dont la narration transmédia modifie les façons de travailler des créateurs. Contrairement à l’auteur d’un livre qui travaille essentiellement seul, non seulement l’auteur d’une histoire transmédia est obligé d’envisager le lecteur, mais il doit aussi travailler en équipe avec des concepteurs et des architectes narratifs.

Ultimement, ce que Mme Lieutier souhaite, c’est identifier des modèles de travail qui puissent être appliqués à l’école. « Moi, je crois beaucoup à ça, dans le domaine de l’éducation, d’arriver, par le ludique, à faire passer l’information factuelle. » Le transmédia permet une implication qui serait bénéfique à l’apprentissage et à l’engagement des élèves. En faisant référence aux créations des fans, Mme Lieutier mentionne qu’elle a rarement vu des adolescents écrire autant que dans un univers qu’ils connaissent et qu’ils aiment. « Ils produisent  des choses originales, ils produisent, ils écrivent, ça les implique. Ils produisent de la vidéo, des images, c’est très créatif. »

Vers une meilleure reconnaissance

Pour Prune Lieutier, Française d’origine, Montréal est un terreau fertile pour ce type de narration, notamment grâce à l’ONF qui réalise, depuis plusieurs années, des œuvres interactives qui font appel au transmédia. Elle cite en exemple Bear 71 et ses nombreuses déclinaisons. Selon Mme Lieutier, le Québec est vraiment reconnu à l’étranger pour son expertise.

bear-header

Malgré tout, selon elle, il manque de place pour la recherche et l’expérimentation en narration transmédia. Cela coûte habituellement très cher puisque cela implique plusieurs plateformes pour lesquelles il faut créer des contenus. Ce genre de storytelling reste donc essentiellement inaccessible pour de petites entreprises ou des OBNL. Les ressources disponibles ne sont pas dispensées en fonction de ce genre de projets.

Mme Lieutier s’identifie au Manifeste pour les nouvelles écritures publié par Le Devoir, à la fin 2013, et signé par une dizaine de créateurs numériques. Aujourd’hui, déplore-t-elle, les créateurs numériques ne sont pas reconnus comme des artistes. Les projets de narration transmédia ont donc de la difficulté à voir le jour. Ils répondent souvent à des commandes publiques ou publicitaires. Cependant, Mme Lieutier a espoir que le Plan culturel numérique améliorera un peu la situation.

Catherine MathysOù s’informe la génération Y?

par

 publié le 5 février 2015 à 15 h 22

Beaucoup de Québécois ont découvert Elizabeth Plank en écoutant Tout le monde en parle le 25 janvier dernier. Il s’agit de la rédactrice en chef du site Mic.com qui s’est distinguée en se retrouvant sur la liste des personnalités 30 under 30 de Forbes. C’était aussi l’occasion de découvrir un des médias qui s’adressent à la génération Y. Mic.com a le vent dans les voiles. En avril 2014, le site d’information doublait ses effectifs pour atteindre 40 employés. Âge moyen de ses lecteurs : 29 ans.

logo-fb

Un secteur en pleine expansion

Mic.com est un exemple, mais il y en a bien d’autres, et j’oserais même dire de plus en plus. Par exemple, les sites d’information Vox, BuzzFeed et Vice visent tous le même public : les jeunes nés entre 1980 et l’an 2000. Ces derniers représentent 78 millions d’Américains et environ 7 millions de Canadiens sur le marché du travail.

Aux États-Unis seulement, on estime que cette génération dépensera 200 milliards de dollars annuellement à compter de 2017. Ceci expliquant cela, on voit donc des millions de dollars investis dans toutes sortes d’entreprises médiatiques qui cherchent l’attention de cette clientèle. En septembre dernier, Vice Media a bénéficié d’investissements de 500 millions de dollars, un mois plus tôt, BuzzFeed recevait un montant de 50 millions de plus pour bonifier l’offre et la qualité de l’information proposée.

Le cas de Fusion

Un de ces médias que l’on voit émerger est Fusion, le fruit d’une association entre ABC et Univision. D’abord offert en chaîne télé depuis un peu plus d’un an, Fusion a lancé son site de nouvelles mardi dernier. Auparavant, le site web était simplement un complément à la chaîne télé. Maintenant, les deux veulent devenir des entités complémentaires. Au départ, Fusion visait les jeunes hispanophones, mais a rapidement décidé d’agrandir son auditoire pour inclure l’ensemble de la génération Y.

abc_fusion_logo_130508-300x300

Le site qu’on nous propose maintenant a été entièrement repensé avec de grosses pointures journalistiques pour asseoir la crédibilité du site. Sa rédactrice en chef, Jane Spencer, est une des membres fondatrices du site The Daily Beast.

Fusion propose six sections. La section nouvelle est dirigée par l’ex-directeur de NBCNews.com. Celle qui s’intitule Real Future s’intéresse aux technologies et est pilotée par Alexis Madrigal qui a fait sa marque avec les magazines The Atlantic et Wired. La section Justice se penchera sur des sujets ayant trait à l’activisme et aux politiques publiques, Pop and Culture portera sur la culture populaire, la section Sex and Life parlera de bien-être et Voices offrira une espèce de chronique d’opinion.

Un laboratoire d’innovation

La chaîne télé et le nouveau site communiquent entre eux et ont des contenus communs, mais leurs équipes sont séparées. Ils ont été pensés un peu comme des laboratoires d’innovation pour leurs cocréateurs ABC et Univision. L’idée est de tenter de circonscrire les champs d’intérêt de cette génération diversifiée et branchée. L’accent sera donc mis sur le développement de cet auditoire à travers des thématiques et des technologies adaptées à ses besoins.

Dans une entrevue accordée au magazine The Atlantic, Jane Spencer, la rédactrice en chef, affirme qu’elle voit Fusion comme une organisation de presse d’un nouveau genre. En visant la génération des 18-30 ans, ce média se penche davantage sur des sujets qui la préoccupent, comme la justice sociale ou la diversité culturelle. Ce sont les valeurs communes à cette génération qui guident les choix des reportages.

Un exemple de reportage nouveau genre

Quel genre de reportages retrouve-t-on sur le site de Fusion? Spencer cite l’exemple d’un article qui paraîtra cette semaine dans lequel la journaliste Anna Holmes aborde le sujet du harcèlement de rue à Mexico, mais d’une manière assez originale. Elle a travaillé avec l’artiste Tatyana Fazlalizadeh, entre autres, qui était la créatrice de l’œuvre d’art public Stop Telling Women to Smile à propos du même sujet, mais à Brooklyn cette fois-ci. Le résultat final est un genre de mélange entre journalisme, art public et activisme.

Bien sûr, fort de son association avec sa chaîne télé, le site mise beaucoup sur le contenu vidéo, mais, là aussi, il expérimente. Par exemple, on y retrouve des commentaires vidéo comme cet éditorial animé sur les préjugés raciaux de la police.

Fusion produit aussi beaucoup de très courtes vidéos qui peuvent être diffusées sur les médias sociaux. Le site a créé une série vidéo pour Instagram qui explore la façon dont notre monde changera d’ici 100 ans. Sa production vidéo passe également beaucoup par Vine pour expliquer les nouvelles en six secondes. Tout un contrat, mais ça marche!

Un territoire à explorer

Les millenials, comme on les appelle en langue anglaise, visitent davantage les plateformes comme Vine ou Instagram que les sites web. Fusion fait donc le pari de faire des échanges de contenu entre son site et les divers médias sociaux. YouTube fait d’ailleurs partie des médias sur lesquels le site concentre ses efforts. Il reste beaucoup de pain sur la planche pour ce média naissant, mais les premiers essais sont prometteurs.