Billets classés sous la catégorie « Films »

Catherine MathysRaconter des histoires à l’ère numérique

par

 publié le 22 octobre 2014 à 15 h 28

La semaine dernière, je parlais du FNC Pro et de la présentation de Félix Lajeunesse, ainsi que de leur film 3D à 360 degrés, Strangers with Patrick Watson. Dans le même après-midi, une autre présentation a attiré mon attention, soit celle de Julian McCrea de Portal Entertainment.

L’entreprise, basée à Londres, a été fondée en 2010. Elle n’avait à l’origine qu’une seule question en tête : « Comment Hitchcock raconterait-il une histoire de nos jours? » L’équipe de Portal Entertainment, composée de psychologues, d’auteurs ainsi que d’experts de l’expérience utilisateur et des technologies, ne pensait pas qu’Hitchcock aurait fait du cinéma. Elle croyait plutôt qu’il aurait mis au point une histoire qui utiliserait toutes les technologies d’aujourd’hui. C’est grâce à cette vision que Portal entertainment s’est mise à développer ce qu’elle appelle de l’immersive entertainment, soit du divertissement immersif, où l’auditoire participe au déroulement de l’histoire.

The craftsman : un thriller pour iPad en temps réel

portal

La tablette électronique, depuis que le grand public l’a adoptée, a surtout été considérée comme un médium de consultation plus qu’un outil d’interaction. Or, c’est précisément pour renverser cette perception que Portal a lancé l’an dernier son premier thriller interactif pour iPad, qui s’intitule The craftsman. L’application raconte une histoire en temps réel, pendant cinq jours, et l’utilisateur de l’iPad en devient le personnage principal.

Dans le scénario, Sophie Wellbeck, une femme au foyer esseulée, découvre l’inquiétant secret que son mari lui a caché. Elle se tourne donc vers nous, l’utilisateur, pour en savoir davantage. C’est ainsi qu’on se lance dans une course contre la montre qui dure l’entièreté des 5 jours. Pour vivre l’expérience le plus intensément possible, on nous conseille de garder notre tablette à portée de la main, de ne pas fermer toutes les lumières et de ne pas appeler le numéro de téléphone mentionné dans l’histoire. Le site de l’application indique qu’il y a autant d’expériences que d’utilisateurs et ce, grâce à la plateforme Immersion, mise au point par l’équipe de Portal.

L’application Immersion Go

Si l’histoire change selon l’utilisateur, c’est que l’application Immersion mesure ses expressions faciales pour personnaliser le contenu selon ses réactions. En fait, l’application mesure ces dernières selon cinq paramètres, soit le sourire, le dégoût, la confusion, la surprise et la valence, c’est-à-dire des états d’attraction ou de répulsion.

Julian McCrae a pu nous faire une démonstration de son application, lors de sa présentation. Il a d’abord sélectionné les images auxquelles il désirait réagir. La caméra de la tablette a ensuite détecté son visage. Elle pouvait l’analyser tant et aussi longtemps que Julian regardait l’extrait vidéo. S’il tournait la tête, l’extrait et la lecture de ses réactions s’arrêtaient. Une fois l’analyse terminée, on s’est retrouvé avec un schéma comme celui-ci.

20141014_165542-002

McCrae pense qu’une telle technologie peut contribuer au développement de nouveaux types de contenus. Elle aiderait les producteurs à voir si un auditoire réagit comme prévu à certains passages. Une question posée par l’une des personnes qui assistaient à la présentation est venue assombrir les perspectives d’avenir. En effet, la technologie nous était plutôt présentée comme une façon d’évaluer un projet créatif, mais pourrait-elle éventuellement conditionner l’écriture d’un scénario? Possiblement. Là-dessus, McCrae n’avait pas de réponses. Si des dérapages possibles sont à prévoir, cette application reste néanmoins très intéressante pour des productions interactives qui modulent l’histoire selon l’utilisateur. D’ailleurs, Portal développe deux nouveaux projets d’épouvante avec Warner Bros, une série pour appareils mobiles ainsi qu’un court film d’horreur pour les appareils de réalité virtuelle.

Nadia SeraioccoLa valeur des archives en cette ère numérique

par

 publié le 30 avril 2014 à 11 h 51

 

Source Wikicommons, Hannes Grobe.

Source Wikicommons, Hannes Grobe.

TMZ rapportait la semaine dernière qu’un ancien producteur de Jay-Z, Chauncey Mahan, aurait comploté pour extorquer de l’argent au célèbre rappeur. Mahan avait en sa possession des bandes maîtresses enregistrées entre 1998 et 2002 que l’on croyait disparues. Mahan demandait 100 000 $ pour rendre les bandes à l’artiste.

Quelle est la valeur de l’entreposage et de la préservation des archives?

Ces bandes ont une valeur de quelque 15 millions de dollars. Or, le producteur réclamait 100 000 $ pour les frais d’entreposage. Le précieux lot a finalement été récupéré pour 75 000 $ et une enquête est ouverte afin de déterminer s’il s’agissait réellement d’une action criminelle.

Mais comme l’explique Bobby Owsinski sur le site de Forbes, la chose est plus complexe. Si on écarte la question du vol potentiel, il faut tout de même prendre en compte l’effort que demande la préservation de ces archives sonores. Ces enregistrements étaient très probablement sur des bandes analogiques, ce qui implique qu’elles devaient être entreposées dans un lieu adapté aux normes d’archivage du support analogique. Si c’est le cas, le producteur aurait tout à fait raison de vouloir se débarrasser de ces enregistrements et de réclamer une compensation pour les frais encourus.

Que faire de tous ces contenus que l’on produit?

Cette histoire n’est qu’une autre anecdote dans le débat entourant l’archivage de la culture et de la transition de l’analogique au numérique. Il s’agit d’une question très large qui a des implications autant techniques que philosophiques et éthiques. Que faire avec tous ces sons, images et textes produits? Selon YouTube, 100 heures de vidéo seraient téléversées chaque minute et compressées dans un format qui ne conserve pas la qualité intégrale d’origine. Est-ce que cela suffit? Comment choisir ce qui doit être conservé ou non?

Préserver la mémoire et les supports originaux

Ces questions, posées depuis des années et qui n’ont toujours pas de réponse, surviennent également dans un contexte où l’on sabre le budget culturel. Car couper dans la culture ne signifie pas seulement couper les fonds aux artistes : c’est également réduire le budget des organisations dont le mandat est de préserver leurs œuvres. Conserver de la pellicule de film, des bandes audio ou même des livres exige un investissement afin d’assurer des conditions d’archivage idéales. Tous n’ont pas les moyens de Jay-Z pour archiver leurs créations. Les coupures progressives ont un impact direct sur l’histoire artistique.

Lorsque ces questions sont abordées, la réponse simple est que la numérisation est la solution pour faire face au problème d’espace et de température. Ce n’est malheureusement pas le cas. Paolo Cherchi Usai, directeur du National Screen and Sound Archive in Australia, a signé un essai fascinant intitulé « The death of cinema : history, cultural memory and the digital dark age ». En conclusion, il dresse un bilan de tous les problèmes qu’implique la numérisation : perte d’authenticité, impossibilité de tout transférer faute de moyens, mais aussi le fait qu’il n’existe pas de processus ou de normes pour archiver certains contenus comme le jeu vidéo et les œuvres d’art numériques.

La découverte récente d’œuvres de Warhol créées sur un ordinateur Amiga en est un exemple. Personne n’aurait été en mesure d’ouvrir ses fichiers si aucun lecteur de disquette, une technologie considérée vétuste, n’avait été préservé.

La numérisation est une solution, mais de toute évidence ce n’est pas encore la solution à tous les problèmes.

 

stopmo onf

Autrefois réservée aux animateurs patients et minutieux, l’animation image par image est maintenant à la portée de tous, surtout avec l’application iPad StopMo Studio, lancée aujourd’hui par l’Office national du film (ONF).

StopMo Studio est en fait une refonte majeure de l’application Pixstop, lancée par l’ONF il y a quelques années. Si la première version de l’application était simple et conçue surtout pour les jeunes, la mise à jour est beaucoup plus complète, avec de nombreuses fonctions avancées qui pourront même répondre aux besoins des utilisateurs plus expérimentés.

« Nous avons eu l’aide d’animateurs professionnels de l’ONF qui nous ont donné des conseils pour améliorer l’application tout au long de son développement », explique Matthieu Stréliski, directeur, développement des plateformes, à l’ONF.

Comment ça marche?
facile

À sa plus simple expression, StopMo Studio permet de prendre des photos avec son iPad et d’en tirer automatiquement un film d’animation.

Selon le dévouement de l’utilisateur, celui-ci peut ensuite ajuster la quantité d’images par seconde du film, superposer des images afin que le mouvement soit le plus fluide possible, importer des images externes, tourner des films en accéléré, ajouter des intertitres, etc.

Il est aussi possible d’enregistrer du son, d’ajouter de la musique et d’insérer des effets sonores tirés d’une banque de l’ONF. Quatre pistes sont offertes pour ceux qui désirent effectuer un certain montage audio.

audio

L’application est vraiment facile d’utilisation, mais aussi suffisamment complexe pour permettre de créer des films intéressants.

L’auteur de ces lignes a d’ailleurs créé son premier film – Un amour old fashioned, l’histoire d’un échec amoureux entre un scotch hautain et un amer aromatique déçu – en huit minutes seulement. Le film en question était toutefois plus un gage de la simplicité StopMo Studio que de son potentiel.

Pour montrer qu’il est possible de créer de petits bijoux avec l’application, l’ONF a demandé à l’animateur Patrick Bouchard de créer un court métrage d’animation, qui est bien plus convaincant :

StopMo Studio – Patrick Bouchard de Office national du film sur Vimeo.

StopMo Studio est offerte dans l’App Store d’Apple dès aujourd’hui pour 0,99 $, mais son prix devrait monter à 3,99 $. « L’application qu’on achète est complète, il n’y a pas d’achats intégrés pour débloquer des fonctions ensuite », précise toutefois Matthieu Stréliski.

StopMo Studio n’est pas la seule application du genre dans l’App Store, mais elle est certainement l’une des plus achevées, surtout si l’on considère son prix de vente.

Une version Android prévue
StopMo Studio est pour l’instant compatible avec iOS seulement, mais une version Android est déjà prévue. « On travaille là-dessus actuellement, nous rassure Matthieu Stréliski. La communauté Android est très importante, on doit offrir les deux. »

L’ONF a aussi d’autres plans pour StopMo Studio. « Nous avons des idées pour continuer le développement de l’application, mais nous allons attendre de voir quel usage les gens en font pour décider de la direction à prendre », explique le directeur.

En attendant, ceux qui souhaitent télécharger StopMo Studio peuvent le faire à partir de l’App Store directement.

Dans une recommandation au gouvernement australien, qui a été révélée ce matin par le site TorrentFreak, Google prévient les élus que toutes mesures antipiratage draconiennes pourraient s’avérer contre-productives (document original).

lettregoogleaustralie

À la place, propose Google, le gouvernement australien devrait promouvoir de nouveaux modèles d’affaires. Le piratage en ligne existe, dit Google, parce qu’il y a un problème de disponibilité des contenus légaux. Rendez accessibles les contenus légaux, à un coût raisonnable, et le téléchargement illégal devrait se tarir.

Dans ce sens, suggère Google, il est plus profitable pour un gouvernement d’encourager les nouveaux modèles d’affaires que de monter un programme répressif.

Le cas de la France

En France, un tel programme répressif s’est avéré inefficace. Le programme Hadopi (8,5 millions d’euros en 2013) a envoyé un million de courriels d’avertissements aux internautes qui auraient téléchargé illégalement des contenus. Plus de 140 000 lettres recommandées (à 4,19 euros/pièce) ont aussi été envoyées.

De tout ça,  ce sont entre 20 et 30 dossiers qui ont été examinés. Une seule personne a été condamnée (à une peine d’amende de 150 euros).

Hadopi

La voie de la répression n’est pas la moins coûteuse.

Un chantier pour occuper l’espace

Un chantier spécifiquement sur le droit d’auteur, comme prévu dans le plan stratégique culturel québécois déposé la semaine dernière, réfléchira à la façon d’occuper l’espace avec une offre numérique, selon des paramètres à déterminer.

Ce chantier sur le droit d’auteur sert à créer un lieu de concertation pour « proposer des solutions visant au respect du droit d’auteur en matière de diffusion dans l’univers numérique ».

Il est donc intéressant d’être à l’écoute de ce qui se fait ailleurs. Car emprunter une voie qui viserait à occuper l’espace par une surveillance des gens ne me semble pas une façon de se projeter correctement dans l’avenir.

Un chantier pour « occuper l’espace numérique » avec les contenus québécois doit développer les conditions pour qu’ils soient avant tout accessibles et à bon prix.

Le ministère de la Culture et des Communications du Québec a annoncé lundi sa stratégie culturelle numérique (PDF).

titre-scnq

Cette stratégie laisse grande place aux recommandations stratégiques pour le virage numérique de l’industrie culturelle québécoise déposées par la SODEC en 2011. Ces recommandations, que j’ai eu l’honneur de rédiger avec des membres de la SODEC, découlaient des multiples rencontres avec les gens de l’industrie culturelle en 2010 et en 2011.

Un constat inéluctable s’imposait : un contenu culturel qui n’est ni numérisé, ni diffusé en ligne, ni accessible sur les moteurs de recherches, ni agrégé par des sites ou sur les réseaux sociaux est un contenu qui n’existe pas aux yeux des consommateurs.

Le retard dans les pratiques numériques réduit la capacité des entreprises culturelles québécoises à faire concurrence à l’offre étrangère omniprésente.

Avec tout le talent qu’il y a ici, comment se fait-il que ce soit des Cyprien de France, des Netflix des États-Unis, des iPlayers de la BBC, des Opéras du Met diffusés en direct dans les cinémas d’ici qui se retrouvent à occuper notre temps de cerveau?

Ce n’est pas un problème de talent, mais de rayonnement. Il s’agit donc de se donner les moyens de conquérir l’espace numérique.

Pour occuper l’espace numérique

Dans la synthèse rédigée avec  la SODEC, nous avions proposé trois chantiers : un pour combler le retard, un pour soutenir les forces en place, et un autre pour innover et se tourner vers l’avenir.

Chaque chantier était traversé des trois axes d’interventions : enrichir l’offre de contenu, accroître la visibilité des contenus et offrir des incitatifs propices au développement du numérique.

Je ne peux que constater que le gouvernement a suivi la même approche et le milieu culturel québécois doit être aujourd’hui satisfait que leurs requêtes soient ainsi bien encadrées.

cadreMCC

De ce cadre de référence, je retiens deux points qui me tiennent à cœur.

La culture doit passer par le numérique

Numériser l’offre culturelle existante, c’est l’ouvrir à sa circulation en ligne. Les trésors culturels du passé et du présent doivent être rendus accessibles sur les nouveaux canaux. Ce qui implique de repenser certaines méthodes et  modèles d’affaires.

Par exemple :

  • Série noire traîne de la patte dans les cotes d’écoute à la télé? Pourquoi ne pas avoir téléchargé toute la série d’un coup sur Tout.tv? Netflix l’a fait pour House of Cards et la série se porte très bien.
  • Une production théâtrale ou une performance artistique pourrait être vue partout au Québec dans les salles de cinéma rajeunies pour l’occasion. Comme disait Monique Savoie de la SAT, c’est le début de la « démontréalisation » de la culture.

Favoriser une culture numérique

Pour favoriser des pratiques émergentes et inédites, il faut encourager la collaboration entre les acteurs de la chaîne et le transfert de connaissance. Il est impératif de réussir à sortir du carcan traditionnel du chacun pour soi.

Je proposais à l’époque l’idée d’un SODEC Lab (l’expression n’a pas été retenue) qui serait un pôle d’innovation pour expérimenter. L’idée, tirée de la culture web, consiste à brasser les savoir-faire et susciter la concertation, de façon à générer des projets collaboratifs plutôt que concurrentiels (c’est le point 3c du cadre stratégique actuel).

Ce « laboratoire » associait toute subvention ou aide à la condition expresse que les mandataires reviennent impérativement partager leur expérience et leur savoir sous forme de document et de présentation ouverte à tous.

Ce niveau de détail est évidemment trop tactique pour être intégré dans le plan stratégique du ministère, mais il donne bien le ton : les leviers qui permettront au Québec de développer une économie du savoir basée sur la créativité passent par toute la population.