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Martin LessardErreur 404 pour la francophonie

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 publié le 28 janvier 2016 à 11 h 38

À quoi peut bien servir l’aide directe ou indirecte à Wikipédia pour la francophonie? À éviter que le français ne soit écarté comme langue sérieuse.

Encyclopédie contre encyclopédie

Mardi dernier, dans Le Devoir, M. Dufresne, éditeur de l’Encyclopédie de l’Agora, a lancé un cri d’indignation à propos de Wikipédia.

Il en a contre les gens qui font l’éloge inconditionnel de l’encyclopédie libre, nommément Pierre Graveline, directeur général de la Fondation Lionel-Groulx, qui appelle à ne pas « manquer le bateau de la plus grande entreprise de partage et de diffusion des connaissances de l’histoire de l’humanité ».

Wikipédia, écrit M. Dufresne, est une « oeuvre commune dans laquelle tous les citoyens du monde se reconnaissent en tant qu’individus, mais à condition d’être complices d’une mise à l’écart de tout sentiment d’appartenance à des groupes nationaux et idéologiques ».

Selon lui, cela entraîne « l’élimination des jugements de valeur au profit des faits nus (ou prétendus tels) [avec] pour effets secondaires d’empêcher l’apparition de tout mouvement d’opposition à l’empire [américain] ».

C’est le principe de neutralité et d’objectivité emprunté aux journalistes qui crée cet effet secondaire dont parle M. Dufresne.

Il aurait souhaité plutôt l’établissement d’un réseau mondial d’encyclopédies nationales qui redonneraient leur souveraineté aux nations et laisseraient s’exprimer de véritables points de vue, et non pas un consensus despotique.

Malheureusement, M. Dufresne se trompe de combat.

Le siècle de l’éblouissement

Son Encyclopédie de l’Agora est bien fille de l’Encyclopédie de Diderot, la première à être éditée en français, entre 1751 et 1772.

Diderot utilisait son encyclopédie pour faire passer l’esprit des Lumières dans une époque sombre. L’Encyclopédie de l’Agora est dans la même veine.

Wikipédia est d’une tout autre nature et d’une tout autre époque. Wikipédia est fille du dictionnaire à une époque non pas sombre, mais complètement aveuglante.

Nous sommes dans le siècle de l’éblouissement. Le problème de l’accès au contenu a été définitivement résolu. Le problème réside maintenant dans le type et la qualité des contenus auxquels on a accès.

Wikipédia est un fil d’Ariane auquel la population se raccroche quand il est aveuglé par autant de contenus. C’est le premier accès à la connaissance.

Nous espérions tous que ce soit plutôt l’Encyclopédie de l’Agora, le Larousse, les sources universitaires ou les revues scientifiques, mais ce n’est pas le cas.

Quand un site web comme Wikipédia fait partie des sites les plus consultés sur la toile, ce n’est pas le temps de disperser ses billes. C’est cette encyclopédie qu’il faut aider.

Une source hors ligne est une source hors jeu

Les mises en garde de M. Dufresne tiennent toujours. Mais il est mille fois plus dommageable qu’un francophone qui fait l’effort de chercher par lui-même à acquérir une connaissance soit laissé en plan.

Wikipédia francophone contient 3000 articles de moins que Wikipédia anglophone. Quand un francophone commence sa recherche, il a plus de chance de trouver une source sur Wikipedia anglophone, excellent au demeurant.

Lentement, un à un, ces demandeurs de connaissance comprennent que la langue anglaise est la seule qui les émancipe de leur condition d’ignorant. Ils apprennent que leur propre langue est un filtre qui les empêche de saisir le monde et de le comprendre.

Une source francophone qu’on ne trouve pas est une source qui n’existe pas. Tel est le lot du siècle de l’éblouissement.

Aussi critiquable que Wikipédia puisse l’être, elle est le premier pas dans la recherche de la connaissance, le tremplin vers d’autres sources comme l’Encyclopédie de l’Agora, le Larousse, les sources universitaires ou les revues scientifiques, justement.

La Francophonie, comme organisation, souhaite fêter les « 220 millions de francophones sur les 5 continents […] à travers des concours de mots, des spectacles, des festivals de films, des rencontres littéraires, des rendez-vous gastronomiques, des expositions artistiques ».

Mais qu’en est-il du numérique, ce sixième continent?

Si la Francophonie n’encourage pas d’une de façon directe ou indirecte la création d’articles sur Wikipédia, elle ne joue pas son rôle.

Chaque erreur 404 (« page web non trouvée ») qu’un francophone rencontre est une occasion manquée d’être éduqué dans sa langue.

Catherine MathysLa technologie : amie ou ennemie des enfants?

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 publié le 29 septembre 2015 à 16 h 46

Ça se passe à Londres à l’école Acorn. Là, on offre aux élèves un environnement sans aucune technologie. Pas de téléphones intelligents, pas de tablettes, pas de tableaux interactifs ni même de téléviseurs. Et ça ne s’arrête pas là. Les parents qui inscrivent leurs enfants à cette école doivent suivre le même régime à la maison, loin des ordinateurs ou de tout type d’écran. Un peu extrême, vous ne trouvez pas?

Un régime très strict

L’école en question a vu le jour en 2013. Avec des frais de plus de 16 000 $ par année, disons qu’il s’agit d’un luxe que peu de parents peuvent s’offrir. D’ailleurs, ils ne sont que 42 élèves à fréquenter l’établissement.

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L’école répond aux besoins des parents inquiets de l’effet des technologies sur le développement de leurs enfants. Ici, toute forme de technologie est interdite aux jeunes enfants. À l’adolescence, on en permet une intégration graduelle. Mais les règles de l’école sont claires : pas de télévision avant 12 ans. Après cet âge? Seulement des documentaires approuvés par les parents. Pas de films pour les moins de 14 ans et pas d’Internet pour les moins de 16 ans. L’usage des ordinateurs ne peut se faire que dans le contexte scolaire, et ce, seulement pour les plus de 14 ans.

Frustrés, les élèves? Bien sûr, un peu. Surtout ceux qui ont connu un autre contexte scolaire auparavant. Dans un groupe de 6 élèves de 12 à 14 ans, 4 d’entre eux préféreraient avoir plus souvent accès aux nouvelles technologies.

La peur des parents

Les parents interviewés dans l’article sont pourtant technophiles. Cette situation n’est pas sans faire penser à tous ces employés de la Silicon Valley qui préfèrent envoyer leurs enfants dans ce genre d’école. Ces parents ont-ils raison de s’inquiéter?

En tous cas, ces préoccupations refont souvent surface dans les médias, et les études sur le sujet semblent se multiplier. Plus tôt ce mois-ci, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a publié une vaste étude qui indique non seulement que l’utilisation de la technologie en classe n’améliorerait pas l’apprentissage, mais que l’utilisation fréquente de l’ordinateur aurait même un effet négatif sur les résultats scolaires.

« En dépit de l’omniprésence des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans notre vie quotidienne, celles-ci ne sont pas encore si largement répandues dans les cadres formels d’éducation. Néanmoins, lorsqu’elles sont utilisées en classe, leur incidence sur la performance des élèves est mitigée, dans le meilleur des cas. En effet, selon les résultats de l’enquête PISA (Programme international de l’OCDE pour le suivi des acquis des élèves), les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les TIC dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences. »

Voilà qui ne calmera sûrement pas les inquiétudes des parents.

A-t-on raison de s’inquiéter?

Quand on a des enfants, il n’est pas difficile de trouver des sources d’inquiétude. Celles qui concernent les effets de la technologie sur les jeunes sont à la fois physiques et comportementales.

Source d’inquiétude no 1 : la technologie et le cerveau

La technologie changerait la façon dont le cerveau fonctionne. Cet article mentionne qu’elle peut, entre autres, avoir un effet sur la capacité d’attention et la mémoire.

Source d’inquiétude no 2 : la technologie et l’empathie

Une étude s’est penchée sur la capacité des enfants à interpréter les émotions et les indices non verbaux. Ceux qui n’avaient pas accès à la technologie semblaient mieux faire.

Source d’inquiétude no 3 : la technologie et la sécurité

Dans 82 % des crimes sexuels contre les enfants qui ont lieu en ligne, les prédateurs prennent l’information sur leurs prochaines victimes sur les réseaux sociaux. Il y a aussi les cas de cyberintimidation, qui concerneraient un quart des adolescents.

Source d’inquiétude no 4 : la technologie et l’obésité

L’obésité serait en hausse chez les enfants aux États-Unis, et la technologie serait en partie à blâmer. Ça semble être la même chose chez nous.

 Et vous?

Cela dit, le secret n’est-il pas dans une utilisation modérée des technologies? En coupant complètement l’accès aux technologies, ces préoccupations ne sont-elles pas remplacées par d’autres? Si une grande partie de la socialisation des jeunes passe maintenant par la technologie, n’est-ce pas les isoler que de les empêcher de communiquer de cette manière? Une fois le régime minceur terminé, l’enfant pourra-t-il rattraper son retard technologique? Bref, ce n’est pas si simple comme question. Et vous, comment trouvez-vous votre équilibre?

 

Martin LessardUn crime de lèse-connexion

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 publié le 4 juin 2015 à 15 h 05

Quand le professeur de sciences, Dean Liptak, en Floride, décidait qu’il en avait assez des étudiants qui ne portent aucune attention à son cours à cause de leur téléphone, il allumait son outil de brouillage radio pour perturber les ondes cellulaires de sa classe.

Devenus inutiles, les téléphones ne pouvaient plus détourner l’attention de ses élèves.

Par contre, il a attiré aussitôt l’attention de la compagnie de télécommunication qui a noté cette perturbation venant de cette école secondaire.

Source Keoni Cabral

Source Keoni Cabral

Charlemagne et le 911

L’usage d’un brouilleur d’onde est un crime fédéral aux États-Unis.

Même si l’intention du professeur était de remettre les élèves sur le droit chemin, la compagnie ne le voyait pas du même oeil. Le porte-parole de l’école non plus. Le professeur a écopé d’une suspension de 5 jours sans solde, a-t-on annoncé cette semaine.

Car voyez-vous, les étudiants ne pouvaient plus « signaler le 911″, ce numéro d’urgence, lui a-t-on dit.

Je vous laisse le soin de méditer sur ce nouveau droit dont tant de générations d’élèves depuis Charlemagne ont été privé.

Bruits et textos

Dans la tête du professeur, et probablement dans celles de nombreux autres professeurs aujourd’hui, l’entrée des technologies de communication à l’école est synonyme d’une perte d’attention et de distraction absolue.

Voir toutes ces petites têtes plongées dans leur cellulaire ou leur ordinateur est plutôt ingrat, il faut l’avouer, pour ces professionnels de la transmission du savoir.

Cette question de l’attention en classe n’est pourtant pas nouvelle. Les jeunes ont toujours, sans technologie aucune, été capables d’être dans la lune simplement en gribouillant les marges de leur cahier.

Les professeurs vous diront que l’ampleur de la distraction apportée par le numérique est sans précédent.

Et pourtant, on peut se demander si ce n’est pas plutôt un symptôme plutôt que le problème lui-même.

L’attention rebelle

Sans vouloir diminuer la difficulté d’enseigner à une classe d’élèves qui auraient le nez collé sur leur écran, Yves Citton, auteur de Pour une écologie de l’attention propose une autre interprétation au manque d’attention en classe.

L’attention ne s’opposerait pas à la distraction. Il serait plutôt un rapport d’autorité. Le professeur s’attend à avoir 100% de l’attention de ses élèves, mais il en est autrement.

« Le reproche de distraction, par exemple des professeurs vis-à-vis des élèves qui seraient trop dissipés, ne cache pas un défaut de concentration, mais un manque de concentration vis-à-vis de ce à quoi ces enseignants voudraient que les élèves en question soient attentifs. Ce qu’on appelle distraction est souvent une attention rebelle, indisciplinée. Accuser l’autre d’être distrait, c’est une façon d’imposer son pouvoir dès lors que celui-ci est menacé, et donc au final tenter d’imposer une redistribution de l’attention en sa faveur. » (source)

Imaginer le professeur comme étant dans une arène où il doit combattre pour capturer l’attention du public n’est pas une image orthodoxe, il va sans dire.

Mais l’image permet de déplier un rapport au réel que la technologie fait émerger au grand jour. Nous n’avons jamais été totalement attentifs à 100% à quoi que ce soit.

Comme le suggère Yves Citton, il faudrait aujourd’hui éduquer à trier ce qui est « souhaitable, désirable, utile voire indispensable et ce que l’on peut véritablement faire ».

« L’attention rebelle » peut être perçue comme un mal. Il peut aussi être apprivoisé et être utile autrement.

Réprimer cette attention rebelle par un brouillage des ondes dans la classe n’évoque que le rapport autoritaire avec le professeur.

Cette distraction évitable

La distraction venant de la technologie ne sera plus une fatalité quant on en comprendra bien les ressorts.

De la même manière que le professeur peut être distrait par la pensée de l’épicerie qu’il doit faire le soir ou la pelouse qu’il doit tondre, les jeunes peuvent se demander si un ami a répondu à son message Facebook ou qui a aimé son image instagram. Chacun ses sujets d’intérêts!

Une étude d’un professeur de psychologie suggère d’insérer une « pause techno » à intervalles réguliers, question de relâcher la tension d’une attention soutenue et reconnaître que nous avons d’autres sujets d’attention.

D’ailleurs, dit-il, les notifications de notre mobile ne font pas toujours plus de tort à notre concentration que cette petite voix pressante dans notre tête, trépignant d’impatience pour connaître ce que notre réseau social est en train de s’échanger à l’instant même.

C’est peut-être là un début de réponse, même imparfaite, qui prend en compte qu’une attention à 100% n’a jamais existé.

Tous les professeurs que j’ai rencontrés au colloque de Clair 2015 aiment, adorent la technologie (voir mon billet d’hier). Toutefois, aucun ne croit que la technologie passe avant la mission pédagogique.

Des tableaux blancs interactifs (TBI) en classe? Un tel outil utilisé avec le même contexte traditionnel (cours magistral) ne change pas grand-chose.

Et les tablettes? L’outil n’est pas une fin en soi, c’est l’approche pédagogique qui fait la différence.

Mais avec une tablette, déjà, l’élève peut apprendre à son rythme (et ce, souvent de façon agréable). Et le professeur peut suivre plus facilement sa progression ou voir quelles sont ses difficultés.

L’outil permet donc de modifier le contexte d’apprentissage.

Durant le colloque de Clair, j’ai rencontré des élèves qui m’ont expliqué combien ils aimaient tout à coup faire leurs exercices de math ou de français non seulement à l’école, mais aussi à la maison

Tant mieux.

C’est le credo de ceux qui croient à la technologie en classe : mettre l’apprenant au centre de son apprentissage.

La technologie ouvre toute sorte de nouvelles perspectives: ludification, classe inversée, cours massif en ligne (MOOC), école en réseau.

Mais peut-on dire que ces changements apportent réellement quelque chose de positif aux élèves?

Le changement en milieu scolaire

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Sorti en 2014, ce livre écrit par Marc-André Girard, spécialisé en gestion du changement, propose un tour d’horizon pour justifier un changement vers, entre autres, les nouvelles technologies en classe.

Ce livre présuppose en amont que la technologie permet d’arriver à des fins pédagogiques. Ce raccourci fait en sorte que ce livre ne s’adresse réellement qu’aux convertis.

Mais Girard cite plusieurs faits qui motivent ce raccourci, dont ceux-ci :

  • l’information dans la société est maintenant omniprésente;
  • l’école n’a pas plus le monopole de l’instruction;
  • le réseautage scolaire ou extrascolaire devient la nouvelle salle de classe.

Dans un tel contexte, affirme-t-il, non seulement le changement de modèle scolaire est nécessaire, mais il permet de restituer son rôle à l’école et, donc, le leur, aux enseignants.

L’école doit devenir un lieu de socialisation (où on apprend à vivre ensemble) et d’éducation (où on apprend le discernement). Cependant, elle doit accepter d’avoir perdu sa place comme lieu privilégié de l’instruction (soit de la transmission des connaissances).

L’auteur déplore que la formation à l’intégration des technologies en pédagogie dans la formation des enseignants laisse à désirer. À ce constat s’ajoutent des forces réfractrices qui selon lui empêchent le changement plutôt que de le soutenir. Pourtant, écrit-il, « le monde de l’éducation est le monde des possibilités. [Et ce] monde est aspiré par un impératif de changement […] »!

Soit. Mais la question demeure : un tel changement permet-il l’amélioration durable de la réussite des élèves?

Tournons-nous vers un autre livre qui s’attarde à cette question.

Légendes pédagogiques

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Ce livre, écrit par Normand Baillargeon, me semble incontournable dans cette réflexion.

Sorti en 2013, et sous-titré « L’autodéfense intellectuelle en éducation », il apporte des arguments contre les « changements pour faire des changements ».

Pour être précis, Baillargeon n’a rien contre les changements ou de nouvelles approches. Il affirme simplement qu’il faut s’appuyer sur des études qui en démontrent ou en infirment l’efficacité.

Pour lui, c’est la science qui doit trancher : l’éducation doit être fondée sur des preuves.

Il passe en revue plus d’une dizaine de mythes pédagogiques, dont la théorie des intelligences multiples« , la gymnastique du cerveau et les NTIC qui révolutionneraient l’éducation.

Il s’appuie sur des études (et des métaétudes) pour décrier certaines approches pédagogiques qui ne sont pas capables d’appuyer leurs promesses sur des chiffres (et ce, parfois, à plusieurs reprises).

Les NTIC révolutionnent l’éducation? Minute, papillon! Tant qu’on ne dispose pas de preuve à grande échelle que les NTIC révolutionnent quoi que ce soit, Baillargeon prône le scepticisme.

Il donne évidemment comme exemple le déploiement des TBI à grande échelle, qui était, selon lui, une mauvaise utilisation des fonds publics.

Les enseignants qui s’intéressent à la technologie en classe, comme ceux que j’ai rencontrés à Clair 2015, ne seraient pas en désaccord avec lui.

Baillargeon ne dit pas qu’il faut tout rejeter en bloc, mais que, avant d’étendre à tous ces nouvelles approches, il faut au moins les tester et les mesurer à petite échelle.

Il s’inquiète surtout des puissantes logiques commerciales qui sont à l’oeuvre dans les propositions technologiques et il lui importe d’éviter de « succomber aux chants des sirènes technophiles ».

Et c’est, selon moi, ce que les participants de Clair 2015 étaient venus faire : voir par eux-mêmes ce que les autres avaient testé de première main dans leurs classes.

S’injecter de la techno dans les veines

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Il faut savoir aussi que les professeurs venus à Clair ont souvent d’abord testé sur eux-mêmes ces technologies. Ils ont bien vu comment la technologie pouvait les aider à parfaire leur propre formation.

Internet, les outils mobiles et les réseaux sociaux mettent ces professeurs en lien les uns avec les autres pour s’échanger des stratégies pédagogiques innovantes.

S’ils voient que cela marche pour eux, il est normal qu’ils tentent de voir comment ces avantages peuvent aussi s’appliquer à leurs élèves.

Alors? Un tel changement permet-il l’amélioration durable de la réussite éducative des élèves? Cela dépend de ce qu’on veut mesurer.

Comme je mentionnais dans mon billet hier, « tout ce qui est mesuré n’est peut-être pas important et tout ce qui est important n’est peut-être pas mesurable ».

Plus qu’un débat sur la technologie en classe ou non, j’ai l’impression que sa seule présence en milieu scolaire provoque cette (sempiternelle?) question : que mesure-t-on réellement?

C’est dans un troisième livre, dont j’aurai peut-être l’occasion de vous parler plus en profondeur une autre fois, qu’on trouve un début de réponse.

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Dans l’être et l’écran, Stéphane Vial dit que le numérique modifie les structures de notre perception. Il ne change pas nécessairement notre être, mais il change assurément la perception que l’on a du monde et de soi-même.

La technologie, dit-il en substance, nous a accompagnés de tout temps. Et cette fois-ci, encore, elle change la perception que nous avons de ce qui nous entoure. Ce changement de perception est réel.

Il est donc normal de se demander si l’école permet de s’ajuster à ce recadrage en cours. Et de quelle façon le mesurer…

Martin LessardClair 2015, épicentre d’une nouvelle pédagogie

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 publié le 11 février 2015 à 15 h 04

Chaque année, un colloque se tient dans le petit village de Clair, au Nouveau-Brunswick, au coeur des monts Notre-Dame, près d’Edmundston.

On peut dire que Clair est la Mecque des technopédagogues francophones au pays. Entre 250 et 300 personnes s’y sont réunis à la fin du mois de janvier dernier pour échanger sur les façons d’utiliser efficacement la technologie en classe.

J’ai eu la chance de m’y rendre.

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Un laboratoire au centre de l’école

À l’école Clair, il y a un « labo créatif » qui permet aux jeunes du primaire d’apprendre au moyen des nouvelles technologies : imprimante 3D, radio étudiante, studio d’enregistrement, lunettes de réalité virtuelle…

Lors de ma visite, de jeunes élèves expliquaient aux plus vieux comment ils se servaient de leurs outils et ce qu’ils allaient en faire.

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L’un d’eux fabriquait de toutes pièces une lampe de poche avec l’imprimante 3D, d’autres m’annonçaient qu’ils étaient en train de bâtir dans Minecraft une version de leur école qu’ils allaient transférer dans l’Oculus Rift pour qu’on puisse visiter leur école de façon immersive.

C’est bien, mais les résultats des élèves s’améliorent-ils avec tout ça? C’est la question que j’ai posée au directeur Roberto Gauvin, au coeur et à la source de ce programme.

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« Tout ce qui est mesuré n’est peut-être pas important, et tout ce qui est important n’est peut-être pas mesurable », m’a-t-il répondu, citant Albert Einstein.

Les élèves de Clair viennent de milieux défavorisés et plusieurs des élèves éprouvent de grandes difficultés d’apprentissage.

Et pourtant, le pourcentage des élèves ayant réussi l’examen provincial de français de 5e année en 2014 à cette école était similaire à celui des autres écoles de la province (75 %). Et en mathématiques (3e année), ce taux était même supérieur. Mais le travail d’ajustement doit être constant, rappelle M. Gauvin.

« Lorsque l’élève vit des situations authentiques, les apprentissages collent davantage. L’utilisation d’outils technologiques peut aussi renforcer ce concept – plusieurs activités s’y apprêtent. Malgré les résultats positifs de cette évaluation provinciale, l’amélioration a toujours sa place », peut-on lire dans leur bulletin.

Mais l’essentiel est ailleurs. J’y ai vu des élèves heureux, transformés, épanouis par ce que l’école leur offrait. Ils aimaient être à l’école!

Cet indice de bonheur n’est pas mesuré. Dommage.

Un monopole à partager

À mon avis, l’école devrait, en tout temps, être un lieu où les enfants ont le goût d’apprendre. Malheureusement, on ne peut pas dire que c’est toujours le cas pour tous les élèves.

Dans le passé, lorsque le contenu était (relativement) plus rare, l’école était une oasis dans un désert de connaissances.

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Aujourd’hui, l’information est partout. L’accès aux connaissances n’est plus limité. Le problème est plutôt de savoir comment filtrer l’information et sélectionner le bon contenu. À ce jeu, l’école n’est pas dépassée.

Mais on voit bien qu’elle n’a plus le monopole de l’éducation. Je crois que l’usage de la technologie est une voie possible pour « voir l’éducation autrement » (thème de Clair cette année).

Nous verrons dans mon prochain billet certains avantages et risques qui y sont associés.

La technologie représente toujours des défis pour les écoles

Hier, on a accepté (non sans hauts cris) la calculatrice à l’école. Qui s’en offense encore aujourd’hui?

Devrait-on maintenant accepter le correcteur orthographique en classe? Il est déjà le complément naturel de tous les rédacteurs et penseurs sérieux. Pourquoi en priver les jeunes?

Et qu’en est-il de demain? Que fera-t-on avec les modules Watson qu’on nous proposera dans notre cellulaire? On aura peut-être accès à un outil capable de trouver notre réponse à notre place (voir mon précédent billet : Watson à notre service — ou serait-ce l’inverse?).

Dans le monde de demain, il semble qu’il ne sera pas suffisant de connaître la réponse à une question. Il faudra aussi apprendre à poser correctement des questions à nos outils pour obtenir des réponses.

Cette compétence sera impossible à acquérir si on ne familiarise pas nos enfants avec la technologie en classe.

Apprendre à apprendre, c’est ce que l’école a toujours essayé d’enseigner. Et c’est ce qu’elle doit faire plus que jamais.

Le monde change tellement vite… Ainsi, ceux qui apprennent à « prendre en main leur apprentissage », comme les jeunes à Clair, auront une longueur d’avance demain.