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Martin LessardJe ne chôme pas, je tweete tout le temps

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 publié le 26 novembre 2014 à 11 h 20

En tant qu’outil d’affaires (marché lucratif, s’il en est un), Twitter me semble limité, comme je le disais dans mon billet d’hier.

Toutefois, en tant qu’outil d’analyse, l’une des valeurs de Tweeter réside dans la quantité astronomique de données qui y sont échangées chaque jour.

La montée fulgurante des médias sociaux est devenue un phénomène de société. Grâce à notre utilisation massive des réseaux sociaux, nous avons accès à une facette du comportement humain, à un niveau jusqu’ici sans précédent.

Imaginez ce que l’on peut faire, lorsque l’on connaît le comportement, les goûts, la mobilité et les communications interpersonnelles en tout genre des membres d’une société. Tout ça est ouvert à tous et peut être utilisé pour des études et des croisements de données!

Au-delà des 140 caractères

Ce n’est pas la première fois que le « big data » est abordé sur notre blogue. L’analyse de données en quantité énorme est d’une grande utilité pour la société et sa gouvernance.

En étudiant une quantité phénoménale de tweets échangés en Espagne en 2011 et en 2012, des chercheurs ont démontré récemment que le recoupement d’information révélait des renseignements sur le statut socio-économique de régions géographiques.

espagnetweets2012jpg

Près de 145 millions de messages géolocalisés, répartis entre plus de 340 différentes régions économiques espagnoles, ont permis d’inférer que la quantité et la qualité des tweets, ainsi que la mobilité des twitteurs est un bon indice pour estimer le taux de chômage local.

Je tweete, donc je chôme

Les chercheurs disent être capables de prédire précisément les taux de chômage régionaux à partir de leurs empreintes numériques sur les médias sociaux. Les résultats montrent des différences claires entre les régions à taux de chômage élevé et faible

Par exemple, le nombre de messages publiés entre 9 heures et midi en semaine est significativement plus élevé dans les zones où le taux de chômage est élevé.

Ces tweets sont plus susceptibles de contenir des mots tels qu’emploi ou chômage.

Les messages sont également plus susceptibles de contenir des fautes d’orthographe, ce qui reflète peut-être un niveau d’éducation plus faible parmi les chômeurs.

espagnedata2012

Parce que cette méthode est rapide et peu coûteuse, elle me semble une voie d’avenir pour les médias sociaux et les gouvernements assez avancés pour comprendre que le monde numérique ne se limite pas juste à ouvrir un compte Twitter.

Une analyse des médias sociaux qui se limite aux communications (comme le font les gestionnaires de communauté et les agences de relation publique) oublie que des données sociodémographiques suffisamment fines et utiles pour les tableaux de bord des dirigeants peuvent en émerger.

Un gouvernement peut bien évoquer un virage numérique ou envoyer tous les signes qu’il veut pour montrer qu’il est en train de développer un plan numérique, si ce plan n’assure aucune veille statistique sur les données émanant de la société qu’il souhaite gouverner, on peut craindre qu’il ne soit en train de lâcher la proie pour l’ombre.


Plus d’information sur l’étude : MIT Technology Review (Hubert Guillaud)
Accès à l’étude complète (PDF) d’où les images dans ce billet ont été tirées.

Martin LessardCachez ce tweet que je ne saurais voir

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 publié le 25 novembre 2014 à 12 h 25

Hier, ce tweet a fait le tour des réseaux sociaux. 

« Je crois toujours qu’on devrait les acheter. Il est prévu à ton agenda pour le 15 ou 16 décembre — nous devons le convaincre. J’ai un plan »

dmfail

Il a été écrit (et rapidement effacé) par Anthony Noto, le nouveau directeur financier de Twitter.

Un « DM fail » gênant

Sur Twitter, DM tient pour « Direct Message », message direct. Le « DM fail » est cette erreur typique qui arrive quand on pense s’adresser à une personne en privé alors que nous sommes en fait en public.

L’équivalent est d’appeler sa douce moitié au téléphone et de se retrouver en fait sur une ligne téléphonique à la radio.

Ce message privé a donc été envoyé de façon publique à un autre employé de l’entreprise concernant une future acquisition.

Un des nombreux abonnés de M. Noto a eu le temps de capturer et de diffuser le message privé.

Pour la discrétion, on repassera.

Le vrai problème

Comme outil professionnel, la messagerie de Twitter est un danger. On peut critiquer l’ergonomie de l’outil, mais fondamentalement, le problème est ailleurs.

Dans le même outil, on trouve à la fois une communication à tous et une communication privée. On peut améliorer l’ergonomie, soit, mais il reste que les deux fonctions sont dans le même outil.

Pour reprendre l’image du téléphone, c’est comme si une touche sur le clavier du combiné permettrait par une simple pression d’envoyer nos confidences privées à toutes les stations de radio du monde.

Assurément, un jour, on va faire une mauvaise manipulation.

Avec un courriel, il est tout simplement impossible de faire un « envoi à la planète entière » par mégarde. Tout au plus, le faux pas est de « répondre à tous » avec un commentaire personnel.

Les outils des médias sociaux, dans un contexte professionnel, ont un potentiel explosif évident.

Que cette erreur soit faite par le directeur financier de Twitter même en dit long.

Annthony Noto

Annthony Noto

L’adoption en toute confiance des médias sociaux auprès des entreprises comme outil de travail a encore un petit bout de chemin cahoteux devant elle.

Martin LessardLe syndrome Philea pour les pays du Nord

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 publié le 18 novembre 2014 à 13 h 09

Le dernier « mot » de Philea, la sonde qui a atterri sur la comète « « Tchouri », a été « zzzzz ».

philea_lander

La sonde est tombée en hibernation, dès que ses batteries se sont épuisées. Elle se réveillera dans quelques mois, quand elle sera près du soleil et fera le plein d’énergie solaire avec ses panneaux.

Peu d’entre nous supporteraient de voir notre cellulaire en faire de même et ne se réveiller qu’au printemps, quand les jours seront plus ensoleillés.

Pourtant, avec le retour du froid dans notre pays, c’est toujours le risque qui attend les voitures électriques. C’est ce que j’appelle le syndrome Philea.

Dans les limbes, le temps d’une recharge

La durée de vie limitée des batteries de voitures électriques est due, entre autres, à la perte d’énergie causée par la production de chaleur.

Selon la seconde loi de la thermodynamique, la chaleur des zones chaudes se déplace vers les zones froides, ce qui crée une perte d’énergie qui épuise la batterie (voilà pourquoi dans le froid extrême, les batteries résistent mal — parlez-en à Philea!).

Des chercheurs du Luxembourg qui ont étudié ce qui se passait au niveau nanoscopique ont trouvé une parade à ces flux d’énergie qui épuisent les batteries.

Disons, si vous me permettez une image, que c’est comme s’ils avaient trouvé une façon de créer au niveau nanoscopique l’équivalent de nos « snowbirds, ces voyageurs hivernaux qui quittent le froid pour aller vers le Sud.

Avec l’avancée de la nanotechnologie, les chercheurs ont expliqué comment il était possible d’évaluer plus adéquatement les fluctuations d’énergie à un niveau nanoscopique, et donc de mieux contrôler la perte d’énergie au niveau macrocosmique en faisant migrer le froid vers le chaud (contrairement au flux naturel).

Représentation d'un circuit permettant de faire transiter les électrons

Sketch d’un circuit permettant de faire des échanges d’énergie au niveau des électrons (source Arxiv.org)

Ces idées doivent d’abord être testées en laboratoire avant de pouvoir être transposées à grande échelle.

Les batteries au pays des flocons de neige

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On pourra trouver futile le fait de vouloir donner à nos gadgets énergivores quelques heures de plus pour envoyer des tweets.

L’enjeu en fait, pour nous, qui vivons dans des pays nordiques, c’est d’arriver à fabriquer une batterie de voiture électrique plus efficace dans nos climats hivernaux.

Nos gouvernements doivent s’en préoccuper et soutenir toutes les recherches qui vont en ce sens, car c’est une question à la fois économique et sociétale : la voiture électrique reste la seule à pouvoir nous offrir un avenir plus durable du côté de la mobilité.

La mobilité est un élément de compétition importante entre les pays.

Or, sans une avancée du côté de l’efficacité des batteries, la voiture électrique nous forcera à nous mettre en hibernation dès que la température baisse, tout comme c’est le cas pour Philea.

La surveillance de masse sur le web par les États n’est probablement pas une fatalité.

On n’est qu’à un pas du moment où un navigateur comme Firefox intègre en natif les codes du projet Tor.

Le projet Tor est un réseau qui permet de naviguer sur le web de façon anonyme. L’appel vers une page web est chiffré et passe par une série de serveurs successifs, ce qui rend très difficile le traçage de la source de l’appel (c’est-à-dire, vous).

Pour fêter les 10 ans de son navigateur Firefox, la fondation Mozilla a annoncé lundi un partenariat avec deux organisations, le Center for Democracy & Technology et le projet Tor.

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Les collaborations dans le domaine de la protection de la vie privée des utilisateurs en lignes se cumulent.

Récemment, Facebook a créé une adresse sur Tor (https://facebookcorewwwi.onion) pour permettre à des usagers situés dans des États à la morale élastique (ne pensez pas qu’il s’agit seulement de dictatures!) de se connecter au service sans se faire repérer.

Mozilla a aussi annoncé vouloir ajouter des serveurs puissants sur le réseau Tor.

On pourrait donc imaginer que Mozilla envoie ainsi un signal d’une migration prochaine des serveurs web vers Tor ou d’une intégration des codes de Tor à même le code natif des navigateurs.

En effet, c’est au niveau du navigateur que s’amorce un appel anonyme.

Si les grands fabricants de ce monde emboîtent le pas et intègrent par défaut Tor (et placent des serveurs puissants sur ce réseau), on peut imaginer que cela pourrait être la première réplique sensée de la société civile et des entreprises contre la surveillance massive de l’État.

Martin LessardMuseomix 2014 : les invasions numériques

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 publié le 10 novembre 2014 à 16 h 30

Museomix? C’est ce sprint créatif et technologique qui a lieu annuellement au coeur d’un musée, le temps de le remixer, de prendre ce qui existe déjà et le transformer.

Je ne sais pas pour vous, mais ça sonne comme un beau défi!

Lancé à Paris en 2011, Museomix s’étend aujourd’hui à plusieurs musées (en France,  en Angleterre, en Suisse et au Québec). L’événement a eu lieu la fin de semaine dernière.

Ce qui m’a frappé en y faisant un tour, c’est de sentir toute cette folle énergie qui contraste avec le calme habituel de ces lieux. C’est un peu comme si on faisait une course à relais au milieu d’une bibliothèque.

On y sentait une frénésie, une envie intense de collaborer, le temps d’un week-end, pour réinventer le musée.

Dans le ventre du MBAM

Au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), qui a accepté de participer cette année, 12 équipes de 6 ont eu à peine 3 jours pour sortir chacun un « prototype fonctionnel » pour le public.

Du lever du soleil jusqu’à bien tard dans la nuit, le musée s’est transformé en laboratoire d’innovation ouvert et participatif où les nouvelles technologies permettent d’offrir une tout autre perspective sur les collections du musée.

Dans le ventre du Musée, des découpeuses laser, des imprimantes 3D, des cartes Arduino et Rasberry Pi, des Occulus Rift, des picoprojecteurs, des écrans tactiles, des scanneurs 3D, etc.

« Lors des années précédentes, l’exercice de Museomix en était surtout un de médiation. Cette année, les organisateurs ont décidé d’innover dans la formule elle-même et de proposer de nouveaux défis, dont celui de faire du développement des affaires et de s’intéresser à la propriété intellectuelle », écrit Valérie Sirard sur le blogue de Museomix Montréal.

Les équipes sont composées de divers spécialistes (un artisan, un codeur, un graphiste, etc.), dont un expert du musée qui permet de recadrer de façon réaliste les projets.

Une des équipes, par exemple, devait créer une expérience immersive qui propose un contenu riche aux visiteurs, mais capable aussi d’intéresser un commanditaire.

Une autre devait réfléchir à la façon de faire prendre conscience aux visiteurs que le droit d’auteur, dans un musée, est important. Cette équipe a d’ailleurs proposé une application mobile qui calcule le coût des droits d’auteur : pas le coût de l’oeuvre, le coût des droits d’auteur pour prendre une photo de l’oeuvre!

Le musée de demain?

Lors de la présentation des prototypes finaux au public hier après-midi, la ministre de la Culture, Mme Hélène David, qui a déposé récemment le premier, et tant attendu, plan culturel numérique du Québec, a déclaré que ce type de laboratoire qu’est le Museomix permettait de voir « comment le numérique allait servir à améliorer l’expérience muséale ».

C’est le « musée de demain », dit-elle :

Je ne sais pas si c’est le musée de demain, mais le temps d’un week-end, c’était le musée des geeks.

Un tel « remixage du musée » me fait penser à ces mélanges entre le rap ou la techno avec l’opéra ou le classique.

Est-ce encore de l’opéra et du classique? En tout cas, c’est surtout de la musique rap ou techno.

Museomix est davantage un concentré de ce que pourrait être un musée porté par des bénévoles passionnés. Ils veulent s’impliquer et changer la façon de faire les choses (il y avait autant de bénévoles qui travaillaient pour Museomix que de participants dans les équipes de création).

C’est peut-être moins la continuité du musée tel qu’il existe actuellement qu’une simulation d’un musée après une invasion numérique.

Si c’est le musée de demain, il s’agit d’un génial party d’artisans, de geeks et d’amants de l’art qui souhaitent détourner le musée de sa mission de montrer l’art pour en faire un lieu branché qui utilise comme prétexte le lieu pour « jammer l’art » en compagnie de passionnés comme eux.

L’art de faire une vinaigrette


Le Museomix est un événement qui mélange l’huile et l’eau, si vous permettez l’image, deux liquides qui ne restent jamais bien longtemps ensemble.

En effet, peut-on réellement mélanger des professionnels des musées qui ne connaissent peut-être rien à la culture du numérique et du DIY (faites-le vous-même) avec des geeks qui ne connaissent peut-être rien à l’exigeante réalité de la conservation muséale? Le musée et la technologie peuvent-ils se mélanger sans se séparer après le brassage?

Pourtant, on sent que la sauce commence à prendre, année après année. Le défi consiste à garder cet équilibre fragile entre les idées iconoclastes et la réalité orthodoxe des musées.

La technologie change beaucoup de chose. Elle changera assurément aussi les musées dans le futur.

D’ici là, le Museomix connecte, le temps d’un week-end, ce futur imaginaire avec la réalité d’aujourd’hui, question de se prendre non pas pour un conservateur de musée, mais pour un « révolutionnaire de musée ».