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Martin LessardFierté geek : se brancher hors du placard

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 publié le 27 février 2015 à 16 h 41

C’est presque devenu un lieu commun de dire que la technologie a envahi toutes les sphères de notre vie.

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Pourtant, il y a une place où ce tsunami numérique (cette épidémie?) ne semble pas avoir eu beaucoup de prise. C’est dans les représentations artistiques.

Alors qu’on se dépeint (qu’on s’en plaint?) comme étant toujours ensevelis sous les courriels, textos, alertes mobiles, notifications Facebook, niveaux Candie Crush et, bientôt, tous nos objets connectés, je n’en vois pas le reflet dans nos films, nos téléromans, nos pièces de théâtre.

Je ne parle pas de l’usage des technologies en coulisse. Je parle de l’usage de technologies chez les protagonistes de l’histoire sur scène, à l’écran, à la télé.

Rares sont les scénarios, sauf en science-fiction, où une sorte d’intrication de nos vies avec la technologie, à un niveau ou à un autre, est inscrite dans la trame narrative :

  • Le héros suit-il de façon compulsive la vie des autres sur Facebook, ou y expose-t-il la sienne au lieu de la vivre?;
  • Les protagonistes passent-ils du temps à télécharger des égoportraits sur Instagram, Pinterest ou Tumblr comme si leur vie en dépendait?;
  • Les personnages s’arrêtent-ils en pleine conversation pour fouiller Google ou Wikipédia à la recherche de la réponse juste ?
  • Ont-ils même des problèmes de gestion d’espace disque, de mots de passe oubliés ou de tempêtes dans leur fil Twitter?

Non. Trop souvent, les personnages qu’on nous présente n’affichent souvent que détachement et indifférence face à cet assaut du numérique qui nous touche, nous, jusque dans les moindres recoins de la vie.

Les représentations artistiques n’ont pas encore suivi la même courbe d’adoption massive des technologies de communication qui s’observe autour de nous.

Le miroir du geek

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Alors, quand on tombe sur une pièce de théâtre dont le coeur est la technologie et ses effets sur nous, c’est une expérience artistique qu’il ne faut pas manquer.

Dans mon cas, c’était la première fois.

Une première fois similaire, j’imagine, à celle où l’on a entendu parler en joual sur les planches. L’art nous reflétait, l’art parlait comme tout le monde parle.

Ici, cette fois, l’art me montrait ma geekitude.

« Fierté geek » est le thème de Théâtre tout court, un ensemble de 10 courtes pièces présentées en enfilade au théâtre de La Licorne à Montréal, sous la direction artistique de Véronick Raymond et Serge Mandeville, d’Absolu Théâtre (sur la photo ci dessous)

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Le thème ratissait plus large que la simple technologie pour mettre en scène des personnages passionnés par les sciences, la technologie et l’informatique ou qui en subissent les conséquences. Certains textes portaient sur les jeux vidéo et les jeux de rôle grandeur nature.

Dans tous les cas, les questions abordaient toujours les relations humaines, parfois tendrement (Sans fil, de Sylvain Coron, Psychologie des planètes, de Rose-Anne Déry) parfois méchamment (L’auberge du dragon courge, de Debbie Lynch-White).

Les auteurs abordaient autant le rapport avec le pouvoir (Le prêt, de Gabriel Morin, où un employé se trouve en position d’autorité grâce à ses accès informatiques) qu’à notre relation avec l’imaginaire (Médiéval-fantastique, de Charles-Louis Thibault, où les protagonistes fuient leur vie réelle pour se réfugier dans un monde de jeux qui leur sert d’exutoire).

Mais F.O.M.O, de et joué par Véronick Raymond, m’a touché le plus par sa démesure de l’omniprésence des écrans dans la vie du personnage principal (et de tous les autres qu’il ne croise finalement jamais).

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Réveillée par ses objets connectés qui lui permettent de se quantifier en permanence, la femme qui est le personnage de la pièce nous fait vivre sa journée, cadencée par divers outils numériques, pas différents de ceux que nous avons chez nous.

Ces outils, censés lui donner plus de contrôle sur son temps, lui donnent plutôt l’impression que le temps défile trop vite, hors de son contrôle.

« J’ai lu dans The organized mind de  – shit – j’ai oublié son nom, en tout cas, c’t’un prof de psycho pis de neuroscience à McGill, y’explique dans son livre que plus y’a d’information à traiter, plus l’humain cherche à externaliser - ça doit pas s’dire en français – confier à une source externe à laquelle y va pouvoir se référer plus tard c’qui a dans sa tête. « 

La technologie augmente son potentiel d’action. Elle peut tout faire : Skype, chat, texto, Facebook. Elle est connectée à tous en tout temps.

Mais malgré toute cette puissance acquise, offerte par la technologie, rien ne semble la réconforter.

Debout, tard dans la nuit (« Yé rendu 3 h du matin. Ça m’spinne dans tête pendant que j’fixe mes écrans ») elle cite Kierkegaard, tiré d’un lien transmis par un ami : « l’angoisse est le vertige de la liberté, du possible. »

Tout est dit. La voilà réveillée de nouveau par ses objets connectés, une autre journée commence. Elle est prête, car elle veut « être certaine, par-dessus tout, de ne rien manquer.  »

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Courez vite voir Théâtre tout court, si vous le pouvez.

Il reste des places, m’a-t-on dit, pour la supplémentaire de demain, samedi 28 février à 16 h. Le prix d’entrée est de 20 $. Sinon, ce soir et demain soir, si vous êtes à Montréal, vous pouvez prendre le risque de vous présenter à la porte 45 minutes avant le spectacle de 20 h, car des places pourraient se libérer.

Se voir dans le miroir, ça fait tellement de bien.

Martin LessardPrescripteur zéro : le passeur de culture en ligne

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 publié le 24 février 2015 à 12 h 00

Comme Catherine nous l’a signalé sur Triplex la semaine dernière, voilà 10 ans que YouTube existe. Je crois que c’est peut-être ce qui a le plus façonné l’imaginaire de la génération Y et Z.

La génération Y a commencé à utiliser YouTube sur un ordinateur au cours de son adolescence. La génération Z est née dedans et l’a exploré à travers une tablette.

Ces deux générations ont été les premières à avoir été alimentées de contenus quasiment infinis en tout temps, en tous lieux et de façon complètement libre.

Parlez-moi d’une expérimentation grandeur nature!

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La télé d’ailleurs des Y et des Z

Si vous parlez à la génération X, soit ceux qui sont nés avant les Y, ils vous raconteront que l’âge d’or de la télévision pour enfants avait culminé avec La boîte à surprise, Sol et Gobelet, les Oraliens, Picolo et Fanfreluche, etc. Une surabondance de contenus déjantés.

Si vous parlez aux générations Y et Z, aujourd’hui, elles vous parleront des Cypriens, des Pew Dee Pie et des chaînes de jeux en direct sur Twitch.tv. Un tsunami absolu de contenu divers, du plus échevelé au plus sérieux.

Ce qui se remarque, en revanche, c’est l’absence de contenu d’ici, noyé dans la surabondance mondiale.

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La surabondance génère le filtrage social

La génération Y et Z, devant l’éventail de choix inouï, a dû concevoir des stratégies de recherche et de découverte en l’absence de prescripteurs institutionnels (le rôle que se donnent Radio-Canada et Télé-Québec dans leur grille de programmation).

L’expérimentation grandeur nature que j’y vois concerne la façon dont le contenu de qualité émerge en l’absence de sélection en amont (plus de 300 heures sont déposées chaque minute sur les serveurs de YouTube).

Dans ce capharnaüm qu’est YouTube, les jeunes ne peuvent connaître a priori la valeur des différents contenus, puisqu’aucune programmation professionnelle n’a fait de sélection à leur place.

Ils ont dû se rabattre, pour une part, sur une sélection presque au hasard pour décider de ce qu’ils allaient regarder. Mais, c’est le filtrage social qui a dû jouer à plein, les jeunes devant se recommander mutuellement des chaînes entre eux.

Ce filtrage social a servi de guide pour repérer ce qui avait une certaine valeur à leurs yeux. Dans cette sélection, malheureusement, il n’y a que très peu de contenu d’ici.

La fracture se situe au niveau des « prescripteurs de goût », ces personnes ou ces groupes ayant une influence sur le choix de produits, de services, ou, en ce qui nous concerne, des contenus.

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Les prescripteurs de goût

Le prescripteur de goût, ce critique, est celui dont les recommandations sur le plan des contenus font autorité auprès de son auditoire. Il peut faire des recommandations à d’autres prescripteurs, et ainsi de suite. Le premier, je l’appelle le prescripteur zéro.

La sélection initiale (le prescripteur zéro) influe grandement sur l’ensemble de ce qui va ensuite être sélectionné dans YouTube.

En effet, si un jeune s’intéresse à Cyprien, la mégavedette française des youtubeurs, il va immanquablement connaître aussi les Norman, Joueur du grenier, Jeremy, La rousse, Natoo, Samantha Oups et autre Rire jaune, etc.

En revanche, s’il s’intéresse à PewDeePie, la star absolue des youtubeurs mondiaux, il se retrouvera du côté, entre autres, des VAT19, Rosanna Pansino (Nerdy Nummies), SevenSuperGirls, Lui Calibre, H2ODelirious, AndreasChoice et autre MyFroggyStuff, etc.

Tous ces youtubeurs ont 1 million et plus d’abonnés.

Ces filons sont infinis, mais comme le temps dans une journée ne l’est pas, l’attention s’agglutine autour d’un ensemble de quelques prescripteurs, plus habiles que les autres, qui nous permettent de filtrer le chaos.

Ce choix de ces prescripteurs oriente d’une certaine façon l’accès aux produits culturels.

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Comment ils attirent l’attention

Les produits culturels sont considérés comme des « biens d’expérience », c’est-à-dire qu’on n’en apprécie la qualité que lorsqu’on en « fait l’expérience ». Comme un nouveau bonbon à la saveur inconnue qui ne se révèle qu’en étant consommé.

Consommer ce type de « biens d’expérience » demande du temps. Ce que les jeunes ont à profusion, mais pas de façon infinie.

Il se développe alors, tôt ou tard, une forme de confiance dans ces prescripteurs qui nous donnent accès à des filons de contenu de qualité (ou perçus comme tel).

Ce prescripteur zéro, celui qui est à la base, détermine en grande partie ce qui devient un produit culturel qui sera consommé (ou non).

Sur YouTube, ces critiques de goût ont donc un rôle significatif pour ce qui est des contenus qui finiront par être regardés.

Ces produits culturels initiaux orientent, à terme, les goûts futurs en matière de consommation culturelle de la génération Y et Z.

Qui sont nos prescripteurs zéro

Il n’y a existe pas un seul, mais des centaines, des milliers de prescripteurs chacun dans leur domaine, avec leurs centres d’intérêt et leur audience.

Bien sûr, en culture,  les plus importants prescripteurs se nomment en fait critiques, chroniqueurs ou journalistes culturels, et on les retrouve dans les grands médias (radio, télévision, journaux).

Mais en ligne sous le radar des gens de l’industrie, bien trop occupés pour faire le tri dans le capharnaüm, se trouvent des « experts » capables de faire une sélection pour les jeunes qui eux ont beaucoup de temps pour tester ces nouveaux « biens d’expérience ».

Toute stratégie culturelle pour les États soucieux de la pérennité de leur langue et de leur industrie culturelle devrait se préoccuper de la place de ces « prescripteurs zéro » dans la chaîne de valeurs. D’une façon ou d’une autre, ils devront trouver un moyen de les soutenir, directement ou indirectement, car ces prescripteurs sont une courroie de transmission de la culture en ligne, libre et sans filtre.

Sans un réseau de prescripteurs d’ici fort, les talents émergents d’ici vont s’épuiser à essayer se faire remarquer, car actuellement, la visibilité en dehors des cercles institutionnels ne joue pas en leur faveur.

Si je regarde mon échantillon (non scientifique) de jeunes Z et de moins jeunes Y, je remarque que le contenu télévisuel fait partie pour eux du capharnaüm de l’offre en abondance. Cela veut dire que les jeunes ne vont s’y intéresser que si leur filtrage social les y conduit, car ils ont appris à trouver des filons seulement à travers leurs prescripteurs de goût.

Malheureusement, aucun de leurs prescripteurs zéro ne vient d’ici.

Est-ce la raison pour laquelle il y aurait des jeunes qui consomment si peu la culture audiovisuelle d’ici?

Martin LessardDes lentilles cornéennes télescopiques

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 publié le 19 février 2015 à 13 h 59

La technologie portable (les montres, bracelets et lunettes connectés) comprendra, à plus ou moins long terme, inévitablement, les lentilles cornéennes.

Dévoilée lors de la conférence annuelle du AAAS (American Association for the Advancement of Science) la semaine dernière, l’École polytechnique de Lausanne, en Suisse, propose une lentille capable de zoomer.

Juste en clignant des yeux, il serait possible de passer d’une vision normale à un affichage agrandi (2.8x).

Source EPFL

Source EPFL

Zoome-moi ça!

Environ 285 millions de personnes dans le monde sont atteintes de déficience visuelle, sans parler des personnes âgées qui souffrent de dégénérescence maculaire.

Un tel type de lentilles permettrait à certains d’entre elles de mieux voir en agrandissant ce qu’elles regardent. Au lieu de se rapprocher du texte, par exemple, la personne pourrait basculer en mode zoom.

L’affichage agrandi s’affiche sur la lentille quand on active une des polarisations, et disparaît lorsqu’on choisit l’autre.

L’affichage bascule de l’un à l’autre grâce à un simple clin d’oeil. Cette fonctionnalité nécessite le port de lunettes spéciales en supplément des lentilles.

La promesse d’une meilleure vision est certainement bienvenue. Les recherches doivent évidemment continuer pour rendre le produit commercialisable à grande échelle.

Télescope portable

Comme souvent, ce qui est développé dans les laboratoires dans une optique de soins palliatifs finit par un détournement à l’usage des personnes en bonne santé.

Ainsi, la chirurgie faciale, conçue au départ pour les grands blessés de la Première Guerre mondiale, s’est transformée en industrie de la chirurgie plastique pour gens riches et soucieux de modifier leur apparence.

On peut imaginer aussi pour ces lentilles télescopiques des applications qui dépassent le simple cas médical.

  • Les touristes en croisière sur le bord des côtes pourraient se procurer ce type de lentilles pour se promener sur le pont tout en observant de près le paysage.
  • Les agents de sécurité sur un chantier pourraient en être équipés pour étendre la portée de leur ronde de sécurité.
  • Les personnes assistant à un opéra (ou à un autre spectacle) pourraient avoir sur la scène une vue digne des premières rangées.

Il y a encore loin de la coupe aux lèvres, mais la possibilité de l’arrivée prochaine de cyborgs légers dans l’espace public me paraît chaque jour plus probable.

Il reste une chose à corriger : l’effrayant regard de robot que ces lentilles confèrent à leur utilisateur.

Martin LessardMais que vient faire Apple dans votre voiture?

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 publié le 16 février 2015 à 16 h 23

Depuis quelques jours, la rumeur court. Wall Street Journal affirme que plusieurs centaines d’employés d’Apple sont secrètement en train de développer une voiture électrique maison.

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Apple tente-t-elle de faire une entrée dans le domaine automobile comme elle a réussi à le faire dans le domaine de la téléphonie?

Un pied dans la voiture

Déjà, l’an passé, des rumeurs laissaient entendre qu’Apple cherchait à acheter Tesla, le fabricant de voitures électriques.

Apple avait aussi présenté son CarPlay, une interface iOS pour la voiture.

Cela semble démontrer un vif intérêt de l’entreprise pour le domaine automobile.

Apple est l’une des dernières firmes informatiques capables de gérer de front le marché du logiciel (software) et du matériel (hardware). On peut penser qu’elle serait capable de fabriquer sa propre voiture.

L’expérience d’Apple lui a toujours démontré que contrôler à la fois la quincaillerie et le programme permet d’offrir un produit de meilleure qualité.

Toutefois, construire une automobile demande une expertise qui est loin d’être facile à acquérir, sans compter la très grande difficulté de pénétrer le marché.

L’acquisition d’une compagnie comme Tesla aurait été pratique. Pourquoi Apple semble-t-elle vouloir continuer à faire cavalier seul?

Parce qu’elle voit l’occasion de prendre le contrôle de l’écosystème de la voiture.

Des écosystèmes à connecter

Avec la montée inéluctable de « l’Internet des objets », la voiture peut être considérée comme un 3e écosystème connecté.

  • Le premier écosystème, naturellement, est la maison. C’est la domotique ou, pour reprendre le langage d’aujourd’hui, la maison dite intelligente (smart home). C’est la promesse de voir un ensemble coordonné d’appareils ménagers gérer pour nous notre domicile.
  • Le deuxième écosystème, tout aussi naturel, même si l’on ne le percevait pas comme tel jusqu’à tout récemment, est notre personne. Avec notre mobile et les inévitables montres, lunettes, vêtements connectés que l’on nous promet, un véritable écosystème d’objets et de messages nous entoure.
  • Le troisième écosystème est celui de l’automobile. C’est celui qu’Apple tente de prendre d’assaut.

Un quatrième écosystème émergent, embryonnaire, est celui de la ville dite intelligente, mais, dans ce cas, il y a encore beaucoup de chemin à faire.

L’enjeu de la voiture connectée

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Encore aujourd’hui, après la vente d’un nouveau véhicule, les constructeurs ont très peu de contacts avec les consommateurs.

Un système d’entretien de la voiture permet de faire un certain suivi, mais essentiellement la relation leur échappe au profit des garagistes.

« L’Internet des objets » est en train de changer tout cela. La voiture connectée transforme le véhicule lui-même en plaque tournante de tout un écosystème de services connectés potentiels.

Du point de vue du constructeur, c’est le début d’une réelle relation client  — et la source de revenus supplémentaires au cours de la vie du véhicule.

L’ancêtre de ce type de service est OnStar. Aujourd’hui, c’est le point d’accès 4G/LTE.

Une voiture qui est connectée est un écosystème qui s’ignore.

L’interface de conduite

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À mon avis, c’est à ce niveau qu’Apple veut jouer : devenir la plaque tournante de l’écosystème de la voiture.

Toutefois, je ne crois pas que ce soit en développant elle-même sa voiture qu’elle va réussir, mais plutôt en imposant ses logiciels.

Parmi les trois écosystèmes connectés que j’ai nommés, celui centré sur le mobile est celui qui a le plus grand taux de pénétration.

Si l’on considère que l’écosystème de la voiture est une extension de notre écosystème mobile, comme je le crois, alors la maîtrise de l’automobile passe par la maîtrise de l’écosystème du mobile. Dans ce cas, Apple est bien placée. CarPlay donne déjà un avant-goût de son savoir-faire.

Toutefois, il s’agit là principalement de télécommunications (messagerie textuelle et vocale), de navigation (GPS) et de gestion d’information (interface d’accès aux fichiers texte, audio et vidéo).

Apple offrira-t-elle une interface de contrôle de la voiture?

C’est surtout avec la voiture autonome que l’interface de contrôle prend tout son sens.

Apple a gagné sa réputation (et sa horde d’admirateurs inconditionnels) en proposant des « interfaces centrées utilisateur ».

Il me semble que la mécanique entourant ces voitures autonomes qui vont circuler un jour dans nos rues sera très normalisée.

Les marques de voitures pourront innover du côté des performances mécaniques, mais, pour le commun des mortels, la voiture autonome ne représentera probablement plus un symbole de statut social.

L’interface et la qualité du service seront peut-être les éléments par lesquels Apple saura se démarquer, car l’entreprise semble détenir une longueur d’avance en ces domaines.  De plus, celle-ci a engagé récemment beaucoup de personnel provenant de l’industrie automobile.

Reste à voir comment les constructeurs automobiles vont réagir.

Tous les professeurs que j’ai rencontrés au colloque de Clair 2015 aiment, adorent la technologie (voir mon billet d’hier). Toutefois, aucun ne croit que la technologie passe avant la mission pédagogique.

Des tableaux blancs interactifs (TBI) en classe? Un tel outil utilisé avec le même contexte traditionnel (cours magistral) ne change pas grand-chose.

Et les tablettes? L’outil n’est pas une fin en soi, c’est l’approche pédagogique qui fait la différence.

Mais avec une tablette, déjà, l’élève peut apprendre à son rythme (et ce, souvent de façon agréable). Et le professeur peut suivre plus facilement sa progression ou voir quelles sont ses difficultés.

L’outil permet donc de modifier le contexte d’apprentissage.

Durant le colloque de Clair, j’ai rencontré des élèves qui m’ont expliqué combien ils aimaient tout à coup faire leurs exercices de math ou de français non seulement à l’école, mais aussi à la maison

Tant mieux.

C’est le credo de ceux qui croient à la technologie en classe : mettre l’apprenant au centre de son apprentissage.

La technologie ouvre toute sorte de nouvelles perspectives: ludification, classe inversée, cours massif en ligne (MOOC), école en réseau.

Mais peut-on dire que ces changements apportent réellement quelque chose de positif aux élèves?

Le changement en milieu scolaire

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Sorti en 2014, ce livre écrit par Marc-André Girard, spécialisé en gestion du changement, propose un tour d’horizon pour justifier un changement vers, entre autres, les nouvelles technologies en classe.

Ce livre présuppose en amont que la technologie permet d’arriver à des fins pédagogiques. Ce raccourci fait en sorte que ce livre ne s’adresse réellement qu’aux convertis.

Mais Girard cite plusieurs faits qui motivent ce raccourci, dont ceux-ci :

  • l’information dans la société est maintenant omniprésente;
  • l’école n’a pas plus le monopole de l’instruction;
  • le réseautage scolaire ou extrascolaire devient la nouvelle salle de classe.

Dans un tel contexte, affirme-t-il, non seulement le changement de modèle scolaire est nécessaire, mais il permet de restituer son rôle à l’école et, donc, le leur, aux enseignants.

L’école doit devenir un lieu de socialisation (où on apprend à vivre ensemble) et d’éducation (où on apprend le discernement). Cependant, elle doit accepter d’avoir perdu sa place comme lieu privilégié de l’instruction (soit de la transmission des connaissances).

L’auteur déplore que la formation à l’intégration des technologies en pédagogie dans la formation des enseignants laisse à désirer. À ce constat s’ajoutent des forces réfractrices qui selon lui empêchent le changement plutôt que de le soutenir. Pourtant, écrit-il, « le monde de l’éducation est le monde des possibilités. [Et ce] monde est aspiré par un impératif de changement […] »!

Soit. Mais la question demeure : un tel changement permet-il l’amélioration durable de la réussite des élèves?

Tournons-nous vers un autre livre qui s’attarde à cette question.

Légendes pédagogiques

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Ce livre, écrit par Normand Baillargeon, me semble incontournable dans cette réflexion.

Sorti en 2013, et sous-titré « L’autodéfense intellectuelle en éducation », il apporte des arguments contre les « changements pour faire des changements ».

Pour être précis, Baillargeon n’a rien contre les changements ou de nouvelles approches. Il affirme simplement qu’il faut s’appuyer sur des études qui en démontrent ou en infirment l’efficacité.

Pour lui, c’est la science qui doit trancher : l’éducation doit être fondée sur des preuves.

Il passe en revue plus d’une dizaine de mythes pédagogiques, dont la théorie des intelligences multiples« , la gymnastique du cerveau et les NTIC qui révolutionneraient l’éducation.

Il s’appuie sur des études (et des métaétudes) pour décrier certaines approches pédagogiques qui ne sont pas capables d’appuyer leurs promesses sur des chiffres (et ce, parfois, à plusieurs reprises).

Les NTIC révolutionnent l’éducation? Minute, papillon! Tant qu’on ne dispose pas de preuve à grande échelle que les NTIC révolutionnent quoi que ce soit, Baillargeon prône le scepticisme.

Il donne évidemment comme exemple le déploiement des TBI à grande échelle, qui était, selon lui, une mauvaise utilisation des fonds publics.

Les enseignants qui s’intéressent à la technologie en classe, comme ceux que j’ai rencontrés à Clair 2015, ne seraient pas en désaccord avec lui.

Baillargeon ne dit pas qu’il faut tout rejeter en bloc, mais que, avant d’étendre à tous ces nouvelles approches, il faut au moins les tester et les mesurer à petite échelle.

Il s’inquiète surtout des puissantes logiques commerciales qui sont à l’oeuvre dans les propositions technologiques et il lui importe d’éviter de « succomber aux chants des sirènes technophiles ».

Et c’est, selon moi, ce que les participants de Clair 2015 étaient venus faire : voir par eux-mêmes ce que les autres avaient testé de première main dans leurs classes.

S’injecter de la techno dans les veines

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Il faut savoir aussi que les professeurs venus à Clair ont souvent d’abord testé sur eux-mêmes ces technologies. Ils ont bien vu comment la technologie pouvait les aider à parfaire leur propre formation.

Internet, les outils mobiles et les réseaux sociaux mettent ces professeurs en lien les uns avec les autres pour s’échanger des stratégies pédagogiques innovantes.

S’ils voient que cela marche pour eux, il est normal qu’ils tentent de voir comment ces avantages peuvent aussi s’appliquer à leurs élèves.

Alors? Un tel changement permet-il l’amélioration durable de la réussite éducative des élèves? Cela dépend de ce qu’on veut mesurer.

Comme je mentionnais dans mon billet hier, « tout ce qui est mesuré n’est peut-être pas important et tout ce qui est important n’est peut-être pas mesurable ».

Plus qu’un débat sur la technologie en classe ou non, j’ai l’impression que sa seule présence en milieu scolaire provoque cette (sempiternelle?) question : que mesure-t-on réellement?

C’est dans un troisième livre, dont j’aurai peut-être l’occasion de vous parler plus en profondeur une autre fois, qu’on trouve un début de réponse.

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Dans l’être et l’écran, Stéphane Vial dit que le numérique modifie les structures de notre perception. Il ne change pas nécessairement notre être, mais il change assurément la perception que l’on a du monde et de soi-même.

La technologie, dit-il en substance, nous a accompagnés de tout temps. Et cette fois-ci, encore, elle change la perception que nous avons de ce qui nous entoure. Ce changement de perception est réel.

Il est donc normal de se demander si l’école permet de s’ajuster à ce recadrage en cours. Et de quelle façon le mesurer…