Martin LessardLe jour où mon robot m’aimera: vers l’empathie artificielle

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 publié le 23 mars 2016 à 14 h 30

Dans un livre paru récemment, Le jour où mon robot m’aimera, le psychiatre français Serge Tisseron analyse notre rapport émotionnel avec les objets, et particulièrement avec les objets dits intelligents.

Ce qu’il entrevoit pour le futur, c’est un monde où nous risquons de nous laisser emberlificoter par les robots qui chercheront à nous charmer.

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Ces robots qui nous veulent du bien

En tant que psychanalyste, Serge Tisseron connaît bien les humains. C’est pour cette raison qu’il s’inquiète. Les humains sauront-ils se défendre contre le charme des robots sociaux qui envahiront, demain ou après-demain, notre espace privé?

Un robot social est un robot doté d’une intelligence artificielle qui se présente presque comme un animal de compagnie, mais qui peut agir comme un adjoint. Il pourra lire nos courriels, nous rappeler un rendez-vous et entretenir une conversation avec nous.

Actuellement, la technologie est encore bien embryonnaire, mais il y a déjà des robots sur le marché qui se proposent de devenir notre compagnon de tous les jours : Jibo ou Pepper (lire le billet sur Triplex: Verrons-nous des robots sociaux en 2016 ?).

La promesse de tels robots sociaux est de servir de guide patient, très patient, pour nous prodiguer une attention infaillible à nos états d’âme.

La tristesse, la dépression et la colère se lisent sur notre visage. Des robots dotés d’une intelligence artificielle, spécialisée dans la reconnaissance faciale, n’auront pas de difficulté à décoder ces signes pour essayer de nous réconforter.

Dans son livre, Tisseron raconte qu’il n’a pas nécessairement peur des robots, mais il se méfie des raisons qui nous pousseront à adopter ces robots compagnons. Il veut nous mettre en garde contre certains dangers.

Les mots pour le dire

Tisseron constate qu’en Occident, nous n’avons pas de mots pour parler de notre relation aux objets, et encore moins aux objets intelligents.

Nous avons tendance à prêter des intentions aux objets. Quand notre ordinateur ne répond plus, nous l’engueulons ou nous lui disons des mots doux. Moi, je dis qu’il « est idiot » ou qu’il est « coopératif ». Et vous, en quels termes parlez-vous de Siri, par exemple? Utilisez-vous les mêmes mots que pour vous adresser aux humains?

Ce que Tisseron craint, c’est qu’un jour, lorsque les robots compagnons seront dans nos vies, nous serons portés à faire de la projection sur eux.

C’est le sens du titre du livre Le jour où mon robot m’aimera. Son auteur craint que nous nous dirigions « vers une empathie artificielle », qui est le sous-titre du livre. Nous risquons de finir par croire à l’illusion que le robot exprime de la réelle sympathie envers nous. Le piège est là.

Ce piège vient de notre propre désir et de nos propres projections. C’est nous qui croyons que le robot nous aime. Le robot, lui, ne fait qu’obéir à un programme. Il n’a pas d’état d’âme. Nous prenons les mots que nous connaissons pour décrire ce que nous voyons.  Ces mots génèrent une « empathie artificielle ».

Vers l’empathie artificielle

Dans son livre, Tisseron cerne d’emblée une menace particulière : les humains pourraient préférer la présence sans friction des robots plutôt que les relations conflictuelles avec les autres humains.

C’est sa crainte, en tant que psychanalyste. Les fabricants de robots compagnons feront tout pour que les robots deviennent nos interlocuteurs rêvés.

L’intelligence artificielle sera programmée pour s’adapter à nous : le robot modifiera son niveau de langue, son débit ou son intonation pour gagner notre confiance.

L’intelligence artificielle profite de nos propres biais psychologiques!

Tisseron cite une étude qui montre que le conseil d’un robot en matière de santé est plus crédible s’il est dit avec une voix grave qu’avec une voix plus aiguë. Ces biais humains, trop humains, vont être intégrés dans le programme des robots. Ceux-ci s’adapteront à nos biais pour nous réconforter!

En France, il y a 22 millions de personnes qui vivent seules, écrit-il. Ces robots deviendront des confidents par excellence : patients et aimables comme personne d’autre. Avec les autres humains, nous vivons inévitablement des déceptions. Le robot, lui, est programmé pour toujours nous plaire!

Tisseron craint aussi que ces robots sociaux intelligents modifient en retour notre relation envers nos semblables. Pourra-t-on rester tolérant longtemps envers des humains qui n’ont pas la même écoute que ces gentils robots sociaux auxquels nous nous serons attachés?

L’attachement unique à un objet produit en série

Serge Tisseron donne l’exemple de ces militaires qui s’attachaient à leurs robots démineurs (PackBot) en leur donnant un nom, comme on le fait pour un animal.

Tisseron cite une étude selon laquelle les militaires ont supplié leurs supérieurs de réparer leur vieux robot endommagé par une explosion d’une mine plutôt que de s’en faire donner un nouveau. Ces robots démineurs sont pourtant fabriqués en série et n’ont rien d’unique!

Cet attachement aux objets, Tisseron, en tant que psychiatre, le comprend très bien. Il craint toutefois que la machine profite de ce trait caractéristique du développement normal des humains pour les influencer et s’infiltrer dans leurs décisions.

Le ministère américain de la Défense a ouvert une enquête pour comprendre pourquoi les soldats élargissent l’étendue de leur confiance et de leur solidarité pour inclure les robots. Les soldats sont conditionnés à être solidaires; c’est une question de survie. Le ministère veut éviter que les soldats risquent leur vie pour une machine fabriquée en série.

Si un robot de ce genre suscite une telle émotion, imaginez les robots sociaux!

Quels conséquences demain?

Tisseron conclut qu’il faut réfléchir tout de suite aux conséquences de l’introduction de ces robots dans nos vies, car nous ne sommes pas assez préparés pour en comprendre les enjeux : nos biais psychologiques nous feront tomber dans le panneau.

Il ne dit pas qu’il faut refuser l’utilisation de ces robots, mais qu’il est urgent de réfléchir à leur effet sur notre développement psychique.

Comme toutes les autres technologies, les robots sociaux seront une façon de comprendre le monde qui nous entoure et d’entrer en relation avec ce qui nous entoure (comme le fait Facebook, les textos ou Skype). Ces robots auront donc aussi des répercussions sur notre développement personnel et sur la société en général.

La moindre des choses, dit-il, c’est de savoir comment ces intelligences artificielles seront programmées et surtout dans quels buts! Ces robots seront-ils programmés pour nous infantiliser ou pour nous émanciper?

Il faut décider. Par exemple, soit, le robot nous portera quand nous serons vieux, soit il nous poussera à faire de la gymnastique pour rester en forme.

Le robot anticipera et assouvira-t-il seulement nos désirs ou nous permettra-t-il de mieux nous connaître et de maîtriser notre propre vie?

Futur, Robotique, Société