Martin LessardFacebook et la sécurité nationale

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 publié le 16 novembre 2015 à 16 h 05

« Toutes les mesures pour protéger nos concitoyens et notre territoire sont prises dans le cadre de l’état d’urgence. »

Cette déclaration du président français François Hollande à la suite des attentats coordonnés qui ont eu lieu à Paris vendredi soir ne laisse pas voir qu’un certain pan de la sécurité nationale repose maintenant en partie dans les mains de Facebook, la plateforme de réseautage social.

En effet, si la sécurité physique des Parisiens était bel et bien assurée par les policiers et militaires français qui sillonnaient la ville pendant et après les attentats, c’est Facebook qui a eu le beau rôle de rassurer les citoyens.

Via Christian Aubry

Facebook a annoncé que sa page de « contrôle d’absence de danger » (Safety check) a été utilisée par plus de 4 millions de personnes en 24 heures à la suite des événements tragiques.

Ce service, lancé il y a tout juste un an, permet aux utilisateurs de rassurer leurs amis en un clic en indiquant qu’ils sont « en sécurité ». Facebook savait donc avant le ministère français de l’Intérieur, sur son propre territoire, qui était en sécurité ou non.

Facebook, service commercial étranger en terre française, a donc la mainmise sur une des prérogatives de l’État français, celle de rassurer les citoyens.

Effectivement, Facebook connaît exactement (à quelques mètres près) où se trouvent tous ses clients et avec qui ils sont amis. C’est un niveau de précision dont rêvent bien des États.

Il faut donc prendre acte qu’une partie de la sécurité nationale doit maintenant composer avec une firme étrangère, américaine dans ce cas. Cela s’applique pour tous les autres pays, y compris le Canada, où Facebook compte des abonnés.

Heureusement, on peut se rassurer en rappelant que la France, le Canada et les autres pays occidentaux sont des pays amis avec les États-Unis.

Mais il ne faut pas s’étonner que des pays comme la Russie ou la Chine investissent pour que ce soit plutôt des entreprises nationales qui acquièrent un tel pouvoir sur leur territoire.

Il ne leur a pas échappé que la valeur stratégique pour la sécurité nationale consiste à ne pas laisser une firme commerciale, soumise à des intérêts étrangers, jouer un tel rôle sur leur propre territoire en cas de crise.

Le droit de déclarer l’état d’urgence

Pour mesurer l’importance politique de cet outil, sachez que Beyrouth, qui a vécu une tragédie similaire la veille même des attentats de Paris, n’a pas eu droit au service de « contrôle d’absence de danger » de Facebook. Ce qui en a froissé plus d’un au Liban! « La plupart d’entre nous continuent à être exclus des préoccupations dominantes du “monde” », s’indigne le blogueur libanais Joey Ayoub.

Le service, réservé initialement à des situations de catastrophe naturelle, a été, de façon exceptionnelle, activé pour Paris.

Pourquoi Paris et non Beyrouth? C’est le taux anormal d’activité sur le réseau , selon Alex Schultz, vice-président de Facebook, qui a motivé leur décision.

Facebook a maintenant décidé d’étendre son service dans les lieux aux prises avec des « incidents sérieux et tragiques ». Les événements de Paris l’étaient suffisamment. Ceux de Beyrouth, non, faut-il croire.

À moins que le nombre d’abonnés soit ici un facteur pour générer un « taux anormal d’activité sur le réseau ».

Il faut donc comprendre que les lieux sans un nombre suffisant d’abonnés au réseau ou sans intérêt pour la firme n’auront qu’à se tourner vers d’autres services.

Facebook agit bien comme influence politique dans des pays étrangers.

Le club sélect de l’appui national

Pour illustrer davantage cette influence politique, il faut aussi noter cet autre outil que Facebook a rendu accessible sur sa plateforme le soir des attentats à Paris.

Avec toutes les bonnes intentions du monde, Facebook a proposé un outil pour habiller les avatars des utilisateurs (la photo du profil Facebook) aux couleurs du drapeau français.

C’est, bien évidemment, pour exprimer un soutien au peuple français éprouvé par les attentats que les gens se sont mis à changer massivement leurs avatars.

Or, c’est bien une invitation mondiale à un appui politique que Facebook vient de suggérer à ses membres, initiative tout à fait louable, au demeurant.

Mais dans ce cas aussi, c’est l’initiative d’une firme étrangère pour orienter une opinion sur un territoire donné. Toutes les initiatives isolées des membres sont de facto massivement noyées dans le déluge d’avatars tricolores.

Au siècle dernier, tous les pays s’étaient dotés d’une télévision nationale, car elles avaient compris sa valeur pour l’unité nationale.

Pour les réseaux sociaux, il n’est probablement pas loin, le moment où chaque pays devra s’asseoir avec ce chef de file qui s’est invité dans l’unité nationale pour discuter sérieusement des actions de sécurité qu’ils devront entreprendre conjointement en cas d’état d’urgence.

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