Catherine MathysLa réalité virtuelle au secours du journalisme?

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 publié le 24 septembre 2015 à 16 h 36

Je sais que je vous parle souvent de réalité virtuelle par les temps qui courent. Mais ce n’est pas une lubie, c’est vraiment dans l’air du temps. Encore aujourd’hui, on apprenait que les lunettes Samsung Gear VR seraient vendues à seulement 99 $ dès le mois de novembre. Entendez-vous une petite musique de Noël, vous? Revenons à nos moutons. Le contenant est intéressant, mais le contenu l’est bien plus.

La non-fiction et la réalité virtuelle

Hier, je me suis rendue à nouveau au Centre Phi pour entendre parler de storytelling ou les nouvelles façons de raconter des histoires de façon interactive. Je dis encore parce que j’y étais le 17 septembre dernier pour une autre conférence sur les nouvelles formes narratives. J’en ai fait deux comptes-rendus que vous pouvez lire ici et ici.

Le Centre Phi est en train de devenir un de ces lieux incontournables de réflexion sur les nouveaux croisements entre la technologie et l’art de raconter des histoires. Cela dit, on s’intéresse souvent, dans ce genre de rencontres, aux possibilités interactives de la fiction. Mais la non-fiction, qui comprend le documentaire, mais aussi le journalisme dans son ensemble, est également visée par tous ces changements.

C’est ce qui m’a incitée à me rendre au panel sur l’avenir du journalisme et du documentaire présenté à l’occasion de la conférence « Les storytellers de demain ». Le groupe de panélistes se composait d’Elaine McMillion Sheldon, journaliste, cinéaste et documentariste lauréate d’un prix Peabody; Gabo Arora, cinéaste et conseiller principal aux Nations unies; Sarah Wolozin, directrice du Open Documentary Lab du MIT. Ingrid Kopp, consultante principale au Département interactif du Tribeca Film Institute, en était la modératrice.

Des retombées tangibles

Des questions d’accessibilité et d’archivage sont souvent évoquées pour la fiction. Je l’ai mentionné dans mes billets précédents. Les œuvres de non-fiction n’échappent pas aux mêmes limitations technologiques : l’expérience qu’on peut en faire n’est souvent possible qu’à l’occasion de certains événements ponctuels, et il peut s’avérer difficile de retrouver ces œuvres plus tard, puisqu’elles sont rapidement gagnées par une désuétude technologique.

Cela dit, la non-fiction présente un cas de figure intéressant pour l’exploration de la réalité virtuelle. D’une part, l’utilisation de cette technologie peut avoir des retombées bien concrètes. Gabo Arora mentionnait que le film Clouds Over Sidra avait eu un effet significatif sur les dons à l’Unicef.

Selon lui, la réalité virtuelle permet de ressentir de l’empathie, de se rapprocher de ce qu’il appelle « la force ordinaire d’une personne ». On s’éloigne de la photo sensationnaliste pour passer du temps dans la réalité de quelqu’un d’autre. C’est un engagement beaucoup plus fort qu’une simple vidéo.

Pas une panacée

Personne n’a la prétention de prédire l’avenir du journalisme, et la réalité virtuelle n’est pas la réponse à tous les maux. Encore faut-il qu’elle soit le moyen approprié pour raconter une histoire en particulier. Elaine McMillion Sheldon racontait avoir filmé toute une série d’entrevues pour se rendre compte que l’écrit et la photo servaient mieux l’histoire. La réalité virtuelle sert à faire ressentir. L’accent se met moins sur une présentation organisée des faits que sur une expérience reliée aux faits.

La réalité virtuelle suppose un effet de présence, le critère de l’espace est important. Le message n’est pas livré, il est ressenti par celui qui se laisse raconter une histoire à travers des lunettes. Et n’allez pas penser que la technologie nous isolera davantage. L’exemple des livres est souvent donné pour défaire cette prétention. Au contraire, Elaine McMillion Sheldon pense que le temps passé seul à vivre une expérience interactive renforce l’efficacité du message. Sarah Wolozin renchérit en mentionnant qu’on n’est en fait pas seul, puisqu’on se trouve toujours dans l’environnement de quelqu’un d’autre avec la réalité virtuelle.

La phase de l’expérimentation

Certaines organisations médiatiques tentent l’expérience. Le 16 septembre dernier, ABC News a fait usage de la réalité virtuelle pour mieux rendre la réalité vécue à Damascus, en Syrie. Cette expérience en particulier est une collaboration entre ABC News et Jaunt VR, un studio situé en Californie.



D’autres initiatives du genre ont également eu lieu. Il y a l’initiative du New York Times Magazine avec Chris Milk, ou encore la journaliste Nonny de la Peña, qui a utilisé la réalité virtuelle pour reconstruire la scène de crime dans l’affaire Trayvon Martin. Selon elle, la réalité virtuelle fera partie de l’arsenal d’outils utilisés par les journalistes pour raconter des histoires et elle pourrait, un jour, transformer le journalisme tel qu’on le connaît.

Cela dit, si les journalistes ne sont plus les gardiens de l’information, les magasins d’applications le sont peut-être devenus. D’ailleurs, on apprenait cette semaine le retrait de l’application iOS Ferguson Firsthand du magasin d’Apple pour cause de sujet inapproprié. L’application est toujours en vente au magasin Android, si vous êtes curieux.

D’autres expériences intéressantes

L’entreprise Ryot tente aussi de défricher de nouveaux territoires journalistiques avec la réalité virtuelle. Voici le premier film du genre tourné en zone de guerre.

La prestigieuse revue Columbia Journalism Review  mentionne que la réalité virtuelle sera la prochaine frontière que devront franchir les salles de presse pour raconter des histoires autrement. Reste à savoir si elles emboîteront le pas, dans cette intense période de restructuration financière.

 

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