Martin LessardLe travail c’est la santé (sauf si un robot vous tue)

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 publié le 6 juillet 2015 à 15 h 08

Vous avez peut-être vu, la semaine dernière, circuler cette nouvelle : « Un travailleur allemand tué par un robot » (Business Insider)

Avec un tel choix de titre, il n’est pas surprenant que cette nouvelle ait circulé, et ce, pour au moins trois raisons.

Voyons en premier pourquoi, et ensuite nuançons.

1. L’impression qu’une prédiction maléfique se réalise

Le pouvoir évocateur du titre réveille en nous les peurs instillées par tous les films de science-fiction catastrophiques.

Ne prenons que Terminator, série cinématographique qui illustre le futur glauque des humains en combat contre les machines. Terminator est le Frankenstein des temps modernes. Quand on parle d’un robot qui tue, c’est lui qu’on a en tête.

Et on clique aussitôt sur le bouton « partage » parce qu’on est profondément convaincu que la nouvelle confirme la prédiction, ou du moins, donne un indice que les robots ne nous veulent pas que du bien

2. La synchronicité apporte un supplément de sens

La synchronicité est un concept en psychologie analytique développé par Jung qui donne à croire que deux événements non reliés ont en fait un lien secret.

Ici, deux événements, l’un tragique, l’autre cinématographique, se renforcent mutuellement. L’annonce de la mort du pauvre travailleur coïncidait avec la sortie film Terminator Genisys, ce qui représente, par synchronicité, un mauvais augure.

On est prompt à faire un lien de causalité là où il n’y en a pas. Les deux événements ne sont ici reliés que le temps de cliquer sur « partager ».

En d’autres mots, pas de phénomène viral sans moment propice.

3. Le hasard n’est jamais un hasard

Si on cherchait une raison supplémentaire qui expliquerait la circulation de cette nouvelle, la voici :

C’est le tweet de Sarah O’Connor qui a enflammé les réseaux.

sarahoconnor

Il faut savoir que Sarah O’Connor, journaliste au Financial Times à Londres, porte presque le même nom que l’héroïne du film Terminator  Sarah Connor (sans le O’). L’héroïne est censée sauver l’humanité de la machine.

L’ironie, ici, c’est que c’est avec le tweet de Sarah O’Connor, la journaliste, que nombre de gens ont appris la nouvelle qu’un « robot avait tué un travailleur ». Comme si elle était le personnage et annonçait le début des hostilités!

Ce qui montre qu’on peut aussi avoir de l’humour en ces temps sombres. Et que c’est amplement une bonne raison pour propager la nouvelle, question de rigoler.

Monsieur le Juge, je plaide l’automatisation!

Mais voilà! Le robot en question dans la nouvelle de la mort du travailleur était en fait un bras robotisé.

Autrement dit, il s’agissait de machinerie lourde. Ce bras était programmé pour faire des tâches dans une chaîne d’assemblage de voitures. De plus, l’accident malheureux a été attribué à une erreur humaine, et non à la machine.

Et sans cette intention de tuer de la part d’une machine, l’histoire tombe un peu à plat.

Si le titre avait été « Un travailleur meurt à la suite d’un accident de travail », on n’en aurait jamais entendu parler.

Ce n’est peut-être pas la réalité de la nouvelle qui suscite l’intérêt ici, mais la métaphore du robot tueur.

Et si, au fond, le robot représentait l’automatisation, et le travailleur, lui, tous les travailleurs?

Dans un colloque à Aix-en-Provence organisé par le Cercle des économistes la fin de semaine dernière, cette question était en filigrane. Des vidéos sont accessibles pour écouter les reprises.

Cela fait 200 ans que la technologie « détruit » des emplois et en « crée » de nouveaux (la fameuse « destruction créative » de Schumpeter). Mais cette fois-ci, c’est peut-être différent, pense-t-on.

Regardez Uber. Son arrivée a automatisé toute l’industrie du taxi.

C’est le GPS qui guide le chauffeur de taxi, et c’est l’application qui le met en lien avec le client et gère sa facturation.

Et ce, en attendant que les voitures se conduisent toutes seules.

Si on ne parle pas de la mort d’un travailleur, ici, il s’agit quand même de la destruction des perspectives d’emploi de tout un pan de l’industrie du transport!

Il y a un Uber dans le poulailler

Les lecteurs de Triplex savent depuis longtemps que cette douloureuse transition s’en vient.

Certains annoncent, dans les pronostics les plus sombres, évidemment, que jusqu’à 50 % des métiers seront à risque de disparaître au cours des 20 prochaines années.

Le travail répétitif, routinier, dans un environnement stable est assurément dans le collimateur de l’automatisation. Col bleu, col blanc, peu importe : il ne fait pas bon d’être sur le chemin de l’automatisation.

Certes, de nouveaux besoins créeront de nouveaux emplois, mais la grande question est de savoir si cette transition engendrera des pertes ou des gains nets d’emplois.

Au colloque à Aix-en-Provence, la question a été débattue dans une des conférences. On se demandait comment « remettre la finance au service du travail ».

Avec un clin d’oeil, on aurait pu titrer « Comment mettre le renard au service du poulailler ». La nouvelle sur le colloque aurait davantage circulé!

En effet, du point de vue du « renard », pour qu’il y ait un « poulailler », il ne faut pas que les « poules » deviennent obsolètes.

Mais voyez-vous, en fait, c’est une partie des métiers de la finance qui sont aussi menacés d’automatisation.

Exemple :
– Automatisation du processus de clôture financière et comptable

– Gestion de justification

Dans le fond, le « renard » comme les « poules » cherchent à se prémunir de l’obsolescence.

Le travail, c’est la santé. Mais se faire enlever le premier par un robot, même s’il ne tue personne, a de quoi vous faire perdre le second.

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