Billets publiés le 27 février 2015

Martin LessardFierté geek : se brancher hors du placard

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 publié le 27 février 2015 à 16 h 41

C’est presque devenu un lieu commun de dire que la technologie a envahi toutes les sphères de notre vie.

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Pourtant, il y a une place où ce tsunami numérique (cette épidémie?) ne semble pas avoir eu beaucoup de prise. C’est dans les représentations artistiques.

Alors qu’on se dépeint (qu’on s’en plaint?) comme étant toujours ensevelis sous les courriels, textos, alertes mobiles, notifications Facebook, niveaux Candie Crush et, bientôt, tous nos objets connectés, je n’en vois pas le reflet dans nos films, nos téléromans, nos pièces de théâtre.

Je ne parle pas de l’usage des technologies en coulisse. Je parle de l’usage de technologies chez les protagonistes de l’histoire sur scène, à l’écran, à la télé.

Rares sont les scénarios, sauf en science-fiction, où une sorte d’intrication de nos vies avec la technologie, à un niveau ou à un autre, est inscrite dans la trame narrative :

  • Le héros suit-il de façon compulsive la vie des autres sur Facebook, ou y expose-t-il la sienne au lieu de la vivre?;
  • Les protagonistes passent-ils du temps à télécharger des égoportraits sur Instagram, Pinterest ou Tumblr comme si leur vie en dépendait?;
  • Les personnages s’arrêtent-ils en pleine conversation pour fouiller Google ou Wikipédia à la recherche de la réponse juste ?
  • Ont-ils même des problèmes de gestion d’espace disque, de mots de passe oubliés ou de tempêtes dans leur fil Twitter?

Non. Trop souvent, les personnages qu’on nous présente n’affichent souvent que détachement et indifférence face à cet assaut du numérique qui nous touche, nous, jusque dans les moindres recoins de la vie.

Les représentations artistiques n’ont pas encore suivi la même courbe d’adoption massive des technologies de communication qui s’observe autour de nous.

Le miroir du geek

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Alors, quand on tombe sur une pièce de théâtre dont le coeur est la technologie et ses effets sur nous, c’est une expérience artistique qu’il ne faut pas manquer.

Dans mon cas, c’était la première fois.

Une première fois similaire, j’imagine, à celle où l’on a entendu parler en joual sur les planches. L’art nous reflétait, l’art parlait comme tout le monde parle.

Ici, cette fois, l’art me montrait ma geekitude.

« Fierté geek » est le thème de Théâtre tout court, un ensemble de 10 courtes pièces présentées en enfilade au théâtre de La Licorne à Montréal, sous la direction artistique de Véronick Raymond et Serge Mandeville, d’Absolu Théâtre (sur la photo ci dessous)

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Le thème ratissait plus large que la simple technologie pour mettre en scène des personnages passionnés par les sciences, la technologie et l’informatique ou qui en subissent les conséquences. Certains textes portaient sur les jeux vidéo et les jeux de rôle grandeur nature.

Dans tous les cas, les questions abordaient toujours les relations humaines, parfois tendrement (Sans fil, de Sylvain Coron, Psychologie des planètes, de Rose-Anne Déry) parfois méchamment (L’auberge du dragon courge, de Debbie Lynch-White).

Les auteurs abordaient autant le rapport avec le pouvoir (Le prêt, de Gabriel Morin, où un employé se trouve en position d’autorité grâce à ses accès informatiques) qu’à notre relation avec l’imaginaire (Médiéval-fantastique, de Charles-Louis Thibault, où les protagonistes fuient leur vie réelle pour se réfugier dans un monde de jeux qui leur sert d’exutoire).

Mais F.O.M.O, de et joué par Véronick Raymond, m’a touché le plus par sa démesure de l’omniprésence des écrans dans la vie du personnage principal (et de tous les autres qu’il ne croise finalement jamais).

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Réveillée par ses objets connectés qui lui permettent de se quantifier en permanence, la femme qui est le personnage de la pièce nous fait vivre sa journée, cadencée par divers outils numériques, pas différents de ceux que nous avons chez nous.

Ces outils, censés lui donner plus de contrôle sur son temps, lui donnent plutôt l’impression que le temps défile trop vite, hors de son contrôle.

« J’ai lu dans The organized mind de  – shit – j’ai oublié son nom, en tout cas, c’t’un prof de psycho pis de neuroscience à McGill, y’explique dans son livre que plus y’a d’information à traiter, plus l’humain cherche à externaliser – ça doit pas s’dire en français – confier à une source externe à laquelle y va pouvoir se référer plus tard c’qui a dans sa tête. « 

La technologie augmente son potentiel d’action. Elle peut tout faire : Skype, chat, texto, Facebook. Elle est connectée à tous en tout temps.

Mais malgré toute cette puissance acquise, offerte par la technologie, rien ne semble la réconforter.

Debout, tard dans la nuit (« Yé rendu 3 h du matin. Ça m’spinne dans tête pendant que j’fixe mes écrans ») elle cite Kierkegaard, tiré d’un lien transmis par un ami : « l’angoisse est le vertige de la liberté, du possible. »

Tout est dit. La voilà réveillée de nouveau par ses objets connectés, une autre journée commence. Elle est prête, car elle veut « être certaine, par-dessus tout, de ne rien manquer.  »

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Photo: Alexandre Trudeau de Penguin

Courez vite voir Théâtre tout court, si vous le pouvez.

Il reste des places, m’a-t-on dit, pour la supplémentaire de demain, samedi 28 février à 16 h. Le prix d’entrée est de 20 $. Sinon, ce soir et demain soir, si vous êtes à Montréal, vous pouvez prendre le risque de vous présenter à la porte 45 minutes avant le spectacle de 20 h, car des places pourraient se libérer.

Se voir dans le miroir, ça fait tellement de bien.