Martin LessardLe numérique doit-il changer le milieu de l’éducation?

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 publié le 12 février 2015 à 15 h 31

Tous les professeurs que j’ai rencontrés au colloque de Clair 2015 aiment, adorent la technologie (voir mon billet d’hier). Toutefois, aucun ne croit que la technologie passe avant la mission pédagogique.

Des tableaux blancs interactifs (TBI) en classe? Un tel outil utilisé avec le même contexte traditionnel (cours magistral) ne change pas grand-chose.

Et les tablettes? L’outil n’est pas une fin en soi, c’est l’approche pédagogique qui fait la différence.

Mais avec une tablette, déjà, l’élève peut apprendre à son rythme (et ce, souvent de façon agréable). Et le professeur peut suivre plus facilement sa progression ou voir quelles sont ses difficultés.

L’outil permet donc de modifier le contexte d’apprentissage.

Durant le colloque de Clair, j’ai rencontré des élèves qui m’ont expliqué combien ils aimaient tout à coup faire leurs exercices de math ou de français non seulement à l’école, mais aussi à la maison

Tant mieux.

C’est le credo de ceux qui croient à la technologie en classe : mettre l’apprenant au centre de son apprentissage.

La technologie ouvre toute sorte de nouvelles perspectives: ludification, classe inversée, cours massif en ligne (MOOC), école en réseau.

Mais peut-on dire que ces changements apportent réellement quelque chose de positif aux élèves?

Le changement en milieu scolaire

girard

Sorti en 2014, ce livre écrit par Marc-André Girard, spécialisé en gestion du changement, propose un tour d’horizon pour justifier un changement vers, entre autres, les nouvelles technologies en classe.

Ce livre présuppose en amont que la technologie permet d’arriver à des fins pédagogiques. Ce raccourci fait en sorte que ce livre ne s’adresse réellement qu’aux convertis.

Mais Girard cite plusieurs faits qui motivent ce raccourci, dont ceux-ci :

  • l’information dans la société est maintenant omniprésente;
  • l’école n’a pas plus le monopole de l’instruction;
  • le réseautage scolaire ou extrascolaire devient la nouvelle salle de classe.

Dans un tel contexte, affirme-t-il, non seulement le changement de modèle scolaire est nécessaire, mais il permet de restituer son rôle à l’école et, donc, le leur, aux enseignants.

L’école doit devenir un lieu de socialisation (où on apprend à vivre ensemble) et d’éducation (où on apprend le discernement). Cependant, elle doit accepter d’avoir perdu sa place comme lieu privilégié de l’instruction (soit de la transmission des connaissances).

L’auteur déplore que la formation à l’intégration des technologies en pédagogie dans la formation des enseignants laisse à désirer. À ce constat s’ajoutent des forces réfractrices qui selon lui empêchent le changement plutôt que de le soutenir. Pourtant, écrit-il, « le monde de l’éducation est le monde des possibilités. [Et ce] monde est aspiré par un impératif de changement […] »!

Soit. Mais la question demeure : un tel changement permet-il l’amélioration durable de la réussite des élèves?

Tournons-nous vers un autre livre qui s’attarde à cette question.

Légendes pédagogiques

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Ce livre, écrit par Normand Baillargeon, me semble incontournable dans cette réflexion.

Sorti en 2013, et sous-titré « L’autodéfense intellectuelle en éducation », il apporte des arguments contre les « changements pour faire des changements ».

Pour être précis, Baillargeon n’a rien contre les changements ou de nouvelles approches. Il affirme simplement qu’il faut s’appuyer sur des études qui en démontrent ou en infirment l’efficacité.

Pour lui, c’est la science qui doit trancher : l’éducation doit être fondée sur des preuves.

Il passe en revue plus d’une dizaine de mythes pédagogiques, dont la théorie des intelligences multiples« , la gymnastique du cerveau et les NTIC qui révolutionneraient l’éducation.

Il s’appuie sur des études (et des métaétudes) pour décrier certaines approches pédagogiques qui ne sont pas capables d’appuyer leurs promesses sur des chiffres (et ce, parfois, à plusieurs reprises).

Les NTIC révolutionnent l’éducation? Minute, papillon! Tant qu’on ne dispose pas de preuve à grande échelle que les NTIC révolutionnent quoi que ce soit, Baillargeon prône le scepticisme.

Il donne évidemment comme exemple le déploiement des TBI à grande échelle, qui était, selon lui, une mauvaise utilisation des fonds publics.

Les enseignants qui s’intéressent à la technologie en classe, comme ceux que j’ai rencontrés à Clair 2015, ne seraient pas en désaccord avec lui.

Baillargeon ne dit pas qu’il faut tout rejeter en bloc, mais que, avant d’étendre à tous ces nouvelles approches, il faut au moins les tester et les mesurer à petite échelle.

Il s’inquiète surtout des puissantes logiques commerciales qui sont à l’oeuvre dans les propositions technologiques et il lui importe d’éviter de « succomber aux chants des sirènes technophiles ».

Et c’est, selon moi, ce que les participants de Clair 2015 étaient venus faire : voir par eux-mêmes ce que les autres avaient testé de première main dans leurs classes.

S’injecter de la techno dans les veines

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Il faut savoir aussi que les professeurs venus à Clair ont souvent d’abord testé sur eux-mêmes ces technologies. Ils ont bien vu comment la technologie pouvait les aider à parfaire leur propre formation.

Internet, les outils mobiles et les réseaux sociaux mettent ces professeurs en lien les uns avec les autres pour s’échanger des stratégies pédagogiques innovantes.

S’ils voient que cela marche pour eux, il est normal qu’ils tentent de voir comment ces avantages peuvent aussi s’appliquer à leurs élèves.

Alors? Un tel changement permet-il l’amélioration durable de la réussite éducative des élèves? Cela dépend de ce qu’on veut mesurer.

Comme je mentionnais dans mon billet hier, « tout ce qui est mesuré n’est peut-être pas important et tout ce qui est important n’est peut-être pas mesurable ».

Plus qu’un débat sur la technologie en classe ou non, j’ai l’impression que sa seule présence en milieu scolaire provoque cette (sempiternelle?) question : que mesure-t-on réellement?

C’est dans un troisième livre, dont j’aurai peut-être l’occasion de vous parler plus en profondeur une autre fois, qu’on trouve un début de réponse.

vial

Dans l’être et l’écran, Stéphane Vial dit que le numérique modifie les structures de notre perception. Il ne change pas nécessairement notre être, mais il change assurément la perception que l’on a du monde et de soi-même.

La technologie, dit-il en substance, nous a accompagnés de tout temps. Et cette fois-ci, encore, elle change la perception que nous avons de ce qui nous entoure. Ce changement de perception est réel.

Il est donc normal de se demander si l’école permet de s’ajuster à ce recadrage en cours. Et de quelle façon le mesurer…

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