Billets publiés le 2 février 2015

Catherine MathysL’avenir des médias selon la BBC

par

 publié le 2 février 2015 à 14 h 18

La BBC vient de produire un rapport sur l’avenir de l’information. Pourquoi un tel exercice maintenant? Parce que le radiodiffuseur public anglais est régi par une charte royale qui prévoit ses priorités, son indépendance éditoriale et les responsabilités de sa gouvernance interne. Ce système, établi en 1927 prévoit le renouvellement de la charte tous les 10 ans. Or, l’actuelle charte viendra à échéance le 31 décembre de l’an prochain. Cette première partie de rapport s’inscrit donc dans la préparation de ce renouvellement et recèle plusieurs indices sur la façon dont la BBC entend s’adapter aux transformations médiatiques en cours et à venir.

BBC

Trop d’information, trop d’appareils

L’information est là, partout, toujours plus facile à trouver, toujours plus rapide à nous parvenir dans toutes sortes de formats sur toutes sortes de plateformes, et à toujours plus de monde.

Que ce soit pour s’informer ou pour faire soi-même la nouvelle, les outils sont là, il suffit de les utiliser. Mais n’allez pas croire que ce rapport est nostalgique ou pessimiste. Selon la BBC, Internet a rendu l’information infiniment meilleure. De nos jours, trouver les histoires, les raconter, les transmettre à d’autres, tout est plus facile.

Selon la BBC (et je partage entièrement ce point de vue), nous vivons l’époque la plus excitante pour le journalisme depuis l’avènement de la télévision. Et dire que nous ne sommes encore qu’aux balbutiements des possibilités qu’offre Internet.

Dans le rapport, on estime que, d’ici 2025, la plupart des Britanniques regarderont la télévision sur Internet. D’ici 2030, ce sera probablement le cas de tout le monde. Le téléviseur sera parti rejoindre la machine à écrire au musée des artefacts médiatiques.

Bien sûr, les transformations technologiques ne se font pas de la même manière partout sur la planète. Mais le rythme ne fera que s’accélérer. Il y a 10 ans, il y avait 10 fois plus de personnes que d’appareils connectés à Internet. Or, dans la dernière année, le nombre de téléphones cellulaires a dépassé celui des êtres humains. Et d’ici 2020, l’équilibre sera inversé, il y aura environ 10 appareils connectés pour chacun de nous.

Le grand dérangement

Tous ces changements, bien que prometteurs, sont également dérangeants et souvent difficiles à accepter. L’environnement chaotique des médias cultive moins de nouvelles et plus de bruit.

Internet a bien sûr ébranlé le modèle d’affaires de plusieurs grands médias traditionnels. Selon le rapport, plusieurs aspects de la vie moderne ne sont plus ou ne sont pas assez couverts. Il en tient pour preuve la dégradation mondiale de la presse locale, qui n’a plus les moyens de couvrir les sujets régionaux adéquatement. La BBC cite la fermeture du Rocky Mountain News aux États-Unis, du Reading Post en Angleterre, mais on pourrait aussi rajouter nos propres histoires de coupures en région, ici, au Québec.

En 10 ans, c’est 5000 emplois de journalistes qui ont été supprimés dans la presse régionale et nationale en Angleterre. Mais bien sûr, là aussi, les suppressions de postes ne se font pas de façon égale. Cela dit, la tendance est mondiale, et même si les chiffres américains sont meilleurs que les chiffres anglais, la pente est la même. Le nombre de reporters internationaux travaillant pour des journaux américains a décliné de 24 % entre 2003 et 2010. Ainsi, le temps alloué aux nouvelles internationales dans les bulletins de nouvelles a chuté de plus de moitié depuis la fin des années 1980.

Pendant ce temps-là, d’autres pays, comme la Russie et le Qatar investissent massivement dans les reportages de nouvelles internationales.

Une question de génération

Le changement est aussi générationnel. En Suède, l’âge moyen de l’auditoire du téléjournal de fin de soirée du radiodiffuseur public est de 66 ans. Tout ça pendant qu’un récent sondage montrait que 26 % des enfants de 2 ans allaient en ligne au moins une fois par jour.

L’Angleterre connaît la même situation. L’an dernier, les nouvelles télévisées étaient vues par 92 % des 55 ans et plus en moyenne chaque semaine. Ce genre de chiffre n’a pas tellement changé dans la dernière décennie. Cependant les 16-34 ans, eux, modifient leurs habitudes. Ils ne sont que 52 % à regarder les nouvelles télévisées en moyenne chaque semaine contre 69 % en 2004. L’effet de ce changement d’habitude s’est d’abord fait sentir dans la presse papier, mais dans les 10 prochaines années, ce seront les nouvelles télévisées qui subiront le même traitement.

Et alors? Qu’est-ce que ça change?

Bien des choses, en somme. Il y a une cinquantaine d’années, la télévision a transformé l’information. Elle l’a rendue vivante, en quelque sorte. Mais elle a aussi mis l’accent sur les images dramatiques, les politiciens télégéniques et les histoires accrocheuses.

À son tour, Internet transformera aussi l’information. D’ailleurs, cela a déjà commencé. Le rapport mentionne, par exemple, que 59 % des consommateurs anglais de nouvelles en ligne n’ont aperçu que les manchettes sur Internet dans la dernière semaine, contre 43 % qui ont lu des articles plus longs en ligne.

Et Internet n’est pas nécessairement neutre dans son agrégation de nouvelles, selon Emily Bell du Tow Center for Digital Journalism. L’an dernier, une expérience universitaire avait analysé la façon dont Facebook avait manipulé le fil d’actualité de 700 000 utilisateurs dans une semaine. On voulait voir de quelle façon les différents types de nouvelles les toucheraient. Sans grande surprise, les statuts heureux rendent les gens heureux.

Internet permet de contourner le journaliste. Ainsi, l’ordinateur peut faire tout ce qu’un journaliste professionnel faisait. Pour un journaliste, le plus gros concurrent n’est plus un autre journaliste, mais c’est l’histoire elle-même, qui peut très bien être racontée et diffusée sans lui. Partis politiques, vedettes et entreprises peuvent communiquer désormais directement avec le public. On vit dans une ère de plus en plus branchée, mais de moins en moins imputable.

La distribution inégale de l’information

Des millions de personnes ont accès à Internet, mais ce n’est pas le cas de millions d’autres personnes. Selon la BBC, le monde se divise entre ceux qui cherchent la nouvelle et ceux qui ne font que l’effleurer. Et ce fossé ne fait que se creuser davantage.

C’est en partie dû à l’infobésité. Il y a plus de données, d’opinions, de liberté d’expression que jamais, mais c’est aussi plus difficile de s’informer correctement. Les faits nous semblent souvent confus.

Le rapport de la BBC mentionne une étude renversante sur ce que les gens pensent savoir et ce qu’il en est vraiment. Ainsi, les Britanniques pensent que leur population est composée de 24 % d’immigrants (il n’y en a que 13 %). Ils croient aussi que 24 % de la population ne travaille pas. Il y a plutôt 7 % de chômeurs.

Les inégalités sont partout, et la presse a la responsabilité de les signaler. C’est pour cela, notamment, que la BBC est optimiste. Cette ère d’information, bien qu’elle soit chaotique et inégale, n’en demeure pas moins excitante puisque le besoin d’une information juste, précise, pertinente et indépendante est plus grand que jamais.