Martin LessardL’après-Charlie : faut-il contrôler les médias sociaux?

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 publié le 13 janvier 2015 à 15 h 36

De très nombreux sites français ont été piratés pour qu’y soient diffusés des messages de propagande, notamment djihadiste.

Il n’en fallait pas plus pour faire dire au premier ministre français, Manuel Valls :

« Comme le prévoit la Loi antiterroriste votée récemment, la priorité, c’est de travailler sur Internet, c’est là qu’une partie de la radicalisation se forme. »

Ce genre de réflexion, bien des députés ici au pays ne la renieraient pas. Rappelez-vous Joy Smith, du Parti conservateur du Canada, qui avait proposé une loi sur l’assainissement d’Internet (C-427). Une façon déguisée de contrôler Internet.

Contrôler Internet? Policer les médias sociaux? Le rêve éveillé de bien de politiciens, d’ici et d’ailleurs.

Par exemple, pas plus tard qu’hier, le premier ministre britannique a suggéré de bannir, ni plus ni moins, des services de messagerie populaires comme Snapchat et WhatsApp.

Pourquoi? Parce que ces services de communication cryptés ne donnent pas accès aux messages à ses services sociaux!

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« La sécurité […] ne peut pas se discuter. » Ah oui?

« La sécurité des Français ne peut pas se discuter. » C’est comme ça que le premier ministre français a coupé court à la discussion.

Là-bas ou ici, il n’y a pourtant qu’une seule réponse : si, elle peut être discutée, si la « sécurité » mène à des dérives, comme la censure, la surveillance et la perte de liberté de parole.

À mon avis, la réponse n’est pas davantage de contrôle, mais une meilleure application des lois déjà existantes.

Il y a des discours haineux sur les réseaux sociaux? Les lois en place sont là pour régler notre vie en société, comme c’est le cas déjà sur la place publique.

Lisez « Apologie du terrorisme : les condamnations pleuvent » sur Planet.fr et vous verrez que la justice peut faire montre de fermeté à l’égard de ceux qui expriment leur soutien en ligne aux djihadistes, plusieurs sanctions allant jusqu’à la prison ferme ayant été prononcées.

Benoit Thieulin, à la tête du Conseil national du numérique, nous le rappelle dans une entrevue sur PetitWeb : « Le net est d’abord le reflet de ce que nous sommes, les médias sociaux le révélateur de ce qu’exprime et pense la société, qu’on aime ou pas. »

Il reconnaît qu’Internet donne une caisse de résonance inédite et des moyens d’organisation à ceux qui veulent causer du tort à d’autres, mais ajoute que Facebook ou Twitter peuvent également abriter les contre-discours et la sensibilisation, comme on a pu voir avec le mouvement #JeSuisCharlie (lire mon billet précédent).

Internet n’est pas un incubateur, mais un miroir

Les auteurs des attentats de Paris de la semaine dernière n’avaient rien d’internautes influents, encore moins d’internautes auto-endoctrinés à partir de vidéos sur YouTube.

Le journaliste Damien Leloup, du journal Le Monde le résume bien :

Les auteurs des principaux attentats ayant touché la France […] ne s’étaient pas du tout « radicalisés sur Internet ». Le profil des auteurs de ces tueries montre plutôt un double processus de radicalisation, en prison ou au contact de radicaux dans des mosquées proches des salafistes.

Alors, avant même que la question : « Faut-il contrôler les médias sociaux? » émerge, arrêtons tout amalgame. Internet n’est pas un vivier à terroristes. Ce n’est que le reflet de la société, un miroir.

Cela ne veut pas dire qu’Internet n’ait pas une part de responsabilité dans les problèmes de sécurité, mais ce n’en est pas la source. Le danger commence par l’exclusion et l’éducation. Et le financement des extrémistes dans le monde : l’argent pour acheter des kalachnikovs doit bien venir de quelque part.

Nous sommes la première génération d’humains à être connectée de cette façon en réseau. On a encore beaucoup à en apprendre sur la façon de se comporter en ligne de manière civilisée.

Il n’est donc pas question de verrouiller pour les générations futures les bienfaits des médias sociaux, sous prétexte qu’il y a des débordements temporaires aujourd’hui.

Je m’attends à ce que les médias sociaux contiennent, à terme, de moins en moins de discours haineux et de menaces de pendaisons médiatiques, de la même manière que, dans la rue, on ne risque pas ce genre d’agressions.

J’abonde dans le sens de Benoit Thieulin, quand il dit d’Internet : « C’est là que se forge une partie de l’opinion, c’est là qu’il faut faire de la pédagogie, du débat, engager des conversations. » Ces conversations, c’est la démocratie.

Mais on a encore à apprivoiser le média.

Laisser les politiciens « contrôler le web » et bannir des applications au « nom de la sécurité », c’est aller contre la démocratie.

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