Martin LessardInternet des objets jusque dans notre corps

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 publié le 21 juillet 2014 à 14 h 25

Il y a toujours ce petit sursaut qui est suscité quand la technologie traverse certaines lignes qu’on n’imaginait pas qu’elle puisse franchir.

Quand on parle d’Internet des objets, on est bien prêt à gober le concept. Mais est-on prêt à le gober littéralement?

J’ai eu la chance hier d’être invité à l’émission Dessine-moi un dimanche, sur ICI Radio-Canada Première, animée par Johane Despins, pour parler d’une technologie qui avait fait grand bruit il y a quelques mois, quand Motorola avait proposé des pilules à mots de passe à ingurgiter!

Pour frapper l’imagination du public, il n’y a pas mieux.

Puisqu’on entre des mots de passe plusieurs fois par jour, que ce soit pour des transactions avec cartes à puce ou pour se servir d’un ordinateur, pourquoi ne pas avaler une puce comestible qui rendrait tout le corps comme un mot de passe ambulant? Du coup, plus besoin de s’identifier sans cesse!

avalerlapilule

Cette puce comestible existe — et est même approuvée par la Food Drug Administration américaine –, mais dans les faits cette idée me semble davantage une solution à un problème fictif que quelque chose qui sera réellement utile pour la majorité d’entre nous afin de retenir nos mots de passe.

Lors de notre échange à la radio, personne autour de la table ne trouvait l’idée emballante. Mais on sentait bien que cette application de la technologie allait dans une direction qui peut rendre inconfortable celui ou celle qui en entend parler pour la première fois.

Voyons en premier la promesse de cette pilule à mots de passe, et ensuite les implications.

Ces mots de passe en nous

La pilule contient une puce microscopique, enrobée d’excipients comme les autres pilules, qui s’active dans l’estomac. La réaction chimique produite permet à la puce d’émettre des signaux électriques, un peu comme ceux que le corps en produit naturellement.

C’est avec les acides dans l’estomac que la petite puce s’alimente. Un peu comme lorsqu’on fabrique une pile électrique avec l’acidité du citron.

Ces signaux de la puce, très faibles, se propagent dans le corps. Un senseur à l’extérieur du corps capte ces signaux très faibles et les convertit en un code qui est interprété comme un mot de passe.

On peut donc imaginer quelqu’un ingurgiter cette pilule pour avoir accès à des appareils sécurisés.

pilluleipad

Évidemment, il faut attendre le temps de digérer la pilule, mais ensuite on a quelques heures pour accéder à nos appareils sans entrer de mot de passe, avant que la puce ne suive le chemin bien naturel de l’élimination.

Est-ce possible?

Ce genre d’annonce profite de la naïveté du public moyen qui ne comprend pas vraiment où en est rendue la technologie tant elle se confond de plus en plus avec la science-fiction.

Cette annonce laisse précisément dans l’ombre toute la réelle difficulté d’implanter cette innovation, dans la mesure où le problème ne réside plus dans la fabrication d’une pilule qui émet des signaux, mais bêtement dans la logistique : il faut installer des capteurs sur tous les appareils auxquels on veut accéder.

Ce n’est pas parce que j’ai avalé cette pilule que j’ai accès à mon cellulaire sans mot de passe. Mon cellulaire et tout autre appareil qui demanderaient un mot de passe doivent pouvoir capter et décoder ce mot de passe. Sans cette fonctionnalité sur l’appareil, cette pilule est inutile.

Je ne crois pas que ça soit nécessairement dans le domaine de l’authentification qu’il y ait une réelle utilité pour cette innovation, mais dans le domaine médical.

Chérie, j’ai rétréci le docteur

Aujourd’hui, il est possible de se coller sur la peau des circuits imprimés très fins et infroissables (lire sur Triplex : Circuit imprimé flexible : vers une « peau électronique ». Ces circuits sont virtuellement des ordinateurs capables de traiter certaines informations et ils s’alimentent à même nos mouvements ou notre champ électrique corporel.

On pourrait imaginer qu’un patient, dont la vie ne dépend pas d’une surveillance à tout instant, puisse prendre congé un certain temps de l’hôpital. Il aurait ses comprimés quotidiens contenant une petite puce qui transmettrait au capteur sur sa peau certains signes vitaux (pouls, température, présence de certaines compositions chimiques, etc.).

Comme s’il avait un docteur dans le corps.

Il n’est pas impossible que le capteur cutané puisse ensuite communiquer avec votre téléphone cellulaire par Bluetooth LE et transférer directement les données au laboratoire… ou envoyer un texto à votre docteur de la part de votre coeur qui ne se sent pas très bien.

C’est ce qui provoque ce petit sursaut dont je parlais au début. Ici, la technologie ne fait pas que traverser une certaine ligne, elle nous fait franchir cette ligne avec elle.

On a bien compris ce qu’est Internet des objets, ces choses qui communiquent entre elles grâce à notre Internet, celui des humains.

Mais avec cette pilule à puce, c’est tout à coup notre corps qui aura le potentiel d’échanger par lui-même des informations avec des objets par Internet.

Internet des objets, en quelque sorte, n’est pas un réseau à part pour les choses, ce n’est pas un réseau que nous accueillerons sur notre réseau à nous, humains.

C’est plutôt un réseau qui attend que nous soyons réifiés, transformés en choses, pour nous accueillir sur son propre réseau et commencer une conversation avec nous… ou des parties de nous.

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