Martin LessardStructurer la fosse aux commentaires

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 publié le 27 juin 2013 à 14 h 25

La presse écrite périclite depuis plusieurs années. La montée des réseaux n’a pas aidé, mais elle n’en est pas la cause. Son déclin les précède. On peut penser que le numérique causera sa perte. Je crois, au contraire, qu’il la sauvera.

Je me rappelle un colloque sur l’avenir du journal indépendant en 2010Edwy Plenel, journaliste et cofondateur de Mediapart, le journal en ligne français, disait que le numérique était au coeur de l’avenir du journalisme.

Karen Dunlap, aussi au colloque, président du Poynter Institute, une école de journalisme, trouvait en fait que les journaux n’utilisaient pas à leur pleine capacité les outils Internet.

Certains, comme La Presse+, ont interprété ça en misant toutes leurs billes sur la technologie. Triplex a parlé ici, ici et ici du passage au tout-iPad du grand quotidien montréalais.

D’autres misent plutôt sur l’interaction avec leur public, la technologie n’étant qu’un adjuvant, comme le Washington Post l’expérimente en ce moment. Serait-il sur la bonne piste?

Rendre civilisées les commentaires

On connaît tous des journaux aux prises avec des torrents de commentaires qui sont des égouts à ciel ouvert.

Radio-Canada.ca, pour sa part, avait opté pour la fin de l’anonymat dans les commentaires afin de rendre les débats plus civilisés (lire sur Triplex Repenser l’anonymat en ligne).

Mais si le problème était ailleurs? Et si le problème venait plutôt du fait que la question « qu’en pensez-vous? » lancée par le journal en ligne à ses lecteurs faussait le débat dès le départ?

Au fond, en lançant cette question, il ne s’éloigne pas beaucoup de celui qui lance un morceau de viande dans une fosse remplie de lions affamés. Le carnage est prévisible.

Vers une architecture des commentaires

Chez nos voisins du sud, le débat sur le mariage des gens de même sexe fait rage en ce moment.

De façon intelligente, le Washington Post tente d’aller au-delà du tsunami prévisible de commentaires pour/contre auquel on peut s’attendre. Il n’y a rien d’agréable à lire une longue litanie de 3000 commentaires enragés, n’est-ce pas?

Le journal américain évite le piège en structurant les commentaires. Pour pouvoir commenter, il vous faut créer votre profil en sélectionnant en quoi la question du mariage gai vous concerne.

Est-ce parce cela vous touche personnellement, ou votre entourage? Est-ce pour des motifs religieux, moraux, politiques? Votre commentaire se trouve alors classé selon vos réponses.

Répartis dans un élégant diagramme de Venn ressemblant à une fleur, les commentaires paraissent plus organisés, plus utiles, plus agréables à lire.

La technologie permet la visualisation des données comme jamais auparavant.

Penser à la structure de tout ça est probablement plus un travail de sociologue, d’anthropologue ou de philosophe que celui d’un programmeur ou d’un journaliste. Mais tout s’apprend. Et la valeur ajoutée au débat est immédiate.

Cette expérience, réussie à mon avis, offre une piste de solution pour les journaux quant à leur rôle dans la « domestication de la bête Internet » et la façon de renouer avec leurs lecteurs et la vie démocratique.

Loin de constituer le terreau de la folie collective, Internet montre qu’il est possible de rapprocher intelligemment les lecteurs, simplement en rendant visibles leurs positions dans le débat.

Ce n’est pas parce que la technologie fonctionne de façon binaire que nous devons nous comporter de cette façon…

Informatique, Internet, Médias, Réseaux sociaux, Société, Tendance