Nadia SeraioccoSun-Times remplace les postes de photojournalistes par le iPhone pour tous

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 publié le 3 juin 2013 à 9 h 56

Les photos prises avec un iPhone seront-elle aussi impressionnantes?

L’état du journalisme fait l’objet d’intenses débats depuis plusieurs années, et ce n’est pas cette nouvelle qui va changer la donne. Le vendredi 31 mai, le groupe Sun-Times a licencié tous ses photographes, qui ensemble totalisaient 500 années d’expérience. Il incombera désormais aux journalistes de prendre des photos pour leurs articles avec le iPhone 5 fourni par leur employeur. Point d’inquiétude à avoir pour la qualité des photos : les journalistes suivront une formation obligatoire en photo sur iPhone.

Au nom de la synergie avec le consommateur numérique

L’annonce du licenciement a pris quelque 20 ou 30 secondes, selon Steve Buyanski (voir la vidéo plus bas), employé de Sun-Times depuis 30 ans. Pour la direction du groupe, il n’y a pas dans cette décision de quoi fouetter un chat : la mise à pied des photographes fait partie d’une évolution normale, en synergie avec les besoins du nouveau consommateur numérique (digitally savvy customers). Dans son blogue sur le site du Chicago Tribune, le photographe Alex Garcia est nettement moins enthousiaste et voit plutôt dans cette décision de l’idiotie bureaucratique. Selon lui, ce sera un cauchemar pour la qualité de l’information, notamment parce que les journalistes et les photographes n’approchent pas une scène d’actualité de la même façon. Le journalisme écrit n’exige pas la réflexion spatiale et visuelle que maîtrise le photographe, et ce changement d’angle pourrait nuire à la qualité des faits rapportés par le journaliste.

L’idée des « économies potentielles »

Dan Mitchell, de CNNMoney, va dans le même sens et n’arrive pas à comprendre les raisons derrière une telle décision. Il propose comme hypothèses les difficultés financières du groupe (cette restructuration entraînerait des économies importantes à long terme) et une volonté de se défaire du syndicat des photojournalistes. En effet, Sun-Times est en négociation avec le Newspaper Guild depuis plusieurs mois. On peut imaginer qu’il s’agit là d’une tactique de la part de Sun-Times, puisque personne n’avait été prévenu de cette décision.

Une stratégie de contenu

La question de la propriété intellectuelle du contenu journalistique bout depuis quelques années déjà. Il suffit de considérer la position de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) contre le nouveau contrat de TC Media ou de se rappeler de la cession contestée de droits qui avait suivi la transition vers le numérique du journal Voir. Quand Sun-Times fournit aux journalistes un iPhone, donc un équipement qui lui appartient, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une manière pour le groupe de s’approprier tout le contenu capté. Qui plus est, on ne parle plus ici de photographes chevronnés qui personnalisent leurs images et maîtrisent l’équipement qu’ils choisissent. Outre des différences dans la qualité du cadrage, on assistera à une homogénéité dans l’esthétique des photos.

La situation au Québec

On se rappelle des licenciements importants au quotidien 24 heures en novembre 2011. Stéphane Baillargeon, du Devoir, dans son billet « Les kleenex de Quebecor« , reprenait les propos du reporteur photographe Rogerio Barbosa quant aux conditions de travail difficiles des photographes au Québec. Avec une telle nouvelle, la situation du photojournalisme n’est pas prête de s’améliorer. Cela dit, pour les années à venir, il faudra voir comment la formation des journalistes s’adaptera aux nouvelles réalités.

Est-ce que les prochains prix en photojournalisme seront des clichés Instagram avec filtres rétro et mots-clics engageants?

Pour voir la vidéo cliquez sur le lien en-dessous…

 

Vidéo sur le site du Chicago Tribune

Informatique, Médias, Photographie