Billets publiés le 10 mai 2013

Alors que sur le web circulent des vidéos montrant des crimes réels, des artistes voient leurs œuvres de fiction censurées et décriées pour une utilisation trop explicite de la violence. Au cours des derniers jours, deux cas de censure ou de soubresauts de morale ont fait les manchettes : le faux film « snuff » Broken, de Nine Inch Nails, retiré de Vimeo, et les critiques contre la violence poétique du récent clip d’Indochine, «College boy», réalisé par Xavier Dolan. Pourquoi s’attaquer à ces œuvres de fiction?

On trouve déjà tout sur le web, n’en rajoutez point!

Par curiosité, j’ai sondé l’opinion de Simon Laperrière, programmateur à Fantasia et auteur d’un mémoire sur le mythe du film « snuff ». À son avis, ce qui choque pour ces deux clips n’est pas tant la dureté de leurs images, mais plutôt leur accessibilité : « Internet, on le sait, est une plateforme de diffusion qui, contrairement à la télévision et de façon plus prononcée que la littérature, résiste à toute tentative de censure. Une simple requête sur un moteur de recherche suffit pour accéder à des documents qu’on pourrait qualifier d’obscènes. » Les autorités ont beau, selon lui, s’obstiner à faire retirer des œuvres, celles-ci réapparaissent toujours tôt ou tard, remises en ligne par un internaute qui en a gardé un exemplaire.

Censuré en théorie, mais dans les faits…

College boy est hautement symbolique et se termine avec une crucifixion suivie d’une exécution. On peut imaginer que cela ait fait grincer les dents des groupes catholiques. Cela dit, Françoise Laborde, présidente du Conseil supérieur de l’audiovisuel, faisait elle aussi un geste symbolique en le bannissant de la télévision. Car nul besoin de la télé pour diffuser un clip. Comme le souligne Dolan dans une lettre ouverte publiée dans le Huffington Post Québec, « les plateformes de diffusion en ligne ont pu nous assurer, depuis jeudi dernier, un nombre de visionnages approchant le million ». Qu’on se le tienne pour dit : la télévision n’est plus un vecteur incontournable de popularité.

Par exemple, l’artiste Riff Raff diffuse des vidéoclips pour des pièces qui ne sont pas encore endisquées et a présentement plus de 35 millions de vues sur sa chaîne YouTube. De même, il expose sur Vine, à raison de plusieurs miniclips par jour, sa vie quotidienne qui serait, faut-il le dire, censurée par bien des chaînes de télé.

Quand le web profond remonte à la surface…

Au début de la semaine, en préparation du retour du groupe Nine Inch Nails, son directeur artistique, Rob Sheridan, publie sur Vimeo Broken, un court-métrage culte. Le film circulait depuis 1992 et pouvait être vu sur Daily Motion ou Pirate Bay; il a pourtant été retiré du réseau en moins de deux heures. Les raisons de son retrait? Violence extrême, obscénité, etc. On y propose une suite d’images monstrueuses, allant du faux-snuff hyperréaliste à des séquences de tortures surréalistes, mêlant tour à tour grotesque et brutalité. Créée il y a 20 ans, cette œuvre est assez similaire au cinéma d’horreur actuel. Alors pourquoi une telle réaction, sur le web de surcroît?

Simon Laperrière considère que la présence de ces clips en ligne « réactualise une conception primitive d’Internet où il apparaît comme un territoire barbare où circulent librement les pires atrocités ». Selon lui, le public perçoit ces vidéos comme la pointe d’un iceberg, puisque leur présence sur des médias populaires comme YouTube et Vimeo sous-entend qu’il pourrait s’y trouver du contenu encore plus obscène.

Le retrait du court-métrage de Nine Inch Nails a effectivement incité des fans à découvrir ce film, toujours offert sur les plateformes pirates. Et il ne fait aucun doute que la couverture médiatique autour du clip de Dolan a suscité la curiosité de plus d’un de ces jeunes que le CSA voulait protéger.

Interrogé par The Verge, Ron Sheridan concluait que le retrait de Broken par Vimeo ne faisait qu’ajouter une aura de mystère à l’œuvre. Simon Laperrière conclut en ce sens que « la grande ironie de ce débat est que la dénonciation de l’excès de liberté de partage du web ne fait que le mettre en pratique en invitant chaque individu à découvrir par lui-même ces clips qui génèrent la polémique. Xavier Dolan a donc raison de remercier Françoise Laborde pour la visibilité infinie que lui auront donnée ces propos dénonciateurs ».

Qui sera le prochain artiste à tirer profit des honneurs de la censure?