Martin LessardCommunications numériques : émancipation ou aliénation?

Par

 publié le 19 février 2013 à 14 h 48

J’ai eu la chance hier soir de croiser le fer avec deux universitaires de l’Université du Québec à Montréal sur le thème « Les communications numériques : émancipation ou aliénation? » devant une salle comble de spectateurs passionnés, mais critiques.

La question du libellé, aussi universitaire qu’elle puisse être, n’en est pas moins essentielle. Les nouveaux médias nous rendent-ils libres, ou nous enchaînent-ils?

M. André Mondoux a insisté pour dire que si ces nouvelles technologies se présentent comme non idéologiques, alors ce mensonge n’est pas une condition d’émancipation pour la société.

M. Sylvain Rocheleau suggère que l’émancipation profite aux groupes qui peuvent être plus autonomes, mais qu’il y a toujours le risque du contrôle sous-jacent aux plateformes.

Dans Le Devoir de ce matin, on apprend sous la plume de Fabien Deglise que les conditions d’utilisation des plateformes sociales sont rarement lues, car trop longues. Peut-on être libre quand on n’a pas lu le contrat qu’on a signé?

#émancipation

Si l’on entend par communication numérique ces nouveaux outils de réseautage, cette montée soudaine d’une certaine sphère publique en ligne, d’une communication massive horizontale et non plus verticale, alors oui, je crois que la communication numérique favorise l’émancipation.

Mais attention. Il ne s’agit pas d’une émancipation promue comme inéluctable, comme inscrite dans le numérique, comme une certitude absolue qui résulte de l’usage du numérique.

Le numérique libère assurément de certaines contraintes structurelles, institutionnelles et environnementales.

Par exemple, on peut s’informer directement à la source, produire ses propres contenus et les diffuser sans avoir de comptes à rendre. On peut aussi se regrouper et former des communautés d’intérêts ou partager nos stratégies de vie. On interroge son environnement grâce aux téléphones dits intelligents. On peut apprendre par soi-même (voir mon billet sur les MOOC).

La liberté de communication par le numérique a disloqué les structures étanches de la communication de masse, ébranlant au passage le pouvoir de ceux qui profitaient de leur monopole de production et de diffusion. Les médias sociaux se sont arrimés aux médias de masse et jouent maintenant dans les mêmes platebandes.

Abbott Joseph Liebling, célèbre journaliste américain décédé dans les années 1960, avait lancé en boutade : « La liberté de presse est garantie… à ceux qui en possèdent une! »

Eh bien aujourd’hui, la liberté de presse est garantie à ceux qui possèdent un blogue, ou un compte Facebook, Twitter, Pinterest, Instagram…

#aliénation

Se pose alors la question : ces nouvelles plateformes instaurent-elles une nouvelle forme d’aliénation? Aliénation dans le sens d’une dépendance aux outils ou à son propre réseau socionumérique pour « exister socialement »? Qui serait capable aujourd’hui de se passer d’Internet et des plateformes sociales?

L’émancipation, le surplus de liberté que nous procurent les réseaux, génère probablement son lot de dangers, dont l’aliénation à ces plateformes commerciales et aux forces intéressées du marketing et de la publicité. Un des intervenant du panel ne s’est pas privé pour nous le rappeler.

Mais il m’apparaît que, plus que jamais, il faut profiter de l’occasion que représentent les communications numériques pour s’autoéduquer, pour s’entraider, pour devenir plus critique. C’est la condition essentielle pour vivre dans ce monde plus vaste, plus rapide, plus connecté qu’avant.

Nous devons nous éduquer à garder notre attention sur ce qui compte vraiment pour nous. Nous sommes libres effectivement de nous perdre dans une chaîne ininterrompue de vidéos de chatons sautant dans une boîte en boucle. Mais nous nous devons d’utiliser notre temps pour « augmenter notre intelligence ». Pas pour simplement prolonger notre asservissement volontaire au monde du divertissement.

Il ne tient qu’à nous de voir cette liberté comme une façon de nous émanciper, d’apprendre, d’avancer et de devenir meilleurs.

 

Internet, Médias, Réseaux sociaux, Société