Laurent LaSalleAaron Swartz : un militant pour le libre accès à l’information

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 publié le 16 janvier 2013 à 9 h 00

Aaron Swartz, cofondateur du site Reddit et militant en faveur de la distribution gratuite du contenu sur Internet, a été trouvé pendu dans son appartement de Brooklyn vendredi dernier. Il avait 26 ans.

Malgré son jeune âge, Swartz a accompli énormément de choses. À 14 ans, il contribue au développement de la norme RSS, une technologie qui permet d’obtenir automatiquement les mises à jour d’un site Internet, aujourd’hui omniprésente sur la toile. Il devient par la suite un des fondateurs de Reddit, un site communautaire invitant les internautes à soumettre des contenus et à voter pour ceux qu’ils jugent les plus pertinents. Le site est vendu à Condé Nast, groupe d’édition propriétaire d’une foule de magazines, dont Wired, avant même que Swartz atteigne sa majorité; il n’a pas encore 20 ans.

Engagé, il rédige en 2008 le Manifeste de la guérilla pour le libre accès, qui fait la promotion du libre accès au patrimoine culturel et scientifique mondial.

En 2011, il est accusé d’avoir téléchargé et mis gratuitement à la disposition des internautes 4,8 millions d’articles, dont une bonne portion provient des archives du Massachusetts Institute of Technology. Faisant face à une peine d’emprisonnement pouvant atteindre 35 ans et à une amende pouvant s’élever à 1 million de dollars, il choisit de s’enlever la vie. Son procès devait commencer le mois prochain.

Il va de soi que ces déboires judiciaires ont pu affecter Swartz. On ne peut néanmoins leur attribuer entièrement son suicide. Lui seul connaît les motifs derrière cette tragédie, et il a emporté son secret avec lui.

JSTOR, la solution moderne aux problèmes de stockage

Fondé en 1995, JSTOR est un système d’archivage de publications universitaires et scientifiques. Au moment où les bibliothèques universitaires font face à une augmentation du nombre de revues académiques, JSTOR offre un service de stockage de ces bibliothèques en numérisant les revues en question. La numérisation garantit non seulement l’accessibilité à long terme de ces contenus, mais aussi leur accès en ligne et la recherche dans le texte.

La plateforme conçue par JSTOR comprend un système de cryptage afin de prémunir les ayant-droits contre le piratage. Outré par les pratiques de JSTOR, dont l’abonnement (payant) est réservé aux institutions académiques, aux bibliothèques, aux centres de recherche, aux musées et aux écoles, Swartz décide de se brancher au réseau du MIT afin de siphonner le contenu de la banque de données de JSTOR. Sitôt l’activité anormale détectée par les administrateurs (quelque part entre le 24 septembre 2010 et le 6 janvier 2011), l’ordinateur de Swartz est déconnecté et banni du réseau sans fil. N’ayant plus rien à perdre, le jeune homme accède, par les conduits de ventilation, à la salle où se trouvent les routeurs principaux, et cherche à se brancher physiquement au réseau du campus.

Une fois démasqué par les administrateurs, Swartz conclut une entente avec JSTOR : le pirate remet les disques durs contenant les articles et promet de ne pas diffuser ces derniers et, en retour, JSTOR décide de ne pas entamer de poursuites judiciaires contre Swartz.

Le MIT et la procureure Carmen Ortiz montrés du doigt

Malheureusement pour Swartz, le bureau du procureur du Massachusetts a vent de l’affaire et décide de porter contre lui des accusations judiciaires pouvant être lourdes de conséquences. L’homme fait d’abord face à 4 chefs d’accusation mais, en septembre 2012, ce nombre augmente à 13.

La peine maximale est si lourde qu’elle surpasse le sort réservé aux coupables d’homicide involontaire, de vol de banque, de vente de pornographie infantile, et j’en passe.

Au lendemain de la mort de Swartz, le MIT annonce l’ouverture d’une enquête interne pour déterminer le rôle joué par l’institution dans le suicide du jeune homme. Quant aux proches de Swartz, ils mettent en ligne un site dédié à sa mémoire, dans lequel ils déclarent notamment :

La mort d’Aaron n’est pas seulement une tragédie personnelle. C’est le résultat d’un système judiciaire où l’intimidation et les poursuites excessives abondent. Les décisions prises par le bureau du procureur du Massachusetts et le MIT ont contribué à sa mort. Le procureur des États-Unis l’a poursuivi en s’appuyant sur des chefs d’accusation pouvant déboucher sur des peines particulièrement sévères, dépassant 30 ans de prison, et ce, pour le punir d’un crime allégué qui n’a pas fait de victime. Au même moment, et contrairement à JSTOR, le MIT a refusé de prendre parti pour Aaron et pour les principes les plus chers à sa communauté.

Épilogue

Deux jours après la mort du jeune homme, le collectif de pirates informatiques Anonymous a détourné la page d’accueil du site du MIT pour mettre en lumière la responsabilité de l’institution dans le suicide de Swartz.

Une autre initiative, le Aaron Swartz Memorial JSTOR Liberator, invite les internautes partageant la vision de Swartz à « libérer » des articles provenant de la banque de données JSTOR. Bien que le script en question ne puisse être exécuté qu’une fois (par mesure préventive), son utilisation constitue un acte criminel répréhensible.

Peu importe où l’on se situe dans le débat, il faut reconnaître qu’un flou persiste toujours au sujet du droit d’auteur sur Internet. Derrière l’histoire du libre accès à l’information, derrière l’histoire des poursuites judiciaires et derrière l’histoire d’argent, il y a des gens. Aaron Swartz était un homme qui a marqué sa génération. Souhaitons que cette lacune législative nous amène à parler de cet homme, et non seulement des tragédies qu’elle provoque.

Informatique, Sécurité, Société