Martin LessardL’aigle et le Coréen, un conte du 21e siècle

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 publié le 20 décembre 2012 à 14 h 21

Arthur C. Clarke, le célèbre romancier, a dit une fois « Toute technologie très avancée ressemble à s’y méprendre à de la magie. »

Une vidéo déposée sur YouTube, il y a deux jours, montre un aigle royal surplombant sur le mont Royal au centre de Montréal plonger en piqué vers un bambin et l’agripper par son manteau et tenter de partir avec lui. Heureusement, il le lâche une seconde après, probablement parce qu’il était trop lourd.

Déposée sur YouTube mardi dernier (18 décembre), elle est passée aujourd’hui, deux jours plus tard, à plus de 18 000 000 de vues. La vidéo a visiblement touché une corde sensible et a fait le tour du monde.

Malheureusement pour ceux qui sont crédules, cette vidéo est un canular.

La vidéo virale Golden eagle snatches kid a été produite par Normand Archambault, Loïc Mireault, Antoine Seigle et Félix Marquis-Poulin, tous étudiants au Centre national d’animation et de design (Centre NAD), dans le cadre d’un cours de simulation et d’animation 3D.

Les magiciens

Le Centre NAD n’en est pas à son premier succès viral.

Une vidéo, prétendument tournée par le Japan Institute of Science and Technology, a récolté plus de 2,5 millions de vues en 1 mois au début de 2012. Elle montrait deux petites voitures qui roulaient en antigravité sur une piste de course de table. Un autre canular du Centre NAD.

(Pour les curieux : oui, la « lévitation quantique » existe. À basse température et avec des objets supraconducteurs, pas à l’air libre pour diriger une course de voitures miniatures avec une telle agilité.)

Et récemment, la vidéo d’un « pingouin s’échappant du Biodôme de Montréal » s’est fait remarquer. Un autre bon coup du Centre NAD.

Pourquoi cette propagation, pourquoi maintenant?

Pour qu’une vidéo devienne virale, il faut que celui qui la regarde « contamine » au moins une autre personne (en bas de 1, « l’épidémie » se résorbe d’elle-même).

À voir la « courbe de contagion » de la vidéo de l’aigle, ci-haut, il est clair qu’elle est encore en pente montante. Elle se stabilisera et tombera quand le « vaccin », la preuve que c’est un canular, se répand lui aussi.

Cette vidéo de chez nous est d’ores et déjà assurée d’entrer dans le palmarès mondial.

Pourquoi cette vidéo-là, maintenant?

Le thème des bébés, comme des petits chatons, est une source intarissable de sentimentalité.

Au fond, si on partage de telles vidéos, ne serait-ce pas simplement pour dire aux autres qu’on appartient au même réseau? « Regarde, on voit les mêmes choses, on est au courant des mêmes choses, on est dans le même monde. »

La tribu d’une vidéo

La vidéo la plus virale de tous les temps est Gangnam style et passera probablement le cap du milliard de vues sur YouTube.

Le cap sera franchi d’ici les 24 ou 48 prochaines heures, au moment où on prédit cette fin du monde, celle de cette prophétie attribuée au calendrier maya, qui est tout aussi fausse que la vidéo virale de l’aigle.

À mon sens, la vidéo de Gangnam style est un formidable complexe de mèmes, où musique, images et gestes appellent à l’imitation et à la propagation.

Et elle donne une forme d’espérance en la mondialisation en marche. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, Coréen d’origine, a rendu hommage à son compatriote PSY, le chanteur de la vidéo, en soulignant que « c’est le pouvoir de la musique, le pouvoir du coeur » (source).

L’interconnexion d’Internet permet de se retrouver dans la même tribu, le temps d’une vidéo.

Par delà les temps immémoriaux, rappelons-nous que nous étions tous, une fois, dans la même tribu primitive qui s’apprêtait à quitter le continent africain.

Jadis, il y a 80 000 ans, autour du feu, on était réunis tous ensemble pour danser une dernière fois avec les autres membres avant de se séparer et conquérir la Terre.

Avec la mondialisation, nous nous retrouvons de nouveau, tous réunis, et dansons ensemble avec notre tribu enfin retrouvée, après un long, très long voyage…

C’est peut-être ça la magie de la technologie!

Joyeux Noël et bonne année!

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