Martin LessardLa guerre par médias sociaux interposés

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 publié le 15 novembre 2012 à 13 h 06

On n’était pas vraiment préparés à ça, mais il va falloir s’y habituer…

On a appris hier dans les nouvelles (et ce matin dans les journaux) que le chef de la branche militaire du Hamas, Ahmed Jabari, a été tué dans la bande de Gaza dans un raid aérien de l’armée israélienne.

Ce qui est nouveau, c’est que si vous aviez suivi les médias sociaux, notamment le compte officiel des Forces armées israéliennes sur Twitter, vous l’auriez su immédiatement, car l’armée israélienne a tweeté en direct les attaques tout en commentant la progression des opérations sur le terrain.

L’armée israélienne a même déposé une vidéo de l’attaque sur YouTube (elle a été désactivée depuis) et la page Facebook de l’armée était mise à jour avec des informations sur le profil et l’historique du chef militaire tué.

Dans la vidéo de 10 secondes, on voit une voiture, filmée probablement d’un drone, se faufiler dans les rues étroites d’une ville de la bande de Gaza. Et puis tout à coup, elle explose!

Ensuite, sur twitter, l’Armée a partagé la photo d’Ahmed Jabari avec le mot « Éliminé ».

Les belligérants ne se livrent plus seulement une guerre sur le terrain, mais aussi sur les médias sociaux.

La guerre des mots-clics

Tout a commencé quand les Forces armées d’Israël ont lancé subitement un tweet hors du commun :

On pourrait s’attendre à ce que des opérations militaires soient lancées dans le plus grand secret. Eh bien non, plus maintenant avec le Tsahal, l’armée de défense israélienne, les opérations sont « transparentes ».

Puis, les tweets défilent avec de plus en plus d’information.

Le lien que vous voyez dans le gazouillis dirige vers un communiqué officiel qui annonce qu’Israël se lançait dans une opération de grande envergure.

Et ce qui était étonnant, c’est que dans le haut de ce communiqué, une invitation claire et explicite indiquait aux gens de suivre  « à la source »  le déroulement des opérations :

Prenez vos infos à la source – Rejoignez-nous sur Facebook, et suivez le fil info de Tsahal en français sur Twitter.

Et effectivement, sur Twitter, on pouvait suivre le déroulement de l’action : l’armée a même créé un mot-clic pour faciliter le suivi en français (#PillierDeDéfense), en anglais (#PillarOfDefense) et même en espagnol (#PilarDefensivo). Et le gestionnaire du compte insistait pour que le bon mot-clic soit utilisé, en n’hésitant pas pour reprendre qui se trompait, du journal Le Monde au Huffington Post Québec.

En s’assurant que tous utilisent les mêmes mots-clics, il est plus facile de suivre ce qui se dit à propos de l’opération en cours.

Cette immense opération de relation publique

Avant, ce genre de communication se serait passé via des fax envoyés aux agences de presse et les journalistes en auraient parlé – ou non – dans les bulletins de nouvelles. Aujourd’hui, le fil de presse, c’est Twitter!

On passe du fax à Twitter, mais c’est plus qu’un simple changement d’outil.

Ce qu’on voit à l’oeuvre, c’est évidemment la montée en puissance des médias sociaux qui annonce la fin du monopole des médias traditionnels sur le scoop. On commence à le voir de plus en plus, avec la popularité des plateformes comme Facebook ou Twitter, les citoyens commentent et échangent à propos des événements, d’une façon beaucoup plus rapide que les médias traditionnels.

Le monopole que les médias avaient, c’est-à-dire « le monopole d’être les premiers à interpréter ce qui se déroulait en direct », n’est plus!

Les premières interprétations sont décisives

L’armée, en tweetant et en commentant l’opération militaire en direct sur les réseaux, profite des médias sociaux pour justement orienter les premières interprétations de l’événement en partageant des faits bruts (photos, vidéos, statistiques) pour justifier ses actions.

Évidemment, la propagande ne date pas d’hier. Mais ça ne veut pas dire que ce qui est diffusé est faux, non plus. Ce qui est nouveau pour l’armée, c’est de pouvoir, plus que jamais, être présent dans l’opinion publique dès que le conflit s’amorce, sachant qu’il y a beaucoup de monde qui est à l’affût de tels scoops.

Le but, c’est d’être le premier présent pour offrir une interprétation des événements!

Être là en premier permet de répondre et d’orienter les discussions, car on peut introduire le « bon vocabulaire » (qui est un terroriste, qui est une victime) et on peut pointer vers des documents de références.

Préparer l’opinion publique?

Depuis plusieurs jours, bien avant le début de l’opération d’hier, le compte officiel de l’Armée israélienne donnait des statistiques sur le nombre de roquettes lancées par le Hamas sur les civils israéliens.

On peut s’indigner de l’attaque israélienne dans la bande de Gaza en l’apprenant sur le fil de nouvelles Twitter, mais du coup, on y lit aussi les tweets précédents, qui, eux, portent tous sur les roquettes du Hamas qui ont été tirées les jours précédents le début de l’opération. Alors, du coup, on saisi un peu plus ce qui mène à l’escalade du conflit.

Twitter offre cette impression de remonter dans le temps et de voir les sources du conflit. L’Armée espère que ce sentiment, qui ne passe pas dans les médias traditionnels, circule en ligne : « Comprenez-nous! Voici notre réalité! »

La version d’en face

Mais justement, en face, aussi, ils utilisent les mêmes méthodes pour « décrire leur réalité ». Comme la guerre se déploie effectivement dans les médias sociaux, le compte Twitter associé avec les brigades affiliées au Hamas a réagi en créant le mot-clic #GazaUnderAttack.

On y commente la position inverse des Israéliens en montrant en direct les affres du conflit du bord de ceux qui se font attaquer. On y montre notamment des photos d’enfants tués.

La pompe à propagande est amorcée : il n’y a aucun moyen de savoir si ces photos sont réellement dues aux attaques récentes ou non…

Une réelle guerre de l’opinion publique se joue dans ces échanges. D’ailleurs ce matin, Israël a réagi en créant un nouveau mot-clic, #IsraelUnderFire

Twitter offre une puissante façon de vivre le conflit en direct. Les deux côtés comptent sur le fait que, dans le feu de l’action, les gens vont s’indigner et prendre leur parti.

Les acteurs militaires utilisent maintenant les médias sociaux comme arme de communication massive! Il va falloir s’y habituer…

Médias, Réseaux sociaux, Société