Martin LessardRadioscopie des deux solitudes

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 publié le 7 septembre 2012 à 15 h 47

Qui sait observer ce qui se passe sur les médias sociaux a pu voir monter, plusieurs jours à l’avance, une certaine tension chez les anglophones à propos de ce que représente pour eux Mme Pauline Marois, chef du Parti québécois.

Avec les outils technologiques appropriés, on peut aujourd’hui récolter et trier les données qui se trouvent sur les médias sociaux pour y voir percoler les signaux avant-coureurs de cette tension. Voyons ce que ça donne.

Les mots pour le dire

J’ai discuté hier avec Josée Plamondon, une blogueuse et analyste d’affaires, et avec Claude Théorêt, président de Nexalogy, une start-up montréalaise spécialisée dans l’analyse de données en ligne, sur l’importance des bases de données pour éclairer certains aspects de la société autrement invisibles.

Les deux avaient accumulé et commencé à analyser une montagne de données sur ce qui s’est dit sur les réseaux sociaux durant la dernière campagne électorale au Québec.

Ces informations montrent que les préoccupations des francophones et des anglophones durant la campagne n’étaient pas les mêmes.

Au mieux, les deux solitudes ne voyaient pas les enjeux électoraux de la même façon. Au pire, ils vivaient sur deux planètes différentes.

Dans les premières données préliminaires qu’ils ont en leur possession (ils vont me revenir avec des données plus globales la semaine prochaine), on voit que, juste en ce qui concerne Mme Marois et ce qu’elle représente (le nationalisme québécois), les mots employés de part et d’autre ne sont pas du tout les mêmes.

Cartes lexicales des solitudes

La carte lexicologique regroupe les mots les plus utilisés dans les gazouillis entourant les mots « Marois » et « Pauline ».

La grosseur du point indique une fréquence (plus le point est gros, plus le mot est mentionné), et les lignes, un lien de proximité entre les mots.

Les cartes sont basées sur tous les tweets avec le mot-clic #qc2012 postés entre le 19 août et le 3 septembre, veille des élections. Les mots ne sont pas sélectionnés au hasard, et ces cartes sont bâties à partir des mots les fréquemment utilisés.

Marois chez les francophones

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Chez les francophones, les mots (en orange) associés à « Marois » (en rouge) sont le nom des autres candidats (Charest, Legault) ainsi que « Julie » et « Snyder » (celle qui est venu au grand rassemblement du Parti québécois). Les autres mots que vous voyez, comme PQ, parti, voter, CAQ, PLQ, gouvernement, majoritaire, minoritaire, changement, etc., sont les autres termes les plus fréquents.

Marois chez les anglophones

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Chez les anglophones, les mots associés à « Marois » sont job, election et interview. Le mot cunt, très vulgaire en anglais, est celui qui se trouve le plus près de Marois, donnant ainsi un aperçu du ton des discussions. Peu ou pas de présence des autres partis (sauf liberal) ou d’autres thèmes de la campagne (sauf education). On retrouve xenophobic, racist et intolerance ainsi que anglophone et anglo.

Quant à l’étrange triplet « outlet rough refusal », ce sont trois mots qui apparaissent ensemble à cause de la fréquence de leur présence dans un même tweet. Ex: « RT @delmarhasissues: Pauline Marois’ refusal to speak with Quebec’s top three Anglo media outlets sets the tone for what could be a rough few years. #Qc2012 » (« Le refus de Pauline Marois d’accorder des entrevues avec les trois médias anglophones québécois augure mal pour les les prochaines années ). Retenez ça, on s’en reparle en conclusion.

Les données brutes

Une certaine hargne s’est installée autour de la personne de Mme Marois et de ce qu’elle représente. Il faudrait analyser les données plus en profondeur pour voir à quoi cela est dû.

On dit souvent et on aime répéter que les médias sociaux sont des parasites des médias traditionnels. Et il est vrai que ce qui y circule le plus, ce sont des nouvelles ou des liens vers des nouvelles des grands médias.

Alors, comment faut-il interpréter la pluralité des points de vue en ligne du côté francophone et l’apparente unicité entourant la perception de Mme Marois du côté anglophone?

Premièrement, on peut dire que l’échantillon des gens sur Twitter n’est pas représentatif de toute une communauté. Tout au plus, le signal qu’ils envoient en est un auquel les politiciens et les journalistes seraient fortement invités à s’intéresser.

Deuxièmement, on peut avancer que prendre la parole en public, et c’est ce qu’on fait sur Twitter ou Facebook, devrait peut-être à l’avenir faire l’objet d’une éducation civique – aux États-Unis, hier, un homme a été arrêté pour avoir simplement tweeté une menace contre le président Obama.

Troisièmement, on peut se poser la question suivante : s’il est vrai que les médias sociaux repiquent ce qui se trouve dans les grands médias, alors l’absence de diversité des points de vue dans ceux-ci se reflète-t-elle dans l’opinion que les gens expriment ensuite sur les médias sociaux?

Ce troisième point est pour les journalistes afin de les inviter à écouter l’écho de ce qu’ils génèrent. Mais aussi pour les politiciens pour les inviter à ouvrir un dialogue (lire interview?). Dans les deux cas, ça commence par se mettre à écouter ce que la population dit.

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