Billets publiés le 18 juillet 2012

Martin LessardCes annuaires qui demandent à devenir numériques

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 publié le 18 juillet 2012 à 15 h 35

Si vous êtes à Montréal, vous avez jusqu’à minuit ce soir pour vous retirer de la liste de distribution de l’annuaire papier du Groupe Pages Jaunes. Cela pourrait vous éviter de recevoir dans un mois un énorme cale-porte en papier.

Le désabonnement se fait en tout temps en ligne (ou par téléphone), mais au moins 30 jours avant la distribution de l’annuaire dans votre secteur, sinon le désabonnement ne sera effectif que l’année suivante.

Si vous êtes dans d’autres villes, les dates ne sont pas les mêmes : à Gatineau et à Ottawa, c’est en janvier; à Vancouver, en février; à Edmonton et à Halifax, en avril, etc.

L’abandon des annuaires papier

Davantage de gens abandonnent l’utilisation de l’annuaire papier. Mais la majorité de Canadiens l’utilise encore beaucoup (oui, oui, la majorité). Non, l’usage des pages jaunes en ligne n’est pas un comportement dominant.

Aucun groupe démographique n’est à moins de 50 % d’utilisation de l’annuaire papier!  Comme quoi les travailleurs de l’information, branchés et urbains, tendent facilement à projeter leur propre expérience et celle de leur communauté à l’ensemble de la population.

Le service en ligne s’adresse donc avant tout à nous, les impatients, qui souhaitons voir cesser ce que nous considérons être un gaspillage épouvantable de papier.

Et pourtant, il n’y a pas si longtemps, les annuaires étaient tout ce que nous avions pour trouver ce que nous cherchions.

Le monde dans vos mains

Les Pages Jaunes font partie de la mémoire collective. L’épais annuaire à la couleur et à l’odeur si distinctives que nous recevions quand nous étions jeunes est probablement ce qui rappelle le plus le sentiment de vivre en collectivité.

En le tenant sur nos genoux, nous sentions tout le poids de la ville et de ce qu’elle avait à nous offrir. Nous le feuilletions au hasard pour découvrir des services inhabituels (« sables et graviers », « ongles et faux cils »), mystérieux (« escorte ») ou étonnants (la liste des églises dépassant celle des épiceries).

Nous mesurions l’importance d’une ville à l’épaisseur de son annuaire.

Un annuaire nous donnait l’impression fugace que tout était à portée de la main. Une sensation de pouvoir nous étreignait quand, d’un coup d’œil, nous embrassions la totalité de ce qui existait.

C’est probablement pourquoi, longtemps sur Internet, les services étaient classés sous forme d’annuaires.

Le début de la fin

Avant le web, dans Internet, il y avait Gopher, un système de listes qui pointaient vers d’autres listes et, éventuellement, vers des ressources en ligne.

Puis, au début du web, il y eu Yahoo! (qui s’est donné un nouveau PDG, comme l’expliquait Laurent hier) et DMOZ, qui regroupaient les sites sous forme de listes par catégories, listes qui devenaient rapidement ingérables à mesure que le web prenait de l’ampleur.

Avec la surabondance d’information, provoquée par l’interconnexion de toutes les données et de tous les serveurs du monde, il n’est plus possible, dorénavant, de contempler l’ensemble de tout ce qui existe en un seul coup d’œil.

Les limites des catégories

L’utopie d’un annuaire qui peut tout contenir a fait son temps.

Un annuaire donne l’illusion que les sujets, les domaines ou les services peuvent se regrouper dans des catégories franches et nettes, alors que tout aujourd’hui possède un contour flou, avec des contenus qui se mélangent.

Les librairies comme Renaud-Bray vendent des décorations, des jeux et même de la vaisselle.

Dollarama a depuis longtemps cessé d’être un centre de bricolage pour garderies et offre de la nourriture et de la quincaillerie.

Provigo vend de l’alcool (de la SAQ), des revues et du matériel de jardinage (terre, plantes, etc.).

Tous ces magasins ne peuvent plus entrer dans une seule catégorie; une bannière ne se limite plus à un type de service.

Tout entre étrangement dans la catégorie « varia ». Et c’est là le domaine de prédilection des moteurs de recherche.

L’accès au monde devient, dès lors, uniquement limité par la quantité de mots-clés pertinents que nous connaissons. La limite n’est plus dans le corpus, mais dans celui qui l’interroge…

C’est donc un étrange sentiment que de couper le lien, matérialisé par ce cordon ombilical en papier jaune, et de se retrouver dorénavant sans ces annuaires qui, en raison de leur poids, me rappellent tout ce qui m’entoure. Au revoir papier, bonjour mots-clés!