Billets publiés le 6 juillet 2012

Martin LessardTrois défis numériques pour la francophonie

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 publié le 6 juillet 2012 à 13 h 31

Le premier Forum mondial de la langue française tire à sa fin. Que faut-il en retenir?

Nous avons souligné ici, sur Triplex, en quatre billets, certains enjeux de la Francophonie à l’ère du numérique :

  1. Francophonie : la grande conversion numérique
  2. L’usage des technologies en classe : miser sur la matière scolaire ou les moyens de la transmettre?
  3. La place du français dans les jeux vidéo au Québec
  4. Enseigner le français grâce à Twitter et à des outils ludiques en ligne

J’ai eu l’occasion d’animer deux panels hier et d’assister à des conférences consacrées plus particulièrement à l’univers numérique, l’un des quatre principaux thèmes du Forum.

Concernant la culture et la société francophones, le numérique fait émerger trois défis, à ce qu’il me semble.

1- Intégrer une sociabilité numérique

Le professeur Milad Doueihi souligne, dans la grande conférence d’introduction, que le mot numérique est entré trop rapidement dans notre vocabulaire pour qu’on sache clairement ce qu’il représente.

Le numérique, c’est à la fois des outils et des techniques. C’est aussi, maintenant, quelque chose qui touche à des formes de sociabilité, une manière d’être ensemble, donc qui concerne la francophonie, dit M. Doueihi.

Cette sociabilité numérique ne doit pas être exclusivement réduite aux réseaux sociaux numériques. Ce sont aussi des idéaux qui sous-tendent cette culture numérique en émergence et qui comprennent le partage, la transparence et la participation.

2- Réduire la fracture numérique

Les francophones se classent parmi les 10 premières langues mondiales en nombre d’utilisateurs d’Internet (60 millions) et représentent 3 % des usagers du web (même si sur Twitter, moins de 1 % des messages échangés sont rédigés en français) (source).

L’anglais domine, car c’est dans cette langue que sont créées les plateformes omniprésentes sur Internet. La francophonie doit donc se concentrer sur les contenus : assurer leur visibilité et permettre qu’ils soient accessibles.

Or, dans la francophonie, comme le fait remarquer M. Pierre Ouédraogo, directeur de la Francophonie numérique à l’Organisation internationale de Francophonie, il existe des pans entiers de la société qui n’ont pas accès à Internet, notamment en Afrique, continent qui représentera la moitié de la francophonie au milieu du 21e siècle.

Et quand la population y a accès, elle ne sait pas nécessairement bien s’en servir, ni y trouver les contenus francophones.

Comme le numérique s’insère maintenant partout dans la société, une fracture numérique annonce donc, aussi, une fracture de société.

3- Soutenir le patrimoine spontané

Les nouvelles technologies et les réseaux numériques sont bâtis de façon à ne jamais rien oublier.

Or, le patrimoine est souvent considéré comme tel quand il a survécu à l’oubli.

Comme aujourd’hui la technologie nous a volé le besoin de faire appel à notre mémoire, il ne nous reste alors plus que la possibilité d’oublier, constate M. Doueihi.

Oublier est une autre façon de dire qu’il faut faire des choix pour trier et sélectionner cette masse exponentielle de contenu qui s’accumule dans l’univers numérique et qui doit être considéré comme un patrimoine.

De la base, de ce qui s’appelle le contenu généré par les utilisateurs, dont Wikipédia est l’archétype, une nouvelle forme de patrimoine, encore informe, peu reconnue, foisonnante, émerge et s’insère de façon réticulaire dans tous les interstices de la société civile.

Cette culture se fonde sur le partage, la transparence et la participation.

Simon Villeneuve, membre très actif du Comité Québec de Wikimédia, fait partie de ces artisans qui développent une expertise pour harnacher les nouvelles forces qui créent ce patrimoine d’aujourd’hui et de demain. Il comprend, encourage et soutient à bout de bras, avec ses collègues, la création de contenu.

Il poursuit cette tradition humaniste très française, donc francophone, qui se manifeste par une fascination pour le savoir et sa dissémination.

Là se situe probablement le prochain terrain de friction.

Terrain de friction

Ce terrain de friction, c’est là où, en haut, dans une certaine élite et parmi les politiciens, ceux qui possèdent une certaine conception du patrimoine (« ce qui a survécu à l’oubli ») se voient confronté à cette énorme masse de contenu qui se créée spontanément partout en ligne.

Et qui est aussi du nouveau patrimoine à protéger.

« J’aimerais […] qu’on puisse dégager des ressources financières pour encourager au développement de projets concrets » dit Michel Audet, commissaire général du Forum mondial de la langue française.

J’ai vu des sites web au Forum, et j’en vois tous les jours quand j’ouvre mon navigateur, des sites qui sont déjà développés et portés à bout de bras par des francophones, bénévoles et entrepreneurs, fiers et passionnés, exsangues mais batailleurs.

Il ne leur manque que le financement pour continuer. Mais les structures de financement, en haut, sont encore conçues pour répondre à une culture qui n’a pas pris le virage numérique…