Billets publiés le 29 juin 2012

Martin LessardFrancophonie : la grande conversion numérique

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 publié le 29 juin 2012 à 11 h 05

« Comment préserver la richesse de l’écriture quand les échanges se limitent de plus en plus à 140 caractères? »

La question est posée sérieusement sur la page d’accueil du très sérieux Forum mondial de la langue française, qui a lieu du 2 au 6 juillet à Québec.

L’anecdotique 140 caractères de Twitter est devenu un leitmotiv pour désigner les aléas de la mutation numérique dans la culture et la société.

Menace, opportunité, décadence, avancée? La réponse varie selon la personne à qui vous posez la question.

Mais est-ce que ces pauvres 140 caractères peuvent réellement faire trembler une francophonie forte de près d’un demi-milliard de locuteurs (francophiles inclus)?

Les questions entourant spécifiquement le « nouvel univers numérique » seront débattues au Forum durant une journée complète, le 5 juillet. C’est même l’une des quatre grandes thématiques explorées durant cet événement. Une sur quatre, voilà une bonne nouvelle!

Nous aussi, sur le blogue de Triplex, nous allons réfléchir, dans nos cinq prochains billets, aux nouvelles technologies dans le contexte de la francophonie.

La francophonie et la grande conversion numérique

Milad Doueihi, auteur de La grande conversion numérique (2008) et de Pour un humanisme numérique (2011), est le conférencier vedette qui lancera cette journée du Forum consacrée au numérique en posant la question suivante : « Comment la langue française peut-elle exploiter tout le potentiel et la puissance de ces nouveaux outils de communication et de socialisation? »

Le même jour à ce même forum, j’aurai pour ma part la chance d’animer deux tables rondes, où des experts proposeront leur vision du développement culturel dans l’univers numérique et partageront leurs visions et leurs projets numériques. Je vous en glisserai un mot la semaine prochaine.

La conférence de M. Doueihi sera webdiffusée, ainsi que quelques autres rencontres sélectionnées.

La grande conversion numérique, c’est la « remise en cause fon­da­men­tale et pro­fonde de tous les éléments cons­ti­tu­tifs d’une vision du monde ».

Le numé­ri­que est essentiellement un pro­ces­sus qui contribue à l’émergence d’une nou­velle culture.

Les discussions tourneront autour de la langue française comme vectrice d’innovation et de créativité dans ce monde virtuel. Sera-t-elle à la hauteur?

Le français, présent en ligne

Twitter fait figure de parangon de la nouvelle réalité numérique : la francophonie doit-elle s’en inquiéter? J’en doute.

Mais c’est un important vecteur de circulation d’idées, ou plutôt de titres, de phrases-chocs ou de liens vers des contenus de toutes sortes, contenus qui ne sont pas nécessairement francophones, il est vrai (car seuls 5 % de toutes les pages Internet sont écrites en français).

Tout de même, le français occupe la troisième place des langues présentes sur la toile après l’anglais et l’allemand, selon le site du Forum.

Je ne sais pas où en est le réel décompte des pages chinoises, probablement cachées derrière leur pare-feu, mais démographiquement parlant, le chinois est le poids lourd de demain.

Le français restera-t-il quand même dans le peloton de tête? Oui, probablement, si on fait tous un effort pour l’utiliser. Une langue n’existe que si on l’utilise.

Twitter et la menace fantôme

Comme un texte écrit en français est 10 % plus long que le même texte écrit en anglais, un défi supplémentaire s’ajoute donc pour les francophones sur Twitter. Pour passer les mêmes messages, nous avons moins de place que les anglophones.

C’est effectivement une contrainte technique qui peut faire basculer certains vers la langue de Shakespeare.

À ce compte-là, on pourrait tous basculer vers la langue chinoise, dont l’écriture est définitivement mieux adaptée à Twitter.

La limite des 140 caractères ne restreint la pensée que pour les langues alphabétiques.

On oublie souvent que dans les langues à idéogrammes, comme le chinois, le « caractère » est souvent un mot (en fait, pour être plus juste, deux caractères forment un mot).

Pour vous donner un exemple, voici un gazouillis en chinois (oui, oui, ça fait 140 caractères!).

La traduction en français est ici et fait 678 caractères (113 mots). En chinois, un véritable message peut circuler. La limite n’est pas dans Twitter, mais dans le système orthographique utilisé.

En chinois, 140 caractères préservent toute la richesse de l’écriture!

Le pouvoir d’une plateforme

La langue française pose une contrainte aux utilisateurs de Twitter. Est-ce désirable de s’y plier?

La richesse de la langue ne passe pas nécessairement par la quantité de signes, mais par son génie. Le vrai danger n’est pas la limite de 140 caractères, c’est l’illusion de croire que notre langue puisse se laisser bloquer par cette contrainte.