Billets publiés le 22 mai 2012

Martin LessardCUTV, l’effet larsen des médias sociaux

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 publié le 22 mai 2012 à 14 h 28

Arrivé au 100e jour du conflit étudiant, c’est devenu un rituel chaque soir. On se branche sur CUTVmontreal.ca pour voir en direct la #manifencours.

Équipés de caméra et de cellulaires, des membres de la station communautaire des étudiants de l’Université de Concordia diffusent chaque soir, en direct de la rue, au coeur de l’action, ce qui se passe sur le terrain.

On ne parle pas d’un topo de 10 secondes, mais bien des heures de direct, à l’intérieur de la foule qui manifeste.

Si vous voulez voir ce qu’on ne voit pas sur les grandes chaînes, c’est en ligne qu’il faut aller. CUTV offre une couverture unique en direct des événements.

Les nouvelles en temps irréel

Il y a probablement plusieurs raisons qui expliquent la (relative) absence des grandes chaînes de télévision de ce côté. J’en vois deux :

  • le manque d’équipement léger. CUTV utilise de petites caméras légères et leurs cellulaires (3G) pour envoyer le signal à leur serveur qui le diffuse ensuite en ligne (sur LiveStream);
  • une certaine hostilité sur le terrain (autant de la part de certains manifestants que du côté de la police). Malgré un carré rouge comme logo, La Presse n’est pas nécessairement solidaire des étudiants. Un journaliste sur le terrain aurait donc le tort de porter tous les travers de ses pairs.

Résultat : quand la télé parle de débordements, CUTV ne montre que des foules festives, quand la télé doit passer à une autre nouvelle (« désolé, c’est tout le temps qu’on a »), CUTV nous montre la police charger les manifestants.

Le temps réel, si propre aux réseaux sociaux, a quelque chose de pernicieux : quoi de plus important que ce qu’on a devant les yeux? Avec CUTV, on l’impression d’avoir le « vrai pouls des événements ».

Le jour des patriotes HD

Pour les patriotes, ces hommes et femmes qui ont pris part à la rébellion du Bas-Canada, dont on fêtait hier au Québec les exploits, c’est effectivement sur le terrain que tout cela s’est joué. Le terrain. L’endroit des « vraies choses ».

Alors quand CUTV débarque sur le terrain, en plein milieu d’une manifestation et marche avec les manifestants, tout en les interviewant, il peut être intéressant de penser que c’est eux qui couvrent les « vraies choses ».

Couvrir le terrain n’empêche pas d’avoir une partialité pour autant. Même si une caméra ne peut sembler mentir, il y aura toujours une partie du contexte qui restera hors cadre. Quand on interroge les gens dans une marche, comme le fait CUTV, il ne faut pas s’attendre à trouver le point de vue adverse. Une partialité n’est pas synonyme de mauvaise foi. Mais les limites du terrain se trouvent là.

Boucle de rétroaction et matraques

Les grands médias ont assez couvert de manifestations en temps réel par le passé pour savoir que le fait d’ouvrir les caméras sur une foule provoque en retour un effet de rétroaction sociomédiatique : un effet larsen social des médias qui provoque ce qui n’existait pas.

On se rappelle les émeutes des finales de la Coupe Stanley à Montréal en 2008, les caméras ouvertes montraient les émeutiers en délire, ce qui invitait davantage de gens à se joindre au carnage. Comme l’effet de rétroaction décrit par Larsen quand on approche un micro d’un haut-parleur.

Montréal 2008

Une boucle de rétroaction est en place quand l’effet est lié à sa propre cause. La réaction entraîne une amplification progressive vers un emballement chaotique. Les médias sont depuis longtemps un élément de cette chaîne, soit comme agent provocant (en montrant la chose), soit comme régulateur (en relativisant la chose).

Quand les nouveaux médias « montrent tout ce qui se passe », les grands médias se retrouvent dans la position de régulateur. Ce qui rend la neutralité journalistique suspecte (être neutre et couvrir tous les points de vue banalise les événements) auprès des manifestants.

Avec CUTV, la boucle de rétroaction est enclenchée, car les effets observés dans la rue entraînent plus de gens indignés dans la rue, comme on le constate soir après soir.

Mots clics contre éditoriaux

Stéphane Baillargeon décrivait ce matin comment les manifestations en cours montraient au grand jour les divisions de la société : droite contre gauche, bien sûr, mais aussi « vieux contre nouveaux médias » :

« En ne lisant que la presse de masse, en regardant seulement la télé traditionnelle, on manque une part essentielle de ce qui se passe dans la rue et dans la tête de la génération numérique et réseautée qui s’y trouve. » (source)

Une lecture des événements sur les nouveaux médias émerge, différente, et se voit renforcée par tous les nouveaux faits sur le terrain. Elle autoalimente une opinion en ligne qui se radicalise à chaque jet de poivre en direct sur CUTV.

Cette boucle produit un signal qui augmente progressivement en intensité et provoque une radicalisation du discours vis-à-vis des faits à l’origine de ce discours, et ce, de part et d’autre.

Depuis 100 jours, nous sommes passés de #ggi à #manifencours puis à #loi78. Et ce n’est pas fini… N’oublions pas, le slogan de CUTV est « La révolution sera télévisée »…