Nadia SeraioccoVotre vie sur le web… Discussion avec Gordon Bell de Microsoft

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 publié le 9 mai 2012 à 13 h 34

Gordon Bell - crédit Queensland University of Technology sur Wikimedia Commons.

La semaine prochaine, le Tout-Montréal techno sera en effervescence de par la présentation en synergie de trois événements importants de l’industrie, soit Boule de Cristal, Webcom et Mixmédias Montréal. De grands noms qui pensent et développent le web participeront aux conférences et panels, dont Gordon Bell, pionnier de l’informatique et du web, auteur (avec Jim Gimmel) de Total recall et de Your life, uploaded et chercheur principal chez Microsoft. Après la lecture de Your life, uploaded, j’ai eu envie de poser quelques questions à ce chercheur légendaire.

Noter, classer et indexer la mémoire : le Memex

Gordon Bell est reconnu pour ses recherches sur la mémoire électronique et MyLifeBits (Mes parcelles de vie). Dans le livre Your life, uploaded, il élabore entre autres le concept de « lifelogging » ou si vous préférez « entrée de vie », qui consiste à enregistrer et à classer toute votre mémoire à des fins pratiques, mais aussi pour en tirer quelques enseignements. Lorsqu’on lui demande s’il y a un lien avec la philosophie humaniste, par exemple avec Montaigne qui parlait de lui pour nous amener à réfléchir sur notre condition, il me dit que pour l’instant, nous n’en sommes pas là… « C’était d’abord une préoccupation technologique – pouvons-nous le faire? Et pouvons-nous rendre cela utile –, et c’est le concept de Memex, tiré d’un article de Bush, qui nous a inspirés. » Il réfère ici à Vanevar Bush, qui, dans les années 40, créa le mot-valise « Memex » à partir de mémoire et index. « Mais, ajoute-t-il, les gens se sentent interpellés à l’idée d’être diaristes. Et ce que la technologie peut leur apporter, c’est un programme qui leur permet de créer un journal en ligne pour répertorier tout le contenu que l’e-mémoire emmagasine.»

Mais peut-on s’imaginer que la personne qui produit son e-mémoire pourra, au-delà du legs, apprendre elle aussi de ce processus? Gordon Bell précise alors que « oui, le lifelogging est un système qui peut aider une personne à développer son sens de l’observation et à apprendre de ce qu’elle observe ».

Apprendre et gérer la connaissance

Dans un précédent billet, je vous parlais de la gestion de la connaissance et de son importance dans un processus innovant. J’ai fait part à cet éminent chercheur de ma perception, c’est-à-dire que nous n’en sommes qu’au tout début de ce que nous pouvons appeler la gestion de la connaissance. Gordon Bell me répond que « nous sommes aux premiers jours de ce phénomène. Il y a de multiples outils et les compagnies travaillent pour créer des systèmes afin de soutenir l’organisation de toutes ces données pour mieux « gérer » chacune d’elles. Les plus récents enjeux dans ce domaine, me dit-il, sont de mieux comprendre le contexte de travail propre à chaque individu pour mieux adapter les outils. »

Un dossier de santé électronique, mais géré par le patient

Au sujet des dossiers de santé en ligne, le Québec a connu quelques faux espoirs. Et en discutant avec Bell, on se demande si l’informatisation des dossiers de santé doit partir de l’État pour descendre vers le citoyen ou si le contraire ne serait pas souhaitable. Il existe déjà des systèmes faits pour le patient, dont celui de Microsoft, HealthVault, qui propose que chaque patient soit en contrôle de son propre dossier de santé. Je lui demande si cette responsabilité de l’individu ne va pas de pair avec tout le processus de l’e-mémoire, même dans la gestion des renseignements de santé. Gordon Bell me répond, et les tenants de Microsoft n’en seront pas surpris, « nous sommes convaincus que tous les renseignements d’une personne doivent être accessibles et peut-être même sous sa responsabilité. Dans le cas du dossier de santé, chaque personne doit impérativement avoir une copie des données de son dossier fournie par les services de santé. »

Et la vie privée dans tout cela?

Comme vous le constatez, cette histoire de lifelogging est beaucoup plus sérieuse et porteuse pour le futur que nous le semblent parfois nos discours sur les blogues. Mais qu’en est-il de cette distinction entre le lifelogging et le lifeblogging? Le blogueur de vie (lifeblogger) tend à répandre une grande quantité d’information privée et en fait même le but de ses publications, tandis que l’idée du lifelogging est de consigner toute cette information, mais de n’en publier, au besoin, que des extraits choisis. Dans un contexte où les réseaux sociaux nous vendent à grand renfort sémantique l’idée qu’il faut partager toujours plus (même notre intention de faire un don d’organes), pouvons-nous imaginer qu’une ère de modération succédera à cette ère du dévoilement intégral? « Nous en sommes seulement au commencement de ce réseautage social sur le plan tant global ou des systèmes qu’individuel. Les gens commencent tout juste à comprendre ce qu’ils veulent vraiment partager et ce qu’ils préfèrent garder privé. On voit même des gens qui éprouvent une fatigue du partage sur les réseaux sociaux et qui se retirent. La question est donc : Pour encore combien de temps trouvera-t-on pertinent de tout partager? »

Il n’en demeure pas moins que le concept de vie privée est grandement remis en question… « La vie privée, me dit Gordon Bell, est constamment redéfinie au sein de différents pays, voire dans les différentes régions d’un pays et ensuite par chaque nouvelle génération. Au final, je crois que les gens vont distinguer ce qu’ils veulent partager avec le monde, leurs amis, leur famille ou… garder pour eux. »

Gordon Bell sera conférencier à Boule de Cristal, le 15 mai.

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