Martin LessardDonnées personnelles : entre « Big Brother » et « godfather »

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 publié le 5 avril 2012 à 14 h 42

Dans son compte-rendu publié hier à propos du forum NetExplo 2012, qui a eu lieu à la mi-mars 2012 à Paris et consacré aux usages émergents du numérique, Arnaud Pottier Rossi a écrit qu’une des tendances récentes était le « Track and Profil ». Internet devient un terrain de « course à la création de données personnelles de plus en plus pointues [qui mène à] une tendance d’identification de la personne, de sa personnalité [etc.]. ».

Sorti sur le Blog du modérateur, ce constat montre à quel point les entreprises s’engagent dans un « tracking à outrance », où toutes les informations sur nos vies sont pillées sur le web (volontairement ou non). Il cite Bernard Cathelat, sociologue, à propos des deux forces qui sous-tendent cette omnisurveillance des individus. La première repose sur le concept connu du Big Brother, où les individus sont épiés, surveillés, espionnés (avec le risque évident de dérive pour la vie privée). L’autre repose sur le concept de godfather (parrain) où on échange nos données pour une meilleure expérience en ligne (on offre plus de services, de bénéfices à l’individu et ça rend sa vie en ligne plus facile et plus ludique).

Dans les deux cas, les données concernant notre vie privée ne sont pas toujours en notre contrôle. J’en parlais justement en début de semaine à propos de l’application Girls around me. Les profils ouverts sur Facebook et Foursquare de certaines filles étaient systématiquement géolocalisés dans un périmètre précis choisi par l’utilisateur.

Avec la montée en popularité de Facebook, on pourrait évidemment penser que plusieurs n’y voient plus de problème (son président, Zuckerberg, ne disait-il pas au début de 2010 que « la vie privée, c’est dépassé »?)  Bien sûr, certaines caractéristiques personnelles ne sont pas nécessairement privées — mon visage, mon âge (approximatif), mon nom– puisqu’elles circulent déjà partout (dans mon cas, vous le voyez dans le coin en haut à droite du blogue Triplex. Les dangers pour la vie privée seraient-ils donc surestimés?

Pourtant, d’un autre côté, quand on voit le dernier rapport Pew sorti au début du mois dernier, on lit que 73 % des internautes américains trouvent que la recherche personnalisée que Google propose est une « invasion de la vie privée ». La vie privée n’est donc pas un concept désuet.

Nissenbaum, chercheuse à l’Université de New York, affirmait dans une conférence récente à l’Université de Standford qu’il y a dans les échanges d’informations privées un déséquilibre qui peut être inquiétant. L’exemple qu’elle donne, comme décrit par Hubert Guillaud sur InternetActu ce matin, en citant Alexis Madrigal du magazine The Atlantic de la semaine dernière, est assez éloquent :

Vous vous souvenez des polémiques liées au lancement de Google Street View en Europe. Des Allemands, notamment, se sont opposés à ce que les voitures de Google prennent en photo leur maison. Beaucoup de personnes pourtant ne voyaient pas où était le problème, la rue étant depuis longtemps un espace public. Mais, explique Nissenbaum, si certaines personnes ont été choquées, c’est parce que le passage de la voiture Google enlevait un élément clef du dispositif informationnel : la réciprocité! Quand je suis dans la rue, je peux voir qui me voit et savoir ce qu’il s’y passe. Alors que dans Google Street Map, je ne sais plus qui me voit. Le rapport de confidentialité est transformé. (source)

Pour Nissenbaum, « le fait que plus d’informations soient disponibles à notre sujet n’est pas en soi une mauvaise chose ». En effet, actuellement, le partage de certaines de vos données personnelles (profil, navigation, recherche, etc.) vous offre en contrepartie de fabuleux (et plus pertinents) contenus (ceux de vos amis, de votre région, de vos intérêts). Le problème commence quand on ne sait plus tout à fait ce qu’on donne ni à qui, ni pourquoi, ni dans quel but.

La Gazette de Montréal publiait ce matin une info sortie sur CBC lundi disant qu’une femme vidéaste de Colombie-Britannique poursuivait Facebook pour avoir utilisé son portrait, sans son consentement, dans des sponsored story, ces annonces où nos noms et photos servent à soutenir des produits ou services annoncés aux autres.

Certains vont dire que c’était écrit dans les règlements de Facebook, mais la commissaire à la protection de la vie privée du Canada a rappelé dans le Edmondton Journal, hier, qu’au Canada, la loi demande aux organisations de dire ce qu’ils vont faire avec vos données personnelles, en précisant que ça ne suffit pas de le cacher dans de longs et incompréhensibles formulaires de consentement. Pour que le citoyen ait un contrôle sur ses données personnelles, il faut que les compagnies soient transparentes à ce sujet.

Je vous parlerai la semaine prochaine d’une petite application qui vous permet de savoir à qui sont envoyées vos informations quand vous naviguez sur le web. Ce sera déjà un bon début.

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