Martin LessardJe pense donc je copie

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 publié le 23 mars 2012 à 9 h 17

Un professeur français, Loys Bonod, a tenté une drôle d’expérience. La nouvelle postée sur son blogue a provoqué une épidémie de retweets dans la twittosphère.

Constatant que ses étudiants copiaient allègrement sur le web pour rédiger leur dissertation littéraire (« des expressions syntaxiquement obscures étaient répétées à l’identique dans plusieurs copies »), il découvre avec stupéfaction qu’ils achetaient les corrigés sur un sujet de dissertation similaire pour la modique somme de 1,95 euro.

cc Krossbow

« Je travaille tout mon samedi ou j’achète un corrigé sur le net? »

À cette question, il semblerait que les étudiants ont assez facilement évalué ce qui était rentable pour eux.

Qu’à cela ne tienne, le professeur a essayé de tendre un piège l’année suivante.

Intoxiquer le web en 5 étapes

Il repère un obscur poème baroque du 17e siècle, introuvable ou presque sur le web, de Charles de Vion d’Alibray et tente durant plusieurs mois d’intoxiquer le web à la façon 2.0.

1- Il devient contributeur sur Wikipédia, fait plusieurs contributions utiles et sincères sur des articles littéraires puis modifie l’article de l’auteur du poème pour introduire des faussetés.

2- Il poste sur différents forums des questions sur le poème, en se faisant passer pour des étudiants en quête de savoir et y répond en se faisant passer pour un érudit qui partage son savoir. Évidemment, ces réponses sont tirées par les cheveux.

3- Il crée un commentaire sur le poème, truffé de fautes et lamentablement construit, et réussit à le proposer à des sites qui vendent des dissertations aux étudiants en panne.

4- Il publie un peu partout des liens vers les pages (Wikipédia, forums, les sites de corrigés) pour faire améliorer le référencement sur Google.

5- Puis il donne à la rentrée deux semaines à ses étudiants pour commenter de façon exclusivement personnelle ce poème.

Résultat: 51 élèves sur 65 ont recopié à divers degrés ce qu’ils ont trouvé sur Internet.

Le pédagogue vengeur

« Avec cette expérience pédagogique, j’ai voulu […] faire la démonstration que tout contenu publié sur le web n’est pas nécessairement un contenu validé, ou qu’il peut être validé pour des raisons qui relèvent de l’imposture intellectuelle. »

« [C]‘est un manque cruel de confiance en eux qui les poussent à recopier ce qu’ils trouvent ailleurs, et en endossant les pensées des autres, ils se mettent à ne plus exister par eux-mêmes et à disparaître. »

Il écrit en conclusion :

« Les élèves au lycée n’ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettres. Leur servitude à l’égard d’Internet va même à l’encontre de l’autonomie de pensée et de la culture personnelle que l’école est supposée leur donner. En voulant faire entrer le numérique à l’école, on oublie qu’il y est déjà entré depuis longtemps et que, sous sa forme sauvage, il creuse la tombe de l’école républicaine. »

L’ingéniosité de son stratagème ne peut que susciter une certaine admiration, du moins ne serait-ce que pour sa persévérance. Sa démonstration fait réfléchir.

In html veritas

Mais on se demande pourtant ce qu’il a prouvé.

S’il avait été à une époque sans Internet, aurait-il falsifié les livres à la bibliothèque? Aurait-il placardé des feuillets sur les poteaux de téléphone? Aurait-il fait courir une rumeur?

Tout ça pour prouver quoi? Que les étudiants n’ont pas envie de faire la dissertation? Qu’Internet permet aux étudiants de ne pas faire la dissertation?

Au fond, ce qu’il a fait, ce n’est que la démonstration qu’Internet s’auto-corrige rapidement : après la publication de son billet, l’article de Wikipédia a été immédiatement corrigé, et le corrigé sur le site payant a été retiré.

Il dit défendre ce paradoxe : « on ne profite vraiment du numérique que quand on a formé son esprit sans lui. » Ça mérite réflexion, effectivement.

Mais c’est plutôt une démonstration que l’école n’a pas réussi à former les étudiants à vivre dans un monde de surabondance de l’information.

Je préfère sortir du paradoxe et reposer autrement la question :

De deux choses l’une:

Soit le numérique – c’est-à-dire l’accès à la connaissance globale, erreurs incluses – n’a pas sa place à l’école.

Soit l’école, telle qu’il la pratique et telle que conçue pour un monde de rareté de l’information, n’a pas sa place dans le numérique.

Education, Internet, Société