Martin LessardLes blogueurs, ressources à exploiter?

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 publié le 22 décembre 2011 à 14 h 11

« Je suis inondé de demandes de blogueurs », dit l’éditeur du Huffington Post québécois (HPQ), dont le lancement est prévu en janvier 2012.

J’écrivais en octobre que le HPQ réussirait à attirer une bonne partie des créateurs de contenu qui souhaitent publier sur une plateforme au rayonnement international. Le géant américain semble répondre aux aspirations de la blogosphère d’ici. Qui s’en étonne?

Dommage qu’il faille une compagnie étrangère pour faire remonter à la surface les précieuses matières premières de notre sous-sol blogosphèrique.

Répéterons-nous au 21e siècle les mêmes erreurs qu’avec nos ressources minières dans le passé? Laisserons-nous de riches investisseurs étrangers venir nous montrer comment faire pour transformer la matière première et en extraire la valeur ajoutée?

Jusqu’à maintenant, peu de gens croyaient à cette notion de harnachement de nos forces créatrices de façon massive.

Né pour un petit post

(cc) Horia Varlan

Alors, quand Anne Caroline Desplanques, de ProjetJ.ca, dévoila que sept personnes bien en vue allaient bloguer sur HQP (Amir Khadir, Françoise David, Steven Guilbault, Normand Baillargeon, Charlotte Laurier, Évelyne de la Chenelière et Jean Barbe), ça a donné comme un coup de fouet.

Simon Jodoin, de l’hebdomadaire Voir, a alors déploré qu’Amir Khadir, Jean Barbe et Françoise David veuillent faire du bénévolat pour AOL (les blogueurs ne sont pas rémunérés dans le plan d’affaires du HQP). « Si Quebecor, Gesca, Le Devoir ou le Voir avaient contacté ces personnalités pour leur demander de travailler gratuitement pour eux, qu’auraient-ils répondu? », lance-t-il. Un scandale, selon lui.

Pourtant, le CEFRIO notait qu’environ 10 % des personnes au Québec sont des créateurs de contenu en ligne, un bassin de talents que peu de médias ont su exploiter à son plein potentiel. Ce que la firme internationale vient leur proposer, ce n’est pas du bénévolat, mais une visibilité. Argument qu’a retenu Patrick Lagacé de La Presse (« Si quelqu’un veut travailler pour gratis, c’est son affaire. [...] Leur paie, c’est la visibilité. »).

Vous avez dit controverses?

(cc) SparkyLeigh

Le bénévolat. La plupart des journaux français ont des blogueurs (L’Express, Le Monde, Libération, Figaro, etc.). Et il n’y a pas de rémunération. Ni de scandale. Éric Mettout le dit très bien dans son blogue à L’Express : ce contrat n’est ni nouveau, ni une surprise.

La gratuité. Comme les blogueurs ont l’habitude de se faire interviewer — gratuitement — par les journalistes, Mario Asselin y va plus carrément : « Souvent, des meilleures entrevues que j’ai données, il n’est rien resté. J’accepte cela sans problème. Pourquoi me sentirais-je “cheap” de publier directement (sans rémunération) mon point de vue dans un média sans passer par un journaliste? »

Le salaire. En acceptant de bloguer gratuitement, les « producteurs de contenu » participent à la dévalorisation de leur production de contenu, comme l’écrit Nathalie Collard de La Presse. Vraiment? Ce contenu n’avait pourtant pas de valeur pécuniaire là où il était, non plus.

L’exploitation. Comme le rappelle clairement Jocelyne Robert, sexologue, qui a accepté de participer au HPQ, « [On] ne demande pas de textes inédits et, par conséquent, n’exige aucune somme de travail particulière. » Rien n’empêche de publier à plus d’un endroit. Comme la sexologie est très peu discutée dans les médias, elle y voit une occasion de faire connaître son sujet de prédilection.

Il y a toutefois trois autres controverses qu’on a passées sous silence :

(1) La réelle signification de l’empreinte que le HPQ veut laisser dans paysage des idées au Québec (réputé conservateur, le HPQ recrute pourtant à gauche).

(2) La consécration de l’état de fait entourant l’exportation numérique des dollars publicitaires (les revenus associés à l’exposition de pub numérique d’ici, à des yeux d’ici, profitent de plus en plus aux compagnies hors frontière).

(3) Vouloir participer au HPQ parce que la publication aura du succès, c’est faire une prophétie autorévélatrice : c’est parce qu’on y participe que le HPQ aura du succès.

Des lendemains qui bloguent

Même si ce sont des controverses respectables (qui méritent plus de discussion, surtout concernant la rémunération), elles ne devraient pas cacher la vraie raison pour laquelle le Huffington Post dérange.

Allons-nous laisser une firme internationale accéder à notre immense richesse sans réagir? Devons-nous accepter le dicton « If you can’t beat them, join them »?

Voir est le premier à saisir l’occasion d’embarquer dans ce combat, et même de le tirer vers le haut : il invite les blogueurs sur sa plateforme et les rémunérera au prorata des visites.

Mais il ne faut pas s’emballer trop vite, les revenus de misère de la publicité en ligne ne permettent qu’un maigre 5 $ par 1000 pages vues (et ne blâmez pas Voir, il faudra un jour s’attaquer au vrai problème : les régies de publicités — mais ça, c’est pour un autre billet).

S’il réussit son pari, le Voir, en s’attirant le meilleur de la blogosphère et ses lecteurs, sera encore de plus en plus au diapason avec le lectorat afin d’en connaître les goûts et les tendances.

Cohabitation des genres

Dans le dernier numéro de l’International Journal of Communication, un site universitaire édité par Manuel Castells, une étude faite par plusieurs chercheurs, dont Danah Boyd, suggère que les nouvelles qui circulent dans les médias sociaux (Twitter en particulier) se coconstruisent entre les blogueurs et les gens sur le terrain, en parallèle avec les journalistes.

Et la nouvelle, aujourd’hui, n’est plus un simple fait social isolé par le journaliste, mais fait partie d’un processus (« d’une conversation ») qui part des gens directement impliqués vers de nouveaux intermédiaires qui couvrent la nouvelle en la redistribuant, puis vers une audience plus grande, celle considérée autrefois comme le lectorat passif des journalistes.

Ancrer les blogueurs dans l’écosystème d’un journal, si un véritable travail de filtrage (édition de contenu) s’y fait, au-delà de la simple offre d’une « visibilité », il est possible d’entr’apercevoir comment l’écosystème médiaticojournalistique québécois peut profiter d’une synergie nouvelle pour aborder le futur du journalisme.

(images Library of Congress, sauf indiqué)

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