Billets publiés le 14 décembre 2011

Martin LessardL’ennui avec le web

par

 publié le 14 décembre 2011 à 11 h 28

Pourquoi allez-vous en ligne? Un sondage montre qu’à cette question les Américains répondent majoritairement: «Pour s’amuser et passer le temps.»

Selon une étude du Pew Research Center publiée le 2 décembre, 58 % des répondants américains (81 % des 18-29 ans) cherchent à tromper leur ennui à un moment ou à un autre en allant en ligne.

Si vous êtes jeunes, que vous avez une connexion Internet haute vitesse, que vous aimez regarder des clips vidéo et que vous êtes sur les réseaux sociaux, il est fort probable, selon l’étude, que vous apparteniez à la même catégorie que ces Américains qui s’ennuient.

(Tableau du Pew Research Center: pourcentage de tous les adultes américains qui ont répondu «oui» à la question «Allez-vous en ligne sans raison particulière, pour vous amuser ou pour passer le temps?»)

Un espace pour tuer l’ennui?

Faut-il alors faire comme Le Devoir et dire que le web est «un espace pour tuer l’ennui», où la fréquentation du réseau n’aurait rien à voir avec une quelconque noble motivation? Le sondage a été conçu pour le laisser croire.

Internet a démocratisé l’accès à (presque) tous les contenus, et nous en voyons pour la première fois les résultats. Dire que les gens vont sur web pour tromper l’ennui revient purement et simplement à dire que l’être humain s’ennuie. Internet, en si peu de temps, n’a pas généré cet état d’ennui apparent ni induit le besoin de le tromper. L’ennui le précédait.

Comme le disait Heidegger, l’ennui serait une prédisposition qui rend les choses qui nous entourent ennuyeuses. Vouloir tromper l’ennui, c’est reconnaître qu’il est déjà là. Alors, le web n’est-il qu’une destination refuge? Mais pour éviter quoi, au juste?

Du iPain et des jeux

Si le web n’est qu’un lieu pour passer le temps, j’imagine que c’est le cas pour n’importe quel média. Comptons, dans ce cas, que 99 % des gens doivent utiliser les médias, à un moment ou un autre, comme une façon de tromper l’ennui. En cela, le web n’a pas le monopole.

«Une foule d’industries, les théâtres, les concerts, les cafés ne cherchent qu’à distraire les hommes de leur ennui», écrivait déjà Émile Tardieu dans son livre L’ennui, publié vers… 1903.

La grande accessibilité du web fera probablement bientôt dominer Internet dans tous les sondages de ce type, loin devant la télé ou la radio.

Mais plus le web sera ubiquitaire, plus la frontière hors ligne / en ligne sera brouillée. Que voudra dire un tel sondage quand il rapportera un indice de 99 %? Que la vie est un espace ludique et que nous ne sommes là que pour passer le temps?

Le web pour combattre le spleen

Quel URL déjà?

Je ne sais pas pour vous, mais aller sur Internet sans savoir ce que je vais y trouver fait partie de ma vie maintenant.

Par plaisir et pour passer le temps? Peut-être. Mais c’est parce que je sais que je vais en ressortir avec mille et une ressources, bien plus que ce que je pourrais réellement assimiler (et ça, ce sera le sujet d’un autre billet). Inévitablement, une compréhension plus complète du monde émergera en moi. Dans mon cas, c’est plutôt le rapport à la connaissance qui change, et non une quelconque envie de tuer le temps.

L’ennui est ressenti quand ce à quoi on se confronte ne répond à aucun de nos intérêts au moment présent. Pour chasser l’ennui, il faut alors s’occuper à quelque chose qui a du sens, qui rejoint nos propres intérêts. Le web devient alors un puissant réservoir pour les identifier.

Ce sondage aurait été plutôt intéressant s’il s’était attardé aux autres, ceux qui vont sur le web pour une raison autre que «pour s’amuser et passer le temps». Il y a plus à apprendre d’une motivation profonde que d’une statistique cynique.

Et vous, qu’est-ce qui vous motive?