Laurent LaSalleRéseaux sociaux : quand la frontière entre le public et les institutions tombe

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 publié le 31 octobre 2011 à 11 h 55

La semaine dernière avait lieu un premier rendez-vous pour les amateurs de réseaux sociaux, une conférence organisée conjointement par Radio-Canada et l’Université de Montréal. Intitulé « Voyeurisme 2.0 : sommes-nous tous (devenus) des experts? », l’événement mettait en scène un panel qui s’est penché sur l’évolution des rapports entre le public et les institutions provoquée par les réseaux sociaux. Voici le préambule de la conférence :

Les réseaux sociaux ont modifié les rapports entre le public et les institutions, qu’elles soient des organisations ou des individus. Jadis quasiment intouchables, il est aujourd’hui facile et courant d’entrer en contact avec un professeur de Harvard, une star de cinéma, un journaliste vedette ou un chef d’entreprise pour l’invectiver où lui demander des conseils.

Les barrières tombent et ce sont petit à petit les gens faisant partie de notre réseau qui deviennent les experts que nous reconnaissons. Nous avons confiance en eux car ils sont proches et nous dévoilent en tout temps leur vie quotidienne, leurs pratiques ou leurs opinions.

Le panel était constitué de deux professeurs du Département de communication de l’Université de Montréal, André H. Caron et André-A. Lafrance, et deux directeurs de Radio-Canada, Luce Julien de RDI et Alain Bidjerano des communications interactives.

L’événement était structuré en trois segments : le pouvoir d’information, le pouvoir d’expert et le pouvoir de référence. Sans faire un compte-rendu détaillé du déroulement de la soirée, je vous propose ci-dessous quelques interventions qui ont retenu mon attention.

Identifier et qualifier les différentes sources d’information

Comment faire en sorte de différencier les experts des amateurs sur les réseaux sociaux? Puisque la parole est donnée à tous, pourrions-nous avoir un espèce de code de référencement afin d’identifier les personnes crédibles?

Selon M. Lafrance, on peut diviser les relations selon deux types : la fréquentation et la délégation. Nous pouvons par exemple fréquenter un journaliste depuis des mois (dans les médias, en lisant ses chroniques et en voyant son rapport avec certains sujets) et nous faire une idée de la correspondance de ces déclarations par rapport aux événements de l’actualité. Peu à peu, nous pouvons deviner qu’elles seront ses réactions, savoir en quelque sorte ce qu’il pense. La délégation survient lorsqu’une institution accorde de la crédibilité à un intervenant. La valeur que nous attribuerions à un journaliste qui nous est inconnu est alors influencée par le fait qu’il représente une certaine institution, par exemple RDI. Dans ce cas, Radio-Canada accorde sa confiance à un certain journaliste, et c’est la relation entre le public et l’institution derrière l’interlocuteur qui permettra d’évaluer la crédibilité de celui-ci.

À son avis, le problème des réseaux sociaux est lié au fait que nous n’avons plus de repères. À l’exception de notre cercle de connaissances, il semble impossible de savoir à qui nous parlons, de fréquenter les divers intervenants afin de nous faire une idée du rapport qu’ils entretiennent avec certains sujets. La situation est pire lorsque nous nous attardons à la délégation puisque tout le monde est représentant d’une institution, qu’elle soit crédible (voire réelle) ou non.

Je ne suis pas d’accord avec sa conclusion. Les réseaux sociaux sont un terrain sur lequel je peux justement fréquenter des étrangers, évaluer au fil des mois leur relation avec certains sujets et ainsi leur attribuer un certain niveau de crédibilité selon divers contextes. La multiplication des intervenants ne change pas cette démarche. Cependant, le phénomène de « course à la primeur » semble inciter trop de gens à ne faire confiance qu’au transmetteur (le relayeur dans le cadre d’un retweet par exemple, qui devient l’agent de délégation) sans évaluer l’origine de l’information.

Popularité vs autorité

Que devons-nous penser des notions de popularité et d’autorité? Comment pouvons-nous les distinguer maintenant? Les institutions d’autorités devraient-elles jouer le jeu de la popularité? Sinon, ne devons-nous pas alors redéfinir ce que veut dire l’expertise?

De son côté, M. Caron croit que si l’on regarde la société aujourd’hui, on voit qu’elle accorde énormément d’intérêt à la popularité de quelqu’un, sans toujours se poser la question sur les motifs derrière leurs actions. Par exemple, lorsque nous voyons que George Clooney choisit d’interpréter le rôle d’un candidat démocrate faisant des magouilles politiques au cinéma, nous devrions nous poser la question sur ses avis politiques (note : l’acteur est ouvertement républicain). « L’important est de continuer à développer notre esprit critique. Équivaloir popularité à crédibilité restera toujours superficiel. »

« L’autorité est un vilain mot » dans ce contexte, selon M. Bidjerano. Il ne croit pas que l’autorité fonctionne vraiment dans les réseaux sociaux. Les institutions qui arrivent sur les réseaux sociaux « avec leurs sabots d’autorité » apprennent rapidement qu’elles n’ont pas intérêt à conserver un tel comportement. À son avis, il faut voir le réseau social comme un réseau de pairs. Une certaine influence peut se bâtir par le biais de la crédibilité accordée par les pairs selon les actions entreprises par les institutions désireuses d’exercer (ou habituées à exercer) une certaine autorité.

Une frontière de plus en plus floue

Si la frontière entre le public et les institutions devient de plus en plus floue sur le web, elle ne semble pas remise en question dans la vie de tous les jours. Croyez-vous que cet effet de proximité se traduira dans le monde « réel »? Si oui, comment?

Pour M. Bidjerano, il est évident que les institutions ont le désir (un peu utopique) de s’humaniser, d’être le plus personnalisables et le plus humaines possible. Par exemple à Radio-Canada, on veut garder la force et l’intérêt pour l’institution, mais la distance semble parfois trop grande entre celle-ci et le public; certains préféreraient entendre un discours plus humain. Aujourd’hui, puisqu’une majorité des membres de Radio-Canada conversent sur les réseaux sociaux, ils ne peuvent plus parler de la même façon lorsqu’on les rencontre en personne : les barrières tombent.

Une institution a l’avantage de maintenir une communication stricte et fonctionnelle, partout, tout le temps, par le biais de deux ou trois porte-parole. Aujourd’hui, dans ce nouveau contexte, ce sont tous les membres de l’institution qui tiennent le rôle de porte-parole. Ces gens doivent être assez flexibles pour parler humainement, et à la fois comprendre l’ensemble de l’organisme qu’ils représentent, afin d’assurer le maintien d’un message institutionnel cohérent.

Pour Mme Julien, le défi est extrêmement important pour les journalistes. « La frontière est mince puisque les journalistes ne peuvent pas émettre d’opinion. Ce qui est intéressant sur Twitter n’est pas de faire de la promotion, mais d’apporter un angle au contenu. Le défi pour les journalistes est d’essayer d’amener de la couleur à l’information sans se commettre, sans donner d’opinion. C’est clair qu’un journaliste reste un journaliste tout le temps : il a un devoir de réserve. Il est journaliste quand il écrit sur Twitter, il est journaliste quand il mange au restaurant, etc. Les réseaux sociaux, c’est super – un outil génial, mais avant d’appuyer sur « envoyer », demandez-vous si vous diriez ça à la radio, à la télé. »

Est-ce que les réseaux sociaux sont des médias?

Mme Julien perçoit les réseaux sociaux comme un média au sens propre. Selon elle, la concurrence de RDI n’est pas seulement les autres chaînes d’informations en continu, mais également Twitter. « Si on retrouve une information sur Twitter (par exemple la nouvelle sur DSK), et que l’information ne se trouve pas sur RDI au même moment, on perd. Évidemment, on ne va pas en ondes avec l’information qui est sur Twitter sans rien vérifier; le travail journalistique reste le même. Mais je considère Twitter comme un fil d’information continu qui met une pression très forte sur les médias traditionnels. »

Une anecdote intéressante concerne les résultats des élections partielles l’an dernier au Québec. RDI avait décidé de ne pas aller en émission spéciale à 20 h, mais de reléguer l’information une heure plus tard dans un segment au Téléjournal. C’est un reporter de RDI, Pierre Duchesne, qui a livré l’information une heure plus tôt sur Twitter. La réaction sur les réseaux sociaux était quasi unanime : comment se fait-il qu’il n’y ait pas eu d’émission spéciale sur RDI?

« On est obligé de s’adapter. À cause de l’urgence, ça change absolument le rapport entre le public et le livreur d’info. »

À la suite de cette intervention, M. Bidjerano a répondu : « Ce n’est pas parce que quelque chose vous fait concurrence qu’il est identique à vous. » À son avis, sur les réseaux sociaux, le contenu est un prétexte pour avoir une discussion publique autour de celui-ci. L’objectif n’est pas le contenu, mais la conversation sur le sujet.

Ce débat s’est transféré sur Twitter, et je dois admettre que mon idée n’est pas tout à fait arrêtée sur la question. J’adhère totalement aux propos d’Alain Bidjerano, seulement beaucoup trop d’internautes demeurent silencieux sur ces nouvelles plateformes, se limitant qu’à une utilisation passive identique à la consommation de contenu pratiqué en télé et à la radio.

Conclusions

Au final, l’événement a été une réussite. Évidemment, certains points sont à améliorer. Je ne suis pas convaincu de l’utilisation de Visible Tweets, un outil spectaculaire pour présenter des tweets, derrière les panélistes, agissant surtout comme un élément de distraction aiguë. Il aurait également été intéressant de diffuser la conférence sur le web afin de permettre aux absents de réagir aux propos tenus sur place. Finalement, un modérateur aurait pu relayer les questions et réactions diffusées sur Twitter aux panélistes pour une plus saine interaction avec le public.

Peut-être aurons-nous droit à un second rendez-vous?

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