Martin LessardLes effets d’un Huffington Post au Québec

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 publié le 27 octobre 2011 à 14 h 16
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Bousculade assurée dans le paysage journalistique au Québec. Après avoir lancé l’édition canadienne-anglaise il y a six mois et annoncé la version hexagonale pour la fin de l’année, voici bientôt le Huffington Post au Québec.

En 2012, The Huffington Post compte lancer ici une édition francophone de son étonnant site de nouvelles au succès fulgurant.

La flamboyante Arianna Huffington, présidente et rédactrice en chef, a annoncé que la version canadienne a eu 1,8 million de visiteurs uniques par mois depuis mai, selon comScore, et que plus de 200 000 visiteurs uniques provenaient du Québec. Une bonne raison d’ouvrir une succursale francophone.

Journalisme nouveau

« Notre promesse aux lecteurs est de leur apporter le meilleur de ce qui est en ligne. »

Le site de nouvelles se base en partie sur une production interne de nouvelles, mais aussi beaucoup sur l’agrégation de contenus de collaborateurs qui travaillent, eux, bénévolement.

Que ces derniers ne soient pas payés avait soulevé une controverse, surtout lors du rachat du journal en ligne à coup de centaines de millions de dollars par AOL, comme l’annonçait Philippe Marcoux ici l’an passé.

L’attrait d’un débouché pour la production de contenu (c’est-à-dire la possibilité d’avoir des lecteurs) est un facteur qui continue d’attirer quand même beaucoup de blogueurs isolés en quête de lectorat.

Jumeler le journalisme traditionnel et le « journalisme citoyen », en jouant sur l’appel à la participation du public avec une large part laissée à l’opinion n’est pas une idée nouvelle (elle remonte au début du web).

Le HuffPost (son petit nom pour les intimes) fait partie de ces premières grandes tentatives qui fonctionnent réellement en rejoignant un public qui ne cesse d’augmenter. Tout en étant populiste, il possède aussi de bons atouts qui font monter le niveau professionnel.

À l’assaut!

L’arrivée du HuffPost au Québec risque de bouleverser le fragile équilibre médiatico-journalistique. Ne serait-ce qu’en divisant encore davantage la tarte publicitaire.

Mais le lectorat, lui, n’est pas divisible à l’infini.

Une succursale au Québec, si son implantation est bien orchestrée, en prenant bien soin de se doter de journalistes, chroniqueurs et blogueurs locaux, fera mal à plusieurs joueurs du terroir.

Elle fera particulièrement mal à ceux qui n’ont pas pris le virage numérique de la bonne façon et refusé d’intégrer de façon massive le public à la fabrication des nouvelles (que ça soit une bonne ou une mauvaise chose est une autre histoire).

Robert G. Picard, un expert mondial en économie des médias, est catégorique : le public ne tolère plus la communication à sens unique des médias, il ne tolère plus d’être un simple récepteur.

Le numérique permet la participation citoyenne, il permet au public de jouer un rôle « journalistique » avec la presse. Pour lire davantage à ce propos, voir Le numérique est au coeur de l’avenir du journalisme, mon compte rendu du colloque international sur l’avenir du journal indépendant à Montréal, l’an passé.

Le loup dans la bergerie médiatique

Outre l’embauche de journalistes, on imagine que le HuffPost réussira à attirer une bonne partie des amateurs créateurs de contenu souhaitant se voir publier sur une plateforme au rayonnement international.

Le CEFRIO notait il n’y a pas si longtemps qu’environ 10 % des personnes au Québec sont des créateurs du contenu en ligne. Un bassin de talent potentiel que peu de médias ont su exploiter à son plein potentiel. Une firme internationale vient maintenant d’accéder à cette immense richesse.

Comment les institutions en place vont-elles réagir?

La Presse tirera bien son épingle du jeu. Ses blogues sont très bien positionnés dans le palmarès québécois des blogues les plus lus. Sa crédibilité et sa popularité lui permettra de rester dans le peloton de tête. Peut-être des ajustements pour intégrer plus l’apport des lecteurs ou des blogueurs externes seront-ils envisagés, selon sa perception de la menace.

Le Devoir aussi s’en sortira sans doute bien, principalement parce qu’il ne vise pas le même créneau populaire que le HuffPost. Il gagnerait par contre à explorer l’idée d’inclure des blogueurs de haute qualité à leur portefeuille, comme le journal Le Monde. La pression étant moins forte pour eux, le statu quo reste envisageable, même si je pense qu’un jour, leur pratique devra impliquer davantage leur audience dans la participation des contenus — sous forme, par exemple, d’une extension de leur page Idée en agora numérique.

Rue Frontenac*, aujourd’hui défunt, a été et restera le site qui a le plus manqué de vision, de flair et de courage pour envisager de devenir le véritable fleuron numérique des nouvelles du web 2.0 au Québec. Et qui aurait pu tenir tête à la succursale de Mme Huffington aujourd’hui.

Le Journal de Montréal, ayant démantelé et avalé les principaux éléments de Rue Frontenac, ce qui est loin de constituer un avantage, risque peut-être gros avec l’arrivée du HuffPost. Sur le plan des exclusivités ou des opinions qui génèrent « l’indignation », concurrencer la possible armée de blogueurs rattachés au HuffPost sera probablement une lutte inégale. Leur seul atout : le lien quasi familial qu’il a su construire au fil des décennies avec son lectorat. Mais actuellement, ce lien s’exprime principalement hors ligne, sous forme papier.

Si l’avenir des journaux se joue en ligne, alors le HuffPost risque de devenir un grand joueur avec qui il faudra composer au Québec.

*[Mise à jour: je signale qu'il est question du Rue Frontenac, première mouture, ce journal sortie en ligne en 2009 qui a émergée du terrible conflit syndical avec le Journal de Montréal. Le Rue Frontenac d'aujourd'hui en est sa continuité au niveau du travail journalistique et a toutes les qualités requises pour faire le mandat qu'elle s'est donné. Le reproche ne concerne que le rendez-vous manqué par son ancienne incarnation.]

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