Martin LessardOù sont les grandes idées?

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 publié le 15 août 2011 à 15 h 35
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Neal Gabler n’est pas un novice. Professeur, auteur et journaliste, il écrit dans des journaux américains prestigieux. Quand il fait apparaître, comme hier dans le New York Times, une opinion sur l’état de la situation intellectuelle en ces temps troublés, on le lit.

« The elusive big idea » porte sur un constat affligeant: les idées qui circulent aujourd’hui n’ont pas la même envergure que celles du passé. Vraiment? Tentons de comprendre.

Éclipse des intellectuels?

Gabler base son constat sur une éclipse des intellectuels dans la société en général : les idées qui circulent aujourd’hui semblent plus ténues que par le passé. Une « grande idée » déclenche de passionnants débats, stimule l’esprit, engendre révolution et changement de perception dans la façon de voir et penser le monde. Il cite Einstein, Sagan et Stephen Jay Gould, et des grandes idées comme la théorie du Big Bang, le médium est le message ou la fin de l’histoire.

Nous serions la première génération à régresser, dit-il, à refuser les modes de pensées avancées et à retourner aux anciens modes de croyances. Pas que nous serions plus idiots que la génération précédente, mais nous vivrions dans un monde « post-idée » où les grandes idées provocantes qui ne peuvent pas être monétisées n’inspirent que peu de personnes et trouvent moins d’écho dans les médias.

Ce qu’il décrie, c’est la disparition de la place dans les médias de grandes audiences pour des intellectuels capables de se frayer une place jusque dans la culture populaire.

Il n’a pas absolument tort. La prolifération des médias a créé une surenchère de l’attention qui stimule la provoc et le tendancieux au détriment de la réflexion et de la pensée rationnelle. Ouvrez la télévision au hasard, si vous n’êtes pas convaincu.

Le trop-plein d’Internet

Mais dans le nœud de son argumentation, il écorche le web et les médias sociaux…

Nous nous noierions dans un trop-plein d’information, avec aucun temps (ou désir) de tout assimiler. Les grandes idées, qui demandent du temps, sont victimes de cette congestion mentale. Et les idées des penseurs d’aujourd’hui sont polluées par cette tyrannie d’info, autrefois eau qui alimentait le moulin, maintenant raz-de-marée qui emporte tout.

Trop d’information, comme la mauvaise herbe, étouffe les idées.

Ce trop-plein, il le voit dans les réseaux sociaux, lieu justement d’échange d’information pour boulimiques. Les jeunes, poursuit-il, s’en gavent et délaissent les véritables lieux où se brassent les idées. C’est-à-dire, vous vous en doutez, vaillant lecteur, l’imprimé. Les réseaux sociaux engendrent des habitudes mentales incompatibles avec le type de réflexion nécessaire pour voir naître de grandes idées. À la place de théories, d’hypothèses et de grands arguments, on y reçoit des gazouillis de 140 caractères à propos, tenez-vous bien, de sandwich que l’on mange ou d’émission de télé que l’on regarde.

« En fait, le babillage entendu dans les réseaux sociaux tend à réduire notre univers à nous-mêmes et nos propres amis, alors que la pensée organisée en mots, en ligne ou imprimés, élargit nos horizons. »

La condamnation est brutale. Mais permettez-moi de remettre les pendules à l’heure.

Internet et les trieurs d’information

Il est fort probable que vous soyez tombé sur mon billet, ici, via les réseaux sociaux. J’ai trouvé l’article de M. Gabler via Facebook. Un ami, cherchant à élargir mes vues (et non de les restreindre), m’a fait parvenir (en 10 caractères) le lien vers cet article qui saurait, selon lui, m’intéresser.

Car voyez-vous, 140 caractères, ce n’est pas pour résumer une idée, c’est pour pointer vers elle.

Il faut reconnaître que nous sommes dans un monde où l’accès à l’information n’est plus un obstacle. Mais dans cette surabondance de l’information, il devient impossible de faire des choix rationnels tout le temps. On se base souvent sur des choix émotionnels. Quoi de plus émotionnel que la confiance avec ses pairs, son réseau, ses amis? Face à ce trop-plein de choix, les réseaux sociaux sont utilisés comme solution pour permettre de partager des adresses, des contenus, des informations avec des proches et des gens de confiance. Notre réseau numérique trie toute cette information, la filtre.

Vers quoi pointons-nous? Vers les idées nouvelles, marginales parfois, en périphérie du centre souvent. Et il y a en beaucoup. Si on sait où regarder.

- Voici un blogue d’un maître de conférences en sciences de l’information qui, en marge de l’institution, propose une lecture inédite de l’émergence des réseaux sur la culture et la société.

- Lisez ce rédacteur en chef, qui est une équipe à lui tout seul, à l’ombre du journal Le Monde, décrivant les effets d’Internet sur la lecture et le monde des livres.

- Abonnez-vous à cet ex-directeur d’école qui a fait rentrer Internet dans les classes alors que personne ne savait encore ce que voulait dire Wi-Fi et qui narre comment l’éducation de demain peut profiter des technologies d’aujourd’hui.

- Voyez ce que ce document propose comme idées émergentes pour apprendre à construire aujourd’hui la société de demain.

- Réfléchissez avec cette bibliothécaire et docteure en philosophie qui s’interroge sur la société face à ses changements technologiques qui la transfigurent.

Et la liste pourrait être plus longue. Il faut savoir chercher.

Mais est-ce de grandes idées? Gabler semble penser que non, mais pour les mauvaises raisons. Voyons pourquoi.

Multiplications des autorités

Internet est un vivier fertile pour la création et le partage d’idées.

Mais une idée n’est jamais grande en soi. Elle doit obtenir un accord tacite des autres pour devenir grande. Ce dont Gabler se plaint en fait, ce n’est pas de la disparition des idées, mais de l’absence d’un consensus de personnes compétentes pour rendre convaincante une idée. En d’autres mots, il n’y a pas de manque d’idées, mais d’autorités intellectuelles pour porter le débat à un niveau crédible.

Mais voilà, son jugement est faussé : pour accepter l’autorité d’un débat porté par un intellectuel, il faut avoir a priori accepté son autorité, donc son point de vue. Comme ce sont tous de nouveaux intellectuels, Gabler n’a pas les moyens de décider qui est en mesure de porter un nouveau débat à un niveau crédible. Il n’y a donc pas de consensus d’autorités, selon lui.

Conflit des anciens et des modernes?

Les nouvelles technologies sont des outils. Elles servent autant à s’envoyer des SMS pour aller piller un quartier de Londres qu’à pointer vers de grands articles. Dans ce sens, on dit qu’elles sont neutres. Dans le cas qui nous concerne, il faut sculpter notre réseau de façon à augmenter la qualité de ce qui y passe.

Guber a-t-il à s’en prendre à lui-même s’il trouve que son réseau « ne transforme pas la façon dont il pense »? Probablement. De nouvelles idées prolifiques existent en abondance.

Les médias n’ont peut-être plus la capacité de clarifier les débats, ou, pire, d’identifier ces idées qui échappent aux mailles de leurs filets. Mais si on persiste à regarder juste au centre, on manque ce qui est intéressant en périphérie.

Et on les retrouve grâce à des gazouillis de 140 caractères…

Autres liens

La réflexion de Gaber n’est pas nouvelle, et cette (grande) idée du déclin des idées circule depuis plus d’une vingtaine d’années :

« Les grands débats – L’a b c du discours public », par Stéphane Baillargeon (Le Devoir), mars 2011.

Dialogues de sourds : traité de rhétorique antilogique, Marc Angenot, Paris, Mille et une nuits, 2008.

Le culte de l’amateur : comment Internet tue notre culture, Andrew Keen, Scali, 2008.

« Vitesse et information : alerte dans le cyberespace! », par Paul Virilo, février 2001.

« La pensée affaiblie », Toni Negri, Jean-Marie Vincent, Multitudes, août 1991.

Internet, Médias, Réseaux sociaux, Société, Tendance