Gina DesjardinsL’éthique, les médias sociaux et la faute des agences de marketing

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 publié le 12 août 2011 à 15 h 44
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Nathalie Collard de La Presse a lancé un débat intéressant cette semaine sur l’éthique et les médias sociaux.

Elle écrit : « Le problème, il me semble, c’est de ne plus savoir à qui l’on a affaire. À un observateur objectif (le journaliste professionnel) ou à un influenceur enthousiaste qui ploguera tous les produits qu’on lui enverra, tous les endroits où il sera gracieusement invité, etc.? La distinction est importante. »

Effectivement, on remarque une prolifération de blogues qui semblent avoir été ouverts dans le seul but de se trouver dans le circuit des invitations. Souvent, on se rend compte facilement que l’unique but du blogue est de ploguer les cadeaux, mais parfois, ce n’est pas si évident.

Depuis que les compagnies ont reconnu l’influence des médias sociaux, il y a de l’abus. Elles tentent d’acheter les blogueurs en leur envoyant des produits et des invitations. On peut comprendre certains blogueurs d’avoir du mal à faire la part des choses. Plusieurs bloguent gratuitement à temps perdu parce qu’ils ont une réelle passion pour le sujet, et ils perdent un peu la tête lorsque les cadeaux commencent à arriver. Certains y voient même une fierté d’être reconnus par des compagnies qu’ils affectionnent.

Il y a un relationniste de presse qui m’a dit dernièrement avoir changé de métier parce qu’il n’avait plus de défi : « Avant, je devais convaincre des gens critiques que notre produit était hot, maintenant, je n’ai qu’à l’envoyer à des fans qui ont décidé d’ouvrir un blogue ou un site devenu populaire. Parfois, je sais très bien que je leur envoie quelque chose de ridicule, mais ils sont toujours contents et publient quelque chose dans les heures qui suivent. C’est toujours positif. Les compagnies ont davantage besoin de messagers que de relationnistes. »

C’était l’avis d’une personne, mais je pense que ça change beaucoup la façon de travailler des boîtes de relations publiques et de marketing. Et elles sont les plus grandes coupables de ce qui se passe. Étant bien servies par plusieurs blogueurs, elles sont devenues affamées des plogues immédiates. C’est comme si elles avaient oublié que, dans la majorité des cas, on écrit pour les lecteurs, et non pour les compagnies. Avant d’écrire un article, je me demande tout le temps si ça peut intéresser les lecteurs de mon blogue, pas si ça peut faire plaisir à telle compagnie que j’écrive sur son produit. Ça, je m’en balance pas mal. Comment en sont-elles venues à croire que nous étions des panneaux publicitaires?

Les pratiques douteuses de certaines compagnies

J’ai un blogue personnel (que je n’ai pas mis à jour depuis des lustres), puis deux blogues professionnels (MSN et Triplex). Pour chacun des blogues, j’ai une adresse courriel unique qui diffère de mon courriel professionnel. Ça me permet de savoir quel blogue est visé par l’invitation. Les invitations reçues sur mon blogue personnel frôlent parfois le ridicule. Mais je sais que si je la reçois, je ne suis pas la seule. Plusieurs agences ne se rendent même pas compte qu’ils m’invitent parfois en tant que journaliste et aussi en tant qu’auteure d’un blogue personnel. Les invitations sont différentes. Celle pour les blogueurs comporte souvent une suggestion d’échange de bons procédés.

Par exemple, on m’a déjà proposé de me donner plusieurs entrées gratuites dans un endroit « style de vie » en échange de quelques messages emballés sur Twitter et Facebook. Évidemment, j’ai refusé. Mais quand j’ai vu plusieurs personnes le faire, j’ai eu un malaise. Je savais très bien ce qui se cachait derrière ces statuts.

Le blogue La Clique du Plateau décrit dans son billet « Prendre la Clique pour des clowns » un étrange courriel qu’il a reçu d’une compagnie qui demandait de faire la promotion de sa vidéo virale. J’ai reçu le même et je me suis dit la même chose que lui : « Tu ne crées pas une vidéo virale… Tu crées une vidéo en espérant, peut-être, qu’elle deviendra virale avec le temps. » Comment peut-on me demander de faire la promotion d’une vidéo avant même que je la voie et qu’elle soit mise en ligne? Comment peut-on aussi me donner une date limite pour leur confirmer que j’écrirai bien un article sur leur vidéo?

Des gens qui travaillent fort à un site devenu populaire m’ont avoué aussi se faire régulièrement offrir de l’argent pour publier une bonne critique. Ils m’ont dit refuser, mais apparemment, ça arrive souvent. Il y en a donc qui acceptent.

D’autres se sont fait menacer (retrait de publicités, retrait des listes de presse, etc.) parce qu’ils avaient émis un commentaire négatif.

Il y a un festival qui avait accrédité une blogueuse au même titre que les journalistes. Elle était tellement motivée par leur thème qu’elle a écrit un nombre incroyable de billets sur tous les spectacles qu’elle a vus. Mais lorsqu’elle a écrit un billet sur un autre festival concurrent, on lui a retiré son accréditation. Elle n’était pas une blogueuse officielle de ce festival. Je n’en suis pas revenue.

Il y a de plus en plus de blogueurs engagés par des agences de communications. Des blogues commandités par une marque. Une compagnie a récemment invité plusieurs blogueurs – dont moi – à écrire des billets technos pour leur site. En cliquant sur le lien, j’ai vite réalisé qu’il était commandité par un fabricant de cellulaires même si ce n’était pas clairement dit ou écrit. J’ai refusé.

Mais il ne faudrait pas croire que ces pratiques existent uniquement sur les blogues et les sites indépendants. Plusieurs magazines doivent rendre des comptes à leurs annonceurs et choisir des sujets qui ont des chances de leur faire plaisir. Leur survie en dépend.

L’objectivité, ça existe?

On peut se dire aussi que personne n’écrit en étant complètement objectif. Vrai, il y a toujours un fond de subjectivité, même si on tente de rester objectif. Il y a aussi les chroniqueurs qui ont pour mandat de donner leur opinion, ce qui est un peu la ligne des blogueurs. Cela dit, il y a une différence entre avoir un fond de subjectivité, donner son opinion ou ploguer quelque chose en échange d’une invitation.

Avec le temps, je me suis fait retirer de plusieurs listes de presse, et je précise toujours que ce n’est pas parce que je vais à un événement ou que j’essaie un produit que je vais nécessairement en parler. Peut-être que je n’aimerai pas ça, peut-être que j’aurai un sujet plus intéressant le jour de ma publication, peut-être que ça ne sera pas ce à quoi je m’attendais, peut-être que je vais en parler dans six mois ou dans un an lorsque je ferai une rétrospective. Alors, si le but est de me mettre au courant pour que mes futurs articles soient mieux informés, c’est parfait. Si le but est que j’en fasse une plogue le lendemain, c’est autre chose. Certaines compagnies ont commencé à me harceler pour connaître mes dates de publication. Certains me supplient. Certains me demandent de les aider à promouvoir leur événement sans même que je sache de quoi il s’agit. Ces compagnies, j’ai arrêté de répondre à tous leurs courriels, invitations y compris. Je ne travaille pas pour eux.

Le but d’envoyer des CD, de prêter des gadgets technologiques ou d’inviter des journalistes à une conférence de presse est de leur permettre de faire leur job : rapporter la nouvelle. J’ai fait des junkets de jeux vidéo ou de lancement techno et ça n’a pas influencé ce que j’en ai pensé. J’ai souvent fait des commentaires loin d’être positifs. Certaines compagnies m’invitent moins, d’autres sont ouverts aux commentaires négatifs. Il y en a que j’ai critiquées tellement souvent que je suis surprise qu’elles m’invitent encore. Parfois, elles me remercient même de mon honnêteté. Je les respecte beaucoup plus que les autres, et je continue à aller à leur événement ou dévoilement, ce que je ne fais pas avec tous. Mais le plus important est que je me respecte moi.

Lorsque j’ai mis en lien l’article de Nathalie Collard sur ma page Facebook, plusieurs personnes se sont exprimées, dont la blogueuse et chroniqueuse Marie-Julie Gagnon : « Moi je fais partie de l’école « je dis tout ». Même pour une entrée dans un musée, je mentionne que le billet d’entrée m’a été offert. Idem pour un gadget qu’on m’envoie et qui m’emballe. Je suis peut-être too much, mais on ne peut pas m’accuser de manquer de transparence. Par contre, comme pigiste qui écrit de plus en plus sur les voyages, sans invitations, je ne peux pas travailler. Je ne me mettrai quand même pas à payer pour pouvoir bosser! Quand j’écris quelque chose de négatif, je reçois souvent (pour ne pas dire toujours) des courriels de la part des relationnistes (certains me harcèlent pour que je change mes billets – heu, non!). Je ne bitche jamais pour bitcher et je suis consciente qu’une mauvaise expérience ne reflète pas forcément ce que tout le monde vit. Par contre, il est hors de question que je vante les mérites de quelque chose qui ne m’a pas plu. Parfois, je choisis de ne pas en parler. Ou alors, je nuance mon texte en parlant de ma perception à moi. La ligne est fine, mais essentielle à tracer. »

On accuse les blogueurs de beaucoup de choses, et j’en conviens, certains ont des pratiques douteuses. Mais selon moi, les compagnies doivent repenser leur façon de travailler. C’est loin d’être la faute des blogueurs ce qui se passe. Ces derniers sont utilisés. Leur enthousiasme est exploité. On doit réfléchir à l’évolution des médias en incluant le pouvoir des annonceurs et des compagnies dont on parle.

À lire aussi sur le sujet :

De l’éthique des blogueurs de Lynn Faubert, secrétaire du C.A. de l’Association canadienne de la presse gastronomique et hôtelière et blogueuse.

Cadeau alcoolisé (et empoisonné) de Youssef Shoufan, journaliste indépendant.

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