À partir d’aujourd’hui, pour tous les commentaires laissés sur le site de Radio-Canada.ca, il faudra signer avec son nom et non plus un pseudonyme.
Geneviève Rossier, directrice générale Internet et Services numériques à Radio-Canada, explique cette décision : un espace numérique où les véritables noms des gens sont affichés permet de favoriser des « discussions riches, respectueuses et constructives ». Les commentaires sont faits dans des espaces publics et « les lecteurs ont le droit de savoir qui dit quoi ».
Ou autrement dit, un pseudonyme a le même effet que porter un masque de bal masqué sur la place publique.
Société anonyme
Le débat sur les pseudonymes ne date pas d’hier. L’anonymat a fait ses premières apparitions dans des forums sur Internet, et sa culture s’est transmise au web et s’est même imposée un temps dans les commentaires sur les sites de nouvelles, où cette question est beaucoup plus délicate. Et de fait, la culture des pseudonymes tend à disparaître aujourd’hui.
La position d’Arianna Huffington, fondatrice du Huffington Post, résume bien la position du milieu des journalistes : « Il n’est plus question que des personnes se cachent derrière l’anonymat pour faire de vilains commentaires controversés. [...] Il faut éduquer les internautes à prendre leurs responsabilités. » (source)
Or cette position montre qu’elle fait un amalgame entre anonymat et pseudonyme. Éclaircissons.
Anonymat et pseudonyme
Anonyme est un mot qu’on associe à inconnu. Sa définition est pourtant : « Dont on ne connaît pas le nom. » Or, ne pas connaître le nom ne veut pas dire inconnu. On mélange souvent les deux.
Anonyme, sur les réseaux, dans les commentaires en particulier, c’est quelqu’un qui n’a pas indiqué son nom (ou son « identifiant »). À ne pas confondre avec pseudonyme.
Un pseudonyme est un nom d’emprunt (ou de plume) que s’est donné un internaute pour dissimuler son identité. Il n’est pas anonyme (il a un nom, son pseudonyme, par lequel on peut le nommer et auquel il s’identifie).
Molière est un pseudonyme, et tout le monde le connaît. Bono aussi (il s’appelle Paul David Hewson).
Mafiaboy est un pseudonyme connu, même si on ne connaissait pas son véritable nom.
Un pseudonyme n’est donc pas l’anonymat au sens propre. Internet a généralisé l’usage de pseudonymes, un usage jusque-là réservé surtout aux artistes connus.
Le problème avec le pseudonyme
Le pseudonyme n’est pas un problème, si tout le monde sait de qui on parle. Mais sur Internet, pour la majorité des gens, la véritable identité d’une personne derrière un pseudonyme reste inconnue.
Seuls les proches confidents voient dans ce pseudonyme une indication de l’identité de la personne. L’anonymat du pseudonyme n’est garanti que par la discrétion des proches.
L’anonymat sur le web a longtemps permis et permet encore de délier les langues qui autrement n’oseraient pas parler. Mais elle peut aussi servir à éviter d’assumer ses dires ou à répandre des bruits en toute impunité.
Ce sont certains abus d’anonymat dans l’espace public numérique, surtout dans un site de nouvelles, qui tend à donner raison à ceux qui veulent connaître l’identité des internautes. Signer de son nom est une façon de se présenter. Mais on n’a pas résolu pour autant la véritable question de l’identité.
L’identité en question
Signer de son nom n’est pas une preuve de son identité. Est-ce que cette personne est bien celle qu’elle prétend être?
Si un commentaire est signé Émile Ajar de Paris, il peut être en fait écrit par Romain Gary de Vilna.
Un nom n’est finalement qu’un pseudonyme tant qu’on ne peut pas valider l’identité réelle de la personne.
Aussi longtemps que les sites ne valident pas avec un passeport l’identité des internautes qui veulent commenter, un nom reste virtuellement un pseudonyme.
A-t-on toujours besoin de connaître l’identité officielle?
L’identité numérique, à la différence, se base sur l’accumulation de contenu, en l’absence de validation. Je ne sais pas qui est ce Émile Ajar, mais je sais que c’est le même qui a commenté la fois précédente.
Un bon système de gestion des commentaires permet de retrouver les traces que laisse un utilisateur. On ne sait peut-être pas véritablement qui est derrière ce nom, mais on sait que c’est la même personne qui a laissé tels ou tels commentaires.
Lentement, cet Émile Ajar que je ne connais pas crée une identité numérique, qui est la somme de ses interventions sur le site.
Il pourrait bien y avoir un second Émile Ajar, mais la somme de ses interventions ne serait pas la même que le premier, il serait donc reconnu comme une autre personne.
Alors si, au final, connaître le nom du commentateur ne change rien à l’anonymat, si le nom d’Émile Ajar vous est de toute façon inconnu, quelle différence cela peut-il faire de ne plus utiliser les pseudonymes?
Ça donnera probablement des espaces de commentaires qui ressembleront moins à des bals masqués…




