Billets publiés le 28 juin 2011

Martin LessardPottermore : mettre le lecteur au centre

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 publié le 28 juin 2011 à 14 h 38

J.K. Rowling, la célèbre auteure de la série de livres Harry Potter, a annoncé ce que sera le portail Pottermore (qui a fait tant jaser depuis quelques semaines) : c’est un site pour admirateurs, avec de nouvelles informations et du nouveau matériel relié à l’univers de ses livres (et probablement aussi un jeu en ligne)… et un endroit pour se procurer les versions électroniques de ses livres, sans aucun intermédiaire.

Harry Potter et la chambre des droits d’auteurs

Quand Rowling a signé son premier contrat durant les années 90 avec son éditeur, Bloomsbury and Scholastic, les droits numériques n’étaient pas inclus, car il n’y avait pas de marché du livre électronique grand public.

L’auteur à succès cherche à se passer de tous les intermédiaires de la chaîne du livre pour atteindre les lecteurs de la version électronique.

Depuis deux ou trois ans, l’industrie s’est développée, notamment grâce aux lectrices dédiées et tablettes tactiles, au point de devenir un marché à part (le New York Time offre un palmarès distinct pour les livres électroniques depuis le début de l’année).

Seuls quelques auteurs ont les compétences et l’audience nécessaires pour vendre par eux-mêmes leurs livres en ligne. J.K. Rowling fait partie de ceux-là.  Et toute la chaîne du livre s’en trouve bouleversée.

Harry Potter et les reliques du livre

L’éditeur, le distributeur, le libraire sont tous des intermédiaires dans cette chaîne du livre. Et ils prennent leur quote-part au passage. Quand le livre était en papier, le voyage de l’ouvrage, de sa mise en page jusque dans les mains du lecteur, nécessitait cette chaîne. Plus maintenant.

Mais pourquoi donc? Pour recentrer le livre sur le lecteur et le mettre au centre. Rowling a évoqué une expérience nouvelle avec son histoire, où le lecteur sera appelé à jouer un certain rôle ou à découvrir des pans cachés non publiés. « Le plus important, c’est vous », ajoute Rowling. Elle cherche à faire interagir les lecteurs ensemble. Au grand dam des éditeurs et des libraires.

Harry Potter sans l’école des intermédiaires

Dans un monde où l’auteur et le lecteur peuvent se joindre directement, quel nouveau rôle l’éditeur et le libraire proposent-ils? Un rôle qui aurait une réelle (et nouvelle) valeur ajoutée?

Probablement, pour les éditeurs qui ne sont que des gardes-barrières (ceux dont la seule valeur est de savoir où trouver les imprimeurs, les distributeurs et les subventions) verront leurs jours comptés. Un éditeur peut apporter tellement plus. Mais il aura maintenant à justifier et à défendre sa présence dans le nouveau couple auteur-lecteur en insistant sur une plus-value (conseils, relecture, marketing, contacts, etc.).

Même chose pour les libraires. Ils n’ont plus le monopole de l’accès aux lecteurs. Que feront-ils pour offrir un service dans leur magasin qui ne sera pas reproductible en ligne? Probablement offrir un service de conseils personnalisé où la recommandation d’un ouvrage unique aura plus de valeur que les livres d’office vedettes.

Effet domino

Seth Godin est un auteur à succès. Lui aussi a décidé de quitter la chaîne du livre pour atteindre directement et autrement son audience.

Il expérimente en sortant des livres six semaines après qu’ils soient écrits (et non pas un an après). Le prix et les formats varient. Ils sont numériques, format papier, gratuits pendant quelques jours, offerts en édition de luxe ou en paquet de cinq. Ses livres n’ont pas l’habillage habituel. Ils contiennent des photos de la binette des lecteurs. Leur titre est à l’intérieur ou sur la tranche.

Tous les moyens sont bons pour atteindre son but : que ses idées se propagent. Il appelle ça le « projet domino ».

Autour des livres il y a des communautés. Ces communautés, c’est pour elles que Godin et son équipe écrivent. Elles portent le livre, elles lui donnent sa valeur. Cette valeur n’est pas donnée par une équipe marketing, mais par sa propre nécessitée : le contenu doit être intéressant au point qu’on veuille le partager.

Il expérimente une lecture nouvelle où le livre est une expérience sociale. « Une des raisons pour laquelle la télévision et les films sont si populaires au détriment du médium littéraire est la possibilité d’en parler avec ses proches », pour citer une auteure d’ici, Annie Bacon, qui a tout compris. « Le partage d’une expérience de divertissement bonifie celle-ci et en fait durer le plaisir une fois la consommation terminée. »

Pottermore, Domino Project sont moins des tentatives de court-circuiter les intermédiaires que de tenter une aventure que l’industrie du livre tarde à explorer. La lecture a longtemps été un passe-temps solitaire. L’aspect social de l’expérience de lecture est un domaine encore injustement développé. Ces projets tracent la voie.