Billets publiés le 17 juin 2011

Martin LessardInternet dans une valise

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 publié le 17 juin 2011 à 11 h 21

Le gouvernement américain serait en train de financer le développement d’un « Internet de l’ombre » (Shadow Internet), selon le New York Times, pour permettre aux dissidents à l’étranger de contourner les censeurs de leur pays. Le projet secret inclut la possibilité de créer des réseaux de téléphonie cellulaire indépendants ou des points d’accès Internet  à l’intérieur même des pays étrangers, même si Internet est coupé.

On a en tête les pays arabes qui vivent leur printemps démocratique. On se rappelle que l’Égypte, la Libye et la Syrie se sont déconnectées d’Internet, momentanément ou partiellement, dans le but justement de bâillonner leurs dissidents. Un « Internet dans une valise » (Internet in a suitecase) permettrait de contourner de telles coupures nationales.

Internet dans une valise?

L’opération secrète (mais dès l’instant où on en parle, on se demande où est le secret), l’opération secrète, dis-je, impliquerait un prototype d’« Internet dans une valise » qui peut être discrètement transporté par-delà les frontières et rapidement mis en place pour permettre des communications sans fil sur une large zone avec un lien vers le réseau Internet mondial.

« Nous voyons de plus en plus de gens qui utilisent Internet, par le biais des téléphones mobiles et autres technologies, pour faire entendre leur voix quand ils protestent contre l’injustice ou aspirent à un changement », a déclaré la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton. « Alors, nous cherchons à ce qu’ils y parviennent, en communiquant entre eux, avec leurs communautés, avec leurs gouvernements et le monde entier. » (source)

Honni soit qui bien y pense

Le gouvernement américain aime bien les dissidents… dans le reste du monde. Il investit des millions dans la fabrication de ces réseaux Wi-Fi transportables destinés explicitement à être introduits clandestinement dans les pays où la censure gouvernementale règne.

L’intention est louable, même si elle peut sembler en contradiction avec certaines mesures qui règnent au pays. Oncle Sam a aussi ses propres « dissidents ».

Plusieurs politiciens ou sénateurs américains ont tiré à boulets rouges contre les « dissidents » qui partagent des fichiers en ligne (P2P), réclamant carrément du gouvernement de censurer ces sites. La Combating Online Infringement and Counterfeits Act a été proposée en septembre dernier et se voulait une tentative pour poursuivre les « dissidents ».

Ou, plus récemment encore, la fronde de Washington contre WikiLeaks où Assange est devenu persona non grata en Amérique.  Ce « dissident » qui « aspire à un changement » considère que la réaction américaine était disproportionnée, « aussi sévère qu’au temps de McCarthy ».

Sans oublier le fameux Kill-Switch de l’administration Obama qui permet au président de fermer Internet en cas de crise, comme une attaque sur le sol américain, ce qui inclut aussi les attaques de serveurs (comme expliqué dans mon billet il y a deux semaines).

Les « dissidents », c’est toujours mieux qu’ils soient chez les autres. Chez soi, ce sont des voyous, pourrait-on dire avec un sourire en coin.

Aujourd’hui l’ombre…

Internet de l’ombre est une drôle d’invention, car il vise ceux qui contestent leur gouvernement dans un contexte de censure, tout en tenant pour acquis que ces dissidents ont le bien du peuple en tête.

Ce projet fait partie de l’arsenal géopolitique et militaire de Washington. D’une certaine façon, les Américains exportent ainsi leurs lois (droit d’association, droit de parole, droit de presse, etc.). Sur le fond, on est bien content de les voir propager les vertus des droits et libertés, mais dans les faits, ils appellent à la désobéissance civile dans des juridictions qui ne leur appartiennent pas.

Mais arrêtons nos jérémiades ici, car je ne vais tout de même pas défendre les dictatures qu’ils visent. On voit tout de même, si on ne s’en était pas bien rendu compte avant, qu’Internet, aux mains des Américains, sert à propager leurs valeurs et n’est pas une innocente invention. Accéder à un tel outil façonne irrémédiablement notre conception du monde.

… demain, le monde


Ce qui est aussi intéressant avec « Internet dans une valise », c’est que, comme la plupart des technologies qui ont été conçues par les militaires, il finisse dans le domaine civil.

On sait tous qu’Internet est en fait le direct descendant d’ARPANET, le réseau militaire. Pourrait-on voir dans 10-15 ans de telles valises qui nous permettraient de déployer rapidement et facilement des réseaux ad hoc lors d’événements ou de barcamps? Ou dans des endroits hors centre touchés par une carence de service? Et pourquoi ne pas, alors, l’embarquer dans toutes les voitures pour faire de nos autoroutes d’asphalte une énorme autoroute de l’information faite de voitures-routeur?

Partout où on irait sur la planète, on aurait Internet, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par année!

Alors apparaîtront les nouveaux dissidents, ceux qui souhaitent pouvoir se débrancher et vivre hors du tumulte numérique, et ils réclameront (violemment?) un espace de silence… et d’ombre?